INTRODUCTION. LXIII
mémoire d'hypothèses bizarres et de formules algébriques empruntées à son compatriote Foarier/ Dans une solitude austère où il sevrait son imagination et son cœur de toute joie, hostile à la poésie, à Tart, concentrant toutes ses facultés dans d'abstruses recherches, il lut beaucoup, il lut avec fanatisme et s'identifia si bien avec ses lectures qu'il prit de très-bonne foi pour siennes les nou^ veautés qu'il découvrait chez ses auteurs de prédilection.
Ayant une vue plus nette des besoins de la civilisation moderne que le vulgaire des socialistes, M. Proudhon ne se lasse pas de répéter que c'est à la science seule qu'il appartient de guérir lès plaies sociales. Mais, comme nous le verrons plus tard, la science de M. Proudhon, incohérente et sans méthode , mêlant tout, les questions de salaire et les théodicées, le prêt gratuit et les hallucinations bibliques, Valgèbre et le pot-au-feu , ne voulant voir l'univers que sous le grossier aspect de la production et de la consommation^ ne devait aboutir qu'à un laborieux avortement et à une glorification de l'ironie ^
A côté des sectaires et des apôtres que je viens de nommer, des écrivains brillants, des romanciers
nie de la langue française et dont M. Proudhon se plaît à obscurcir son style, a paru aux lecteurs français, peu familiers avec la métaphysique allemande, Tindice certain d'une grande invention et d'une science profonde.
1. Voir les statuts de la Banque du peuple et les Confessions d'un révolutionnaire, 1849,
LXlt INTRODUCTION.
pleins de verve, employaient leur talent à vulgariser les idées, ou plutôt les tendances socialistes, dans la classe lettrée du peuple. L'un des plus célèbres, M. Eugène Sue, faisait parler à ses personnages la langue du phalanstère, tandis que madame Sand, passionnée pour le Communisme pur, pour ce qu'elle appelait le sublime et terrible but du par^ toge des biens, revêtait de toutes les splendeurs d'un style magique les utopies de M. Pierre Leroux. Une autre femme, madame Flora Tristan, après avoir visité les réceptacles les plus abjects de la misère du peuple, entreprenait, non sans succès, de prêcher aux ouvriers l'association et le secours mutuel.
Ainsi qu'on peut s'en convaincre d'après cet exposé succinct, l'ensemble des doctrines comprises sous le nom de socialisme ne puisait sa force ni dans le génie de l'invention ni dans la science organisatrice; mais, comme il était né d'un besoin vrai et profond, comme il exprimait avec éloquence un état moral et physique qui ne se pouvait souffrir sans crime et que l'État laissait s'aggraver chaque jour, sans songer même à y chercher quelque palliatif, le peuple, qui n'avait ni le temps ni les connaissances nécessaires pour analyser et critiquer les principes et les hommes, accourut et se rangea autour des nouveaux apôtres , par curiosité d'abord, puis avec enthousiasme et reconnaissance. Il salua de ses acclamations, il honora de ses déférences et de sa docilité les chefs du socialisme.