Emile Faguet, XIX* Siècle
contenant en annexe l'Adresse rédigée par les clubs pour réclamer rajournement des élections, ce qui laisse supposer qu'ils sont d'accord avec le pouvoir. La Bourse, foyer classique des fausses nouvelles, accueille et propage une information d'après laquelle Ledru-Rollin serait remplacé au pouvoir par Gormenin.
Le Gouvernement se consacre à des actes de bonne administration : le 13, il interdit le cumul des traitements et des pensions ; il rattache au ministère de l'Intérieur la préfecture de police qui continue à avoir Gaussidière à sa tête; enfin il a tenu à préparer les élections des officiers et sous-officiers de la garde nationale, auxquelles participeront, le 18, tous les citoyens âgés de vingt et un à cinquantecinq ans qui se sont fait inscrire. La garde nationale est le corps de prédilection de Paris et des grandes villes. Elle est la gardienne de la liberté et du droit. Elle réalise l'égalité.
Elle est entourée de sollicitude à la fois par le pouvoir et par les clubs et comités, qui, pour influer sur ce scrutin, exigent et, grâce à l'appui de Louis Blanc, obtiennent qu'il soit retardé d'une semaine, c'est-à-dire fixé au ;2o.
La nouvelle est annoncée par le Moniteur du 16, dans lequel on lit encore un décret du 15, qui se fonde sur ce que « depuis quelques jours les demandes de remboursement affluent à la Banque » et « menacent d'épuiser sa réserve métallique » pour
donner cours forcé aux billets de la Banque de France (le 25 mars, cette disposition sera étendue à tort aux neuf banques départementales) et édicter quen aucun cas le chiffre de ses émissions ne pourra dépasser 350 millions ' (et, le 25, ces banques seront à leur tour limitées à un chiffre d'émission de 103 millions). L'auteur de cette décision, Garnier- Pagès, a écrit qu' « elle avait sauvé le pays ».
Son collègue, François Arago, notifie ce même jour aux gouverneurs des colonies qu'une commission présidée par le philanthrope Schoelcher rédige l'acte d'abolition immédiate de l'esclavage. — Les ministres de la Justice et de l'Intérieur, réagissant contre la pression des militants, publient une note qui met la magistrature assise à l'abri de toute mesure que voudraient prendre contre elle les commissaires du gouvernement. Cette communication officielle vient annuler le passage de la circulaire Ledru-Rollin, du 12 mars, qui leur reconnaissait les droits que leur « confère leur autorité souveraine ». Elle n'empêchera d'ailleurs pas le Gouvernement de signer, à la date du 24, un décret approuvant, en bloc, les suspensions prononcées par eux.
Le ministre de l'Intérieur appelle l'attention de ses commissaires sur le sort d'ouvriers qu'ils pour-
1. Gourcelle-Seaeuil (Les Opérations de banque) constate que l'histoire ne fournit peut-être pas d'autre exemple d'une attribution de cours forcé à uu papier sans intention d'en augmenter les émissions.
raient utiliser dans la réfection des chemins vicinaux.
Depuis que Lamartine a donné tout son retentissement à son Manifeste, le Gouvernement a dû dénombrer ses forces. Dès le 6 mars, il a convoqué les généraux Bedeau et Lamoricière : il a institué une Commission de défense nationale; il a reconnu, avec elle, la nécessité d'aug-menter l'effectif disponible. Pour y parvenir, il décide, le 15, de rappeler les hommes en congé et de provoquer des enrôlements volontaires que, quelques jours après, on se déterminera à accepter pour une durée n'excédant pas deux ans, Arago arrête, malgré la détresse financière, un programme de cent quatorze millions de dépenses. D'autre part il parvient à rétablir la discipline, que l'agitation des clubs commençait d'ébranler. C'est encore sous l'inspiration de Lamartine et grâce à l'appui de Flocon qu'un décret sera rendu, le 28, en vue de constituer à Paris une garde civique recrutée « surtout parmi les combattants de Février » et dont la tenue devra « se rapprocher le plus possible du costume ordinaire de l'ouvrier ».
Ainsi de tous côtés les questions affluent. Il faut dans le même temps assurer l'existence du prolétariat, découvrir des ressources de trésorerie, maintenir l'ordre, que menacent les impatients, les mécontents, les agitateurs. Emmanuel Arago, que des adversaires citent comme le « type du proconsul », se signale de Lyon par des décisions hardies : le 5, à la demande des ouvriers, il a
ordonné la démolition du mur crénelé qui avait été construit, durant le règne de Louis-Philippe, sur le plateau de la Croix-Rousse, faubourg principal des ouvriers, et qui coupait la ville en deux; le 12, il a prononcé la dissolution des communautés religieuses non reconnues par la loi ' : Jésuites, Capucins. Il a épargné un grand nombre de communautés de femmes. Son initiative reçoit l'approbation du ministre des Cultes, H. Carnot.
A Paris, le jeudi 16, les compagnies d'élite de la garde nationale (grenadiers et voltigeurs), qui sont formées par la classe aisée de la population parisienne, ont, elles aussi, une réclamation à porter à IHôlel de Ville. Elles veulent qu'on leur ronde les insignes dont on les a dépouillées, qu'on leur restitue leurs privilèges. François Arago et ses collègues apaisent les bourgeois qui sont les inspirateurs de cette manifestation dite des bonnets à poil. Ils mesurent alors le double risque qui menace le régime : à droite les éléments conservateurs de la garde nationale, soutenus dès maintenant par la Presse; à l'extrême gauche les meneurs clubistes, qui aspirent à épurer le Gouvernement. Les uns et les autres emploient le même moyen ; laction directe.
Lamartine profite de la réunion du Conseil du l(î
l. Tradition reprise, coiiime mi ;«ait, par la uinMiiiu' Uépullique (Lois des I" juillet l'.KM et 7 juillet I90i).
pour lui soumettre une nouvelle proclamation destinée à indiquer aux « citoyens » ce qu'il faut attendre des nouvelles élections, et, en réalité, à efîacer ainsi l'impression qu'a laissée la récente circulaire du ministre de l'Intérieur. Sa pensée est, comme il l'a répété plus tard, qu' « il ne doit y avoir ni veille ni lendemain dans la date du républicanisme unanime », que « ce n'est pas un crime de ne pas avoir été républicain avant la république ». Il recourt aux plus éblouissantes métaphores, il veut que le pouvoir répande « sur les opérations électorales cette lumière qui éclaire les consciences sans peser sur elles ». Ces phrases éloquentes vont être affichées dans toutes les communes de France. Dans le même sens Ledru-RoUin, revenant sur ce qu'il a écrit, donne aux commissaires les instructions suivantes : « Vous ne devez user des pouvoirs illimités qu'avec une réserve extrême.... Il importe de ne prendre aucune mesure financière sans vous être concertés avec les agents supérieurs des finances. » Ce brusque changement d'attitude ne réussit pas à rendre au ministre de l'Intérieur la faveur publique. Les difficultés financières étreignent le Gouvernement. Pour y parer, les uns conseillent de rappeler le milliard distribué aux émigrés, d'autres d'opter pour un emprunt forcé sur les riches*, d'autres d'émettre des assignats, d'autres d'escompter les
1. De aos jours on riMnarque la môme disposition à frapper « la richesse acquise » (Voir projet Caillaux du 15 janvier 1914).
LA NAISSANCE d'UN NOUVEAU RÉGIME 97
recettes futures, d'autres dimproviser un impôt sur le revenu ou sur le capital, dautres enfin de déclarer la banqueroute, « moyen de nettoyer la situation ». Garnier-Pagès propose de recourir pour l'année 1848 seulement à rétablissement de centimes additionnels aux contributions directes existantes. Dans ses délibérations des 13 et 14, le Conseil s'y rallie avec modération, puisqu'il s'abstient de suivre ceux de ses membres qui suggèrent d'instituer soit 150, soit 200 centimes (c'est-à-dire 200 p. 100). Il s'arrête à 45 centimes, qui théoriquement doivent produire 162 millions, sur lesquels 60 pourront être avancés aux Comptoirs d'Escompte nouvellement fondés et qui ont besoin d'aide pour « porter remède aux maux qui depuis quatre années désolent l'agriculture, l'industrie et le commerce » et pour « fournir aux industriels le moyen d'assurer la continuation du travail aux nombreux ouvriers employés dans les ateliers '>. En adoptant l'impôt nouveau, le Conseil se réserve de prescrire aussitôt à ses agents d'exempter les contribuables qui sont notoirement hors d'état de le payer. Il ne conçoit pas une taxation qui ne comporterait pas le « dégrèvement à la base ». Le créateur de cette imposition extraordinaire, qui, rendue officielle par la publication du décret au Moniteur du 17 mars, devint, on s'en doute, facilement impopulaire, a cru bon de la justifier en la qualifiant de « mesure de salut, non de fiscalité ». On peut se demander pourquoi les
démocraties se défendent de toute pensée fiscale, comme si le souci d'alimenter l'État était un manquement aux devoirs envers le peuple.
Si donc le décret qui porte la date du 16 mars se légitime par les besoins mêmes de la nation, il n'en présente pas moins de graves inconvénients. Pour les atténuer, deux circulaires du 18, confirmées par un décret du 5 avril suivant, viseront Texonération, « dans une équitable mesure », des petits contribuables, sans établir des règles sûres pour la réaliser. En déléguant au maire, assisté du percepteur et d'un ou de plusieurs répartiteurs, le pouvoir de provoquer la décision du commissaire départemental en cette matière, elles consacreront l'arbitraire. En ne leur fixant pas de limitation, elles mettront le Trésor en péril. Le ministre des Finances a fait admettre, pour gagner du temps, que la charge nouvelle serait calculée sur le principal des contributions directes et sur les centimes additionnels, en telle sorte, comme on l'a dit% que « les contribuables qui se seraient imposé les plus lourds sacrifices pour les budgets locaux seraient les plus frappés par l'impôt général ». Aussi bien cette innovation n'était-elle pas défectueuse seulement dans son application; elle l'était dans son principe. En effet elle grevait principalement la propriété foncière, « la moins féconde et la plus maltraitée de toutes » et