A. Antony
qui en France est si morcelée qu'elle appartient en majeure partie aux petits cultivateurs; elle ne touchait la richesse mobilière que faiblement, à l'aide de la cote personnelle. La justice eût exigé qu'elle procédât d'une manière opposée. L'initiative de Garnier- Pagès mérite donc des critiques. Elles lui ont été adressées sans ménagements, avec prodigalité.
C-'est en ce même jour que les clubs, obéissant à l'inspiration de Blanqui et encouragés par la manifestation que les bourgeois de la garde nationale se sont permise, préparent pour le lendemain une « journée ». Ils veulent obtenir l'exécution des promesses faites au prolétariat et l'ajournement des élections, nécessaire à l'organisation de la propagande.
Dès le matin du vendredi 17 une affiche impérieuse trace le programme et fixe le rendez-vous général à dix heures place de la Révolution (aujourd'hui place de la Concorde). Cinquante mille hommes, divisés en corps d'état, dont chacun a sa bannière ornée de rubans, s'assemblent dans l'avenue des Champs- Elysées, se mettent en marche, traversent la place et longent les quais de la rive droite en chantant les Girondins et la Marseillaise. En cours de route, les militants des clubs prennent leur tête : Lacambre, Barbes, Sobrier, Cabet, Longepied, Raspail, Lucien, Lebreton, Laugier, les fidèles de Blanqui. La colonne, ainsi conduite et sans cesse accrue par l'afflux d'ouvriers et de jeunes gens, arrive vers une
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heure à l'Hôtel de Ville. Une délégation composée de quarante citoyens se détache pour aborder le Gouvernement, qui, dès deux heures, occupe le palais municipal. Au nom des manifestants dont le nombre atteint cent cinquante mille, l'un d'eux, Gérard, entreprend la lecture d'une Adresse, qui demande l'éloignement des troupes, la fixation des élections de la garde nationale et de l'Assemblée à des dates ultérieures. Elle provoque d'éloquentes réponses de Louis Blanc, de Ledru-Rollin, de Lamartine; toutefois elle n'arrache au pouvoir, ainsi que l'écrit un témoin, « ni une promesse, ni une parole, ni un signe de crainte ni de faiblesse ». Le Conseil entend se réserver le droit de délibérer, et Louis Blanc, littérateur de carrière, a fait, en cette circonstance solennelle, acte de gouvernement. Ses collègues, Crémieux et Ledru-Rollin, qui. plus tard, reçoivent, à l'entrée des ministères de la Justice et de l'Intérieur, des colonnes détachées du cortège, leur répondent par des improvisations appropriées. La foule, agitant ses drapeaux et ses étendards, repart dans l'ordre où elle est venue et va acclamer la République sur la place de la Bastille. La journée se termine dans le calme, mais le souvenir des craintes ressenties et du péril couru survivra. Désormais les mouvements populaires seront redoutés et, au besoin, réprimés par la force. Dans des réunions du Petit-Luxembourg, tenues Tune le soir, l'autre le 18 mars, le Conseil finit par pro-
roger au o avril rélection des officiers et sousofficiers de la garde nationale. Il a vu, ou voulu voir, dans la manifestation de THôtel de Ville des dispositions favorables; il en remercie le peuple de Paris.
De même, le 19, au cours d'une entrevue qui a lieu au Luxembourg entre le pouvoir et les délégués ouvriers, François Arago glorifie le régime d'avoir « montré au monde entier » qu'il sait« faire marcher de front Tordre et la liberté ». A la vérité il reste à en poursuivre rexpérience et à en établir la preuve.
Le lendemain, à cette même Commission des Travailleurs, dans une séance du Comité à laquelle assistent notamment Le Play, Wolowski, Duveyrier, Louis Blanc expose son système. Il affirme que la Révolution française a assuré le triomphe de la doctrine du « laissez faire, laissez passer », de l'individualisme, de l'antagonisme des intérêts, de la concurrence illimitée, qui aboutit à l'écrasement des faibles. Dira-t-on que ce régime a le mérite de solliciter puissamment l'intérêt personnel? Louis Blanc pense que ce stimulant est d'un caractère funeste. D'après lui, seul le principe d'association écartera tous les maux. Il faut donc, après entente avec le patronat, racheter les usines et les confier aux ouvriers, qui produiront en harmonie avec leurs directeurs qu'ils éliront et dont ils demeureront les égaux. Les recettes pourvoieront au paiement du salaire, qui sera identique pour tous, du revenu
du capital et des frais d'entretien. L'excédent servira à ramortissement, à l'établissement d'un fonds de secours, à la répartition des bénéfices, à la formation d'une réserve. Après avoir réalisé l'association dans un atelier, on fédérerait tous les ateliers d'une industrie, puis toutes les industries. L'exemple d'une création pareille, venant de TÉtat tuteur, se généraliserait irrésistiblement. Tel est le plan chimérique ' soumis à l'examen des sociologues du Luxembourg. Wolowski le critique; Le Play s'y montre plutôt favorable.
Le ministère de la Guerre devient vacant parce que, écrit un homme politique qui a appartenu au Gouvernement Provisoire, son titulaire, le général Subervie, (* ne paraissait pas à la presse avoir la vigueur et l'activité nécessaires ». On ne saurait plus franchement reconnaître la souveraineté des journaux.
Le Conseil prépare un décret appelant à la tête de ce département le général Eugène Cavaignac, qui gouverne l'Algérie et dont le frère aîné, Godefroy, a donné des preuves de républicanisme sous la monarchie. Le général répond en posant ses conditions : « Le gouvernement rendra à l'armée ce qui
1. La doctrine de Louis Blanc sera exposée de nouveau le 3 septembre 1850 dans une de ses lettres d'exil : « Abolition des privilèges de la fortune; illégitimité de l'intérêt de l'argent; abolition radicale de la concurrence; le but ù atteindre est la production suivant la force, la consommation suivant les besoins ».
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seul la fera vivre, le sentiment de sa dignité... ». Pour le moment, le Gouvernement froissé se borne à lui intimer Tordre de rester à Alger. François Arago gérera le ministère de la Guerre.
Il n'y a pas de jour où les douloureux effets de la Révolution ne se fassent sentir. Hier on a autorisé les tribunaux de commerce à accorder des sursis de trois mois aux débiteurs poursuivis. Aujourd'hui le ministre des Travaux Publics, Marie, a besoin dadjurerles ouvriers de travailler dans le calme.
Le pouvoir est prêt à multiplier les preuves de sa sollicitude pour les classes populaires. Ainsi son arrêté du 20 mars s'inspire d'une pensée évidente de protection de la petite épargne K II prescrit le versement, à titre provisoire, dans les caisses du Trésor, des arrérages et annuités journellement perdus par les tontines, et il se fonde sur ce que ces sommes « sont le fruit du travail et de l'épargne du peuple et constituent un dépôt sacré placé sous la sauvegarde de l'honneur du pays et la garantie de la République - -.
Un décret du 21 institue les Magasins Généraux afin de mettre les chefs d'industrie en mesure de disposer dès aujourd'hui du prix de leurs marchandises et matières premières, de transformer une
1. Cette idée domiaera les débats parlementaires et inspirera les innovations réalisées en cette matière sous la troisième République, particulièrement dans les années 1912 et 1913.
2. Les mêmes motifs ont déterminé le vote des lois des 17 mars 1905 et 19 décembre 1907.
valeur immobilisée en valeur de circulation. Il établit que la transmission, par la voie de lendossement, des récépissés de dépôt impliquera transfert de propriété de ces objets. Ces récépissés pourront, aux termes d'un décret du 26 mars, être utilisés dans les demandes descompte à la Banque de France ou à ses comptoirs et tenir lieu de la troisième signature, requise d'ordinaire. Un arrêté delà même date complète l'œuvre en favorisant le prêt sur nantissement : le transfert de récépissé pourra comporter le transfert du privilège du prêteur.
On s'est aperçu que le décret du 2 mars, en ce qu'il abolit le marchandage, est dépourvu de sanctions; un texte complémentaire édicté donc les pénalités applicables àceux qui y contreviendraient.
Puis, tout gouvernement constatant que sa première tâche est le maintien de l'ordre, on crée, le 22, pour y pourvoir, le corps des gardiens de Paris. La dépense qui en résultera sera couverte par une taxe frappant les propriétaires et les locataires d'un loyer de plus de mille francs par an.
Un décret du 23, rendu dans une pensée d'égalité, supprime le minimum de cautionnement (500 fr.) exigé des prévenus en instance de liberté provisoire. Vn autre, prenant en considération les embarras momentanés du commerce, diminue les frais de protêt. D'autres vont réduire les tarifs des greffiers et huissiers audienciers près les tribunaux de commerce, proroger jusqu'au 2i mai la faculté de pré-
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seuler au visa pour timbre les effets, lettres de change et billets avec exemption du paiement des amendes.
Les fonctions publiques sont exercées sous la surveillance et le contrôle des citoyens. Comme il importe de protéger tout homme qui révèle les actes blâmables d'un fonctionnaire de quelque ordre qu'il soit, comme le débat entre l'un et l'autre touche nécessairement à l'intérêt de tous, il ne pourra être -oumis qu'au jury. Un nouveau principe de droit est donc posé dans un décret du 22, publié le 29 : désormais, dans les délits de presse commis contre les fonctionnaires ou contre tout citoyen revêtu d'un caractère public, l'action civile ne sera jamais poursuivie indépendamment de l'action publique. En d'autres termes, la gestion des agents de l'Etat ou de ses représentants se relie par définition à l'intérêt général et ne saurait être jugée endehorsde la puissance publique. Le Gouvernement Provisoire réalise cette réforme dans l'intention de défendre les journaux contre les demandes de réparation pécuniaire. — Un arrêté débordant d'idéalisme prescrit l'achèvement du Louvre parce qu' « il convient à la République d'entreprendre et d'achever les grands travaux de la paix et qu'il importe de concentrer dans un seul et vaste palais tous les produits de la pensée qui sont comme les splendeurs d'un grand peuple ».
Les militants ne se laissent pas désarmer par les
actes de bonne volonté du nouveau régime. Ils veulent atteindre leurs fins. Leur plan actuel est, comme ils Font développé dans la journée pacifique du 17 mars, d'obtenir l'ajournement des élections à rAssembléc Constituante. Ils sont parvenus à insérer au Bulletin de la République du 15 mars le texte de leur pétition, qui se fonde sur les nécessités de la propagande. Pour que les travailleurs des villes et des champs puissent se faire inscrire sur les listes électorales, pour qu'ils prennent conscience de leurs droits, pour que « la lumière pénètre jusque dans les derniers hameaux », il faut sinon un an de sursis, du moins un mois : tel est le système. En réalité les chefs de clubs veulent prolonger le provisoire, parce qu'il maintient la porte ouverte aux coups de force, parce qu'il leur permettra peut-être, quelque jour, de s'emparer de l'Hôtel de Ville et, par là, de la France.
Les clubs, nés de la veille, sont nombreux, mais il en est peu d'agissants : la Société des Droits de rhomme, que préside un ouvrier devenu ingénieur, Villain; la Société Fraternelle Centrale, que mène le chef des Icariens, Cabet, publiciste d'aspect bonhomme, de volonté ferme, communiste respectueux de la famille et de la propriété, assisté quelquefois du socialiste anglais Robert Ovven ; le Club des amis du Peuple, qu'un doctrinaire de la science et du radicalisme intégral, Raspail, anime de son dogme et qui est plutôt une école d'optimisme; le
Club de la Révolution, conduit par le « Bayard de la Démocratie », sombre et probe, « crâne indien aux instincts doux », Barbes; le Club des clubs, de Marc- Dufraisse. qui s'attribuera un rôle dans les prochaines élections législatives; la Société Républicaine Centrale, qui retient le plus l'attention publique à cause de la personnalité de Blanqui, révolutionnaire inflexible, âpre, dur, sérieux, petit, grêle, la tête rasée comme celle dun moine, rachitique et néanmoins homme d'action. A l'heure où il cherche, pour assurer l'avènement d'un ordre nouveau, à étendre la main sur la préfecture de police et sur la mairie de Paris, il va être subitement accusé par Taschereau davoir noué des relations secrètes avec la monarchie de Juillet.
Entre temps une propagande conservatrice, légitimiste se poursuit sans éclat. Elle dénonce les trop fameuses circulaires de Ledru-Rollin, particulièrement celle du 12 mars; elle met Topinion en garde contre la pression qu'exercent les commissaires et les délégués. Enfin elle tire parti de l'impôt de 45 centimes, qui fut l'initiative la plus malvenue et la plus impolitique de la République. Elle ne manque pas, il faut bien le dire, d'arguments à invoquer. Les fidèles napoléoniens commencent à relever la tête, à s'infiltrer dans les innombrables groupements de l'heure, à soutenir que le vrai socialisme est celui de Louis Bonaparte, qui, en écrivant L'Extinction du Paupérisme, a
montré qu'il pouvait la réaliser. Ils en détachent des citations spécieuses ; ils entretiennent la flamme ; ils ravivent les glorieux souvenirs.
Les journaux se sont multipliés; les plus importants sont ceux qui existaient déjà au temps de Louis- Philippe; ils s'adressent plutôt à la bourgeoisie. Le nombre et la diffusion des organes d'opposition augmentent : dans la Presse, dont le tirage atteint, certains jours, le chiffre considérable de 70000 exemplaires, Emile de Girardin a successivement exalté et flétri le régime nouveau; il apostrophe les gouvernants en ces termes : « L'optimisme vous perdra » ; dans le Représentant du peuple Proudhon accomplit une œuvre de révolutionnaire dissident, c'est-à-dire qu'il attaque, plus encore que le pouvoir, l'organisation révolutionnaire qui veut le saper; Lamennais rédige le Peuple constituant en obéissant à des sentiments généreux et non pas à des arrière-pensées. Deux feuilles nouvelles, YAssemblée nationale et la Liberté, atteignent d'emblée la grande notoriété. Elles ont des préférences monarchiques, dont elles ne se prévalent pas. Elles combattent les ministres, elles ridiculisent ou flagellent les dirigeants, elles sont intransigeantes. Viennent ensuite la Commune de Paris, de Sobrier, la Voix des clubs, la Tribune nationale, la République, la Vraie République.
Le Gouvernement pourvoit à sa tâche quotidienne. 11 apaise sans effort un demi-soulèvement des Inva-
lides eux-mêmes qui ont été gagnés par la contagion. Le mercredi 22, Ledru-Rollin, suivi de son secrétaire général, va assister, au Champ-de-Mars, à la bénédiction d'un arbre de la liberté. Il voit devant lui des ouvriers, des soldats. Il s'adresse à eux : « Il n est pas possible de scinder le peuple et l'armée. Le peuple, c'est 1 armée. L'armée, c'est le peuple — N'est-ce pas la portion du peuple la plus généreuse, le sang de notre sang?... »
Des réclamations sont arrivées jusqu'au pouvoir, protestant contre le dommage que porte aux ouvriers et ouvrières le travail des prisons, des ateliers militaires, des établissements «< dits de charité ». Un décret du 24 le suspend.
Le lendemain, des Belges résidant à Paris, soutenus et accompagnés par des membres des clubs français, se mettent en route pour leur pays natal eu vue d'y saper le trône de Léopold I", gendre de Louis-Philippe. Cette équipée, dite de Risquonstout — du nom d'un des villages qui, par une coïncidence étrange, en fut le théâtre — , échoue misérablement.
Dans le même temps des délégations étrangères se présentent à Lamartine, qui saisit l'occasion de développer — éloquemment — ses idées. Il déclare aux Polonais que « la République n'est en guerre ouverte ni sourde avec aucune des nations, avec aucun des gouvernements existants » et qu'elle entend demeurer pacifique. Il répond à leur porle-
..A RÉVOLUTION DE IS'IS. i
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parole en quelques mots pleins de pensée et de sens politique : « Vous avez admirablement parlé comme Polonais. Quant à nous, notre devoir est de vous parler comme Français. Les uns et les autres nous devons rester dans notre rôle respectif. » Lamartine ne se conforme pas absolument à ce programme en prodiguant aux Italiens les encouragements et les promesses, en ajoutant même : « Si vos bras ne suffisent pas à la défendre (ritalie), ce ne sont plus des vœux seulement, c'est répée de la France que nous lui offririons pour la préserver de tout envahissement ». Mazzini président de leur Association, qui connaît les dispositions de son roi et de son pays, lui réplique : « Nous comptons sur votre appui moral ».
L'heure est venue de statuer sur la date définitive des élections générales. Elles sont fixées au 9 avril, et l'opinion moyenne, les commissaires départementaux, le National, la Réforme estiment qu'il n'y a pas à revenir sur cette détermination, malgré les adjurations si ardentes et unanimes des militants. Le Gouvernement, dans sa délibération du dimanche 26 mars, se résout à ne pas céder. Cette décision ferme une fois prise, il s'aperçoit que les délais sont trop courts pour permettre l'inscription de tous les électeurs et se résigne alors à ajourner, par un arrêté motivé, la date du scrutin au dimanche de Pâques 23 avril et la réunion de l'Assemblée au A mai. Il recueille aussitôt la désapprobation des
avancés et celle des conservateurs, qui, comme récrit un membre de ce gouvernement. « lui marchandent ce délai, qui devait être si favorable aux candidatures secrètement hostiles à la République ». Ainsi le régime se voit déjà miné par les partis extrêmes. Les Ateliers Nationaux lui réservent des difficultés qui ne cesseront pas de croître. Dès le 15 mars, le directeur Emile Thomas a 5000 hommes embrigadés; à la fin du mois il en aura 28 000, et ce chilTre sélèvera de quinzaine en quinzaine. Ils reçoivent un salaire uniforme de 8 francs par semaine. Dans le nombre figurent des artistes, des artisans, des marchands de vin, des vagabonds, bref la foule la plus mêlée. On les emploie à des travaux de voirie à la fois insuffisants et stériles. Pourquoi, dans cet embarras, n'a-t-on pas eu l'idée douvrir ou de développer des chantiers sur les lignes de chemins de fer, dont la monarchie de Juillet vient de décider la construction? C'était, comme il a été dit, le « seul moyen efficace » : on n'y a pas recouru. Du moins on a groupé ce personnel en un club, qui, comme les autres, voudra jouer son rôle, mais pacifique'. Sous l'inspiration du ministre Marie, celte organisation s'applique à contre-balancer Faction de ceux qu'on appelle « les ouvriers sectaires du Luxembourg, les ouvriers séditieux des
1. .V la manière des Associations amicales de fonctionnaires de notre temps.
clubs ». Si elle échoue dans sa mission sociale, elle exerce une fonction politique.
La Commission, qui multiplie au Luxembourg ses réunions académiques, ne répond pas non plus aux espérances qu'on a mises en elle. Ainsi, le 3 avril, en assemblée générale, son président s'attardera à exposer, une fois encore, son programme qui tend à substituer l'association à l'individualisme, à transformer la vie économique pour que chacun puisse produire selon ses forces et consommer selon ses besoins. Il est repris lui-raème parla politique pure. Il crée en vue des élections de Paris un groupement de combat, la Société centrale des ouvriers de la Seine. Personne, peut-on dire, ne pense aux départements, comme si la province, restée souvent étrangère aux coups de main qui opèrent les changements de régime, ne devait pas les consacrer!
Le grand maître de l'Université, IL Carnot, toujours attentif à la venue des temps nouveaux, prodigne les initiatives : il ouvre un concours pour la composition de chants nationaux; il rappelle aux instituteurs qu'il faut que le peuple français se sente réellement vivre dans l'Assemblée prochaine; il autorise la publication sous ses auspices et la distribution dans les écoles de 20 000 exemplaires d'un volume que lui recommande le chansonnier Déranger et qui a pour auteur le philosophe Renouvier : Manuel républicain de l'homme et du citoyen. La doctrine y est nouvelle, la pensée hardie. On y trouve
notamment les affirmations suivantes : « L'instruction, qu'une République fraternelle doit garantir à tous les citoyens, se compose de deux parties, qui sont : d'abord un ensemble de connaissances élémentaires nécessaires au développement de l'homme et du citoyen, puis un enseignement professionnel, ou, si vous aimez mieux, un apprentissage comprenant la théorie et la pratique première d'un état.... Elle sera tenue d'offrir l'instruction gratuite.... aux enfants qui ne la reçoivent point d'ailleurs....
« Fût-il vraiment universel et proportionnel, 1 impôt ne serait encore pas juste tant qu'il atteindrait la subsistance même du pauvre et ne toucherait que le superflu du riche, qu'il taxerait l'air et la lumière, imposerait aux plus petits champs et aux moindres chaumières les mêmes sacrifices qu'aux plus vastes propriétés. La République ne saurait point poser en principe que chaque citoyen lui doit une partie de son revenu quel qu'il soit, mais que la richesse lui doit plus que l'aisance et l'aisance plus que la pauvreté. Ainsi la part de l'impôt pour chaque contribuable s'élèverait plus rapidement que la part de sa fortune. C'est l'esprit de l'impôt dit progressif, qui doit être le véritable impôt républicain aussi longtemps qu'il y aura de grands revenus dans l'État et que la propriété ne sera pas très divisée —
« Vous savez combien le service militaire pèse aujourd'hui sur le pauvre, et qu'il est facile au riche
de se décharger sur son prochain de toute la réalité de ce fardeau. Tous les citoyens devraient subvenir de leur propre corps à la défense de la République, cette chose de ious. Le premier, le plus grand, le plus noble des services, est en môme temps le plus dur : double raison pour que tout homme valide soit tenu à cette peine et à cet honneur. Une telle dette imposée à chacun deviendrait pour chacun plus légère, et la patrie devrait la même reconnaissance à tous ses enfants. Il faudrait que l'armée proprement dite ne consistâtqu'en certains corps spéciaux, et que, d'ailleurs, tous les citoyens, après avoir passé deux ans sous les drapeaux, formassent la réserve de la République.... »
Un décret vient, le 31 mars, donner satisfaction aux débitants de vin en supprimant l'exercice, « forme d'impôt léguée à la République par les trois derniers gouvernements contre-révolutionnaires, incompatible avec les nouvelles institutions ». Ces marchands n'ont pas manqué, dès l'avènement du régime, de protester violemment contre ces investigations humiliantes, de commencer même le siège des bureaux de contributions indirectes. Garnier- Pagès a recouru, à son habitude, au style emphatique. Il écrit dans son rapport : « L'exercice est fils de la réaction impériale ». Pour ne pas appauvrir le Trésor, on établit un droit général de consommation sur les vins, cidres et eaux-de-vie, qui n'est pas sans inconvénients : il va atteindre les proprié-
LA NAISSANCE d'uN NOUVEAU RÉGIME llo
taires. les consommateurs à domicile et rester peu productif jusqu'au jour où il sera abandonné. Le ministre, dans son ingénuité, a cru à une diminution forcée de la contrebande. Il déclare : u Je dis forcée parce que désormais la fraude serait sans excuse. Lorsqu'un gouvernement donne à une classe de citoyens une si haute preuve de confiance, il a le droit de compter sur un concours loyal et de l'exiger.... » Il constate que « le vin que boivent aujourd'hui les classes pauvres est un poison >> et qu il n'en sera plus ainsi. <- le commerce des vins étant désormais libre de ses vieilles entraves ». La réforme doit être complétée dans sa pensée par une large réduction des contributions sur le vin du pauvre '. On annonce en même temps, sur les instances de Dupont de l'Eure, la prochaine suppression des taxes d'octroi, qui grèvent lourdement le peuple sans doute, mais qui n'en constituent pas moins la principale ressource de la Ville de Paris. Le Gouvernement étudie d'autres réformes encore : la modification de la loi sur les successions et sur les donations en vue d'élever les droits suivant leur importance (c'est donc la progression) et les degrés de parenté ainsi que d'allranchirles petits héritages; l'abolition de l'impôt des portes et fenêtres, « qui enlève au cultivateur l'air qu'il respire dans sa ché-
1. La U'oisième République a réalisé le dégrèvemeat des boissons hygiéniques (Lois des 29 décembre 1897 et 29 décembre 1900).
il6 HISTOIRE DE LA KEVOLUTION DE 1848
live chaumière et qui lui ravit sa part de lumière »; l'abolition de tout droit de navigation sur les rivières et les canaux', « afin de faciliter le commerce et de féconder rindustrie »; l'abolition des droits universitaires (qui produisent près de deux millions), « afin d'établir la gratuité absolue de l'enseignement à tous les degrés ». Il a l'illusion de croire que l'impôt sur le revenu contre-balancerait aisément la diminution de recettes qui en résulterait.
11 emprunte à la Banque de France 50 millions contre remise de bons du Trésor à échéance d'un an et sans intérêt, à titre de « compensation des avantages que la Banque tire des sommes que l'État a pendant si longtemps laissées sans intérêt dans ses caves ».
Les manifestations se renouvellent sans trêve. Le 29 et le 30 mars, des attroupements s'étaient formés pour protester contre la campagne violemment antigouvernementale que menait Emile de Girardin dans la Presse. Ledru-Rollin, magnanime, les a dispersés à l'aide de la garde nationale.
Des placards annoncent qu'afin de forcer les riches à des sacrifices une démonstration aura lieu au Champ-de-Mars le dimanche 2 avril. En effet un cortège symbolique, constitué sur la place du Panthéon, s'y rend dès le matin. Il est précédé d'un sapeur du
1. En 1015, M. Golson a proposé rétablissement d'un impôt de cette nature, qui, à sou estime, doit produire 20 millions de francs.
g-énie, « symbole du travail et de rintelligence », assisté d'un élève de TEcole normale, porteur d'un Contrai Social couronné d'immortelles, et d'un ouvrier, porteur d'une pioche ornée des mêmes fleurs. Les intellectuels et les prolétaires veulent affirmer leur solidarité. Cent mille citoyens se trouvent réunis moins pour accomplir une œuvre de parti que pour se livrer à des chants, à des acclamations, qui finissent par une «quête civique ».
Un décret du lendemain ouvre 3 millions de crédits extraordinaires (dont la régularisation devra être demandée à l'Assemblée Nationale) pour les dépenses des Ateliers Nationaux, qui embrigadent en moyenne deux mille hommes par jour et qui voient croître leurs besoins. Le ministre Marie en épi'ouve des soucis qu'il ne dissimule pas à ses collègues. Le mardi, nouveaux décrets : l'un institue des peines contre les infractions au décret du 2 mars sur la limitation des heures de travail, car on s'est aperçu qu'une législation dépourvue de sanctions n'est pas loin d'être inefficace; l'autre, « considérant que les nécessités impérieuses qui pèsent sur la République imposent à tous les citoyens le devoir des sacrifices et que les serviteurs de l'Etat doivent aux autres citoyens l'exemple du dévouement à la patrie >, établit sur tous les traitements, appointements, salaires, pensions et dotations payés sur les fonds du budget et qui sont supérieurs à 2 000 francs, une retenue d'un taux progressif allant
de 4 à 30 p. 100. La République naissante se prononce donc pour la progression avec exemption à la base. Le môme jour, 4 avril, le Gouvernement publie, sous la signature de son secrétaire général, le bilan de son œuvre politique, sociale, administrative. 11 en ressort qu'en six semaines il n'a pas rendu moins de 197 décrets ou arrêtés d'intérêt public. Son activité s'est manifestée dans toutes les directions. C'est ainsi encore qu'à cette heure, constatant la défaillance des compagnies d'Orléans et du Centre, il place ces deux chemins de fer sous le séquestre du ministre des Travaux Publics.
Il n'apparaît pas que ces initiatives soient inspirées par des arrière-pensées électorales. Le ministère de l'Intérieur se prépare à la grande consultation nationale du 23 avril d'une autre manière. Il a admis que le Club des clubs envoyât en province des délégués à la propagande, « apôtres qui ne commandent pas, mais qui persuadent ». Il cède à une impulsion regrettable en nommant lui-même des commissaires extraordinaires, qui iront dans dix chefs-lieux exercer des pouvoirs mal définis. Il entreprend, comme l'écrit un membre du Gouvernement, d' « imposer la Révolution » et la Presse lui répond que « la France ne veut pas se soumettre à une dictature éparpillée ». Ledru-Rollin, avec l'aide de son entourage, a rédigé une nouvelle circulaire, qu'il lance le 7 avril à ses commissaires. Va-t-il maintenir ou atténuer le ton qu'il a pris dans ses
fameuses instructions du 12 mars? Les premiers mots nous éclairent. Le ministre demande à ses subordonnés d' « envoyer à TAsserablée nationale des hommes... dévoués jusqu'à la mort à la cause du peuple ». Il proclame que le Gouvernement doit « travailler ouvertement à déjouer les intrigues de la contre-révolution, conquérir des partisans ». Il veut que le pays soit « profondément remué » (par les commissaires). On le voit, c'est la doctrine autoritaire de tous les temps qui inspire cette conception et ces formules.
Ledru-Rollin donne libre cours à son éloquence. Il est conduit à examiner si ceux qui ont adopté l'ancienne dynastie peuvent être les élus du peuple victorieux et souverain. Il répond : « Soitl Qu'ils entrent dans nos rangs, mais qu'ils n'aspirent ni à nous commander ni à nous conduire. Qu'ils marchent à l'ombre du drapeau du peuple, mais qu'ils ne songent pas à le porter. A la moindre secousse leur âme se troublerait.... » Ce langage nous est familier, cette thèse nous est connue. Chaque fois que la question des ralliés s'est présentée, les républicains de tradition ne l'ont-ils pas résolue de cette manière^?
1. Le< discours de M. de Freycinet nous en apportent la preuve. Le 28 septembre 1880 il déclarait à Bordeaux : « Nous ne ramènerons pas à nous certaines individualités inquiètes et remuantes, des esprits aigris, déçus dans leur ambition, qui ne nous pardonnent pas d'avoir eu raison sur eux, qui seront les ennemis irréconciliables de tout régime dans lequel ils n'occuperont pas la première place; ceux-là, pour les convertir, il faudrait
L'histoire nous apprend que les partis qui arrivent au pouvoir ne consentent pas à le partager avec leurs anciens adversaires. Le temps seul finit par opérer la fusion.
Ferme sur les principes, le ministère se montre conciliant vis-à-vis des personnes. Le secrétaire général, Jules Favre, a écrit récemment au commissaire Emile Ollivier : « Je partage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, dont l'élofiuence est une des gloires du pays ». Il eût été excessif que ces jeunes talents oratoires eussent tenté de meurtrir leur confrère, leur glorieux aîné.
Cependant un journal a posé une question insidieuse qui fait naître des controverses sans fin et une agitation menaçante. Il a demandé naïvement : « Que feriez-vous si l'Assemblée Nationale ne proclamait pas la République? » Beau sujet, qui excite la curiosité des lecteurs et qui met en mouvement tous ses confrères : le Représeniani du peuple, la Gazette de France, la Réforme, la Vraie République, la Démocratie pacifique, le Constitutionnel, le Siècle Dans le nombre, il en est deux,
V Union et le National, qui veulent que la « question ne soit pas posée ». Ils ne sont pas entendus par les clubs, qui s'écrient avec une bruyante, unanimité que nul n'a le droit de ne pas proclamer la Répu-
lour livrer la République et, vous le sentez, à ce prix il vaut mieux se passer d'eux ».
blique et qui s'arment déjà en vue de l'action. C'est le moyen le meilleur d'alarmer l'opinion et de décourager les bonnes volontés.
Les généreux meneurs de 1848 ont une manière de préparer les élections, défectueuse à la fois par sa hardiesse et par son ingénuité.
Le 15 avril, nouvelle émotion dans le Gouvernement : on apprend, en Conseil, que le Bulletin de la République, cet organe récemment créé par le ministère de l'Intérieur, publie ce même jour (n" 16) un appel, qui est dû à la plume de George Sand, qui a été inséré sans visa préalable et qui est destiné à faire sensation. Il y est dit que le peuple devra accomplir une autre révolution si les élections sont mauvaises : « Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner la décision d'une fausse représentation nationale.... Citoyens, il ne faut pas que vous en veniez à être forcés de violer vous-mêmes le principe de votre souveraineté. > Ce manifeste réussit à épouvanter les modérés et à encourager les militants populaires dans leurs revendications. Il éloigne du Gouvernement les masses pacifiques sans lui concilier les éléments de combat, les adhérents des clubs, les faubourgs. Ledru-Rollin, qui pressent ces elTets, cherche à réparer le mal en arrêtant les envois du Bulletin ; il n'y parvient pas. Le hasard n'a jamais voulu le servir.
Dans cette séance du Conseil tenue le 15 à midi au ministère des Finances, le secrétaire rappelle que le lendemain dimanche doit avoir lieu, au Champde-Mars, l'élection, par les travailleurs, de quatorze d'entre eux comme officiers de la garde nationale. Louis Blanc a appris que ses amis ouvriers comptent s'y rendre, et le ministre de l'Intérieur met ses collègues au courant des intentions des clubistes, particulièrement de Blanqui, qui projettent une « journée ». Au cours de cet échange de vues, il est émis des aphorismes significatifs. Gomme on se demande s'il n'y a pas lieu d'incarcérer les meneurs, on se dit aussitôt : « Le fait est seul punissable et non la pensée ». Gomme on examine leur programme, on répond : «( Le (iouvernement ne se refuse pas à expérimenter les systèmes ' ; mais prescrire au hasard à la société des errements nouveaux, n'est-ce pas vouloir l'impraticable et tenter une folie? » Le Conseil voit que ces déclarations ne suffisent pas et fixe pour le soir une nouvelle séance, où le radical Flocon, le rédacteur de la Réforme, recommande et impose une attitude ferme, sans défaillance. Ce militant, que r « exercice du pouvoir élève », est devenu homme d'autorité; il n'admet pas qu' « il soit porté aucune atteinte au Gouvernement Provisoire ».
La manifestation est savamment préparée pendant la nuit du samedi au dimanche 16. L'objectif
1. Il était F<iservé à la troisième République de s'approprier ces formules.
LA NAISSANCE d'uN NOUVEAU REGIME 123
est le suivant : « Substituer les mesures, les moyens, les idées révolutionnaires aux demi-mesures, aux moyens termes, aux idées tempérées et conciliatrices ». Le procédé est simple : établir la dictature de Ledru-Rollin, partagée avec Blanqui et un comité de salut public. Dès le matin du grand jour des groupes circulent dans les rues, sur les quais, sur les boulevards, et plusieurs sont porteurs de bannières sur lesquelles on lit : « Abolition de l'exploitation de Thomme par l'homme ». D'autres manifestants croient qu'ils n'ont qu'à élire, comme on le leur a dit, des officiers d'état-major de la garde - nationale ; ils vont au Champ-de-Mars pour exercer leur choix; ils ne tardent pas à former une masse confuse. Pendant ce temps le Gouvernement veille. Le ministre de l'Intérieur court chez son collègue des Affaires Etrangères. Quoique d'opinions difterentes, puisque l'un se dit Conventionnel, l'autre modéré, ils font œuvre de concentration au sens contemporain du mot : ils décident ensemble de prescrire qu'on batte la générale et qu'on appelle la garde nationale aux armes. Cet ordre est exécuté à midi et déchaîne dans Paris, comme il est naturel, la plus vive émotion. Le siège officiel du pouvoir est THôlel de Ville, mais le lieu effectif de réunion du Gouvernement est le ministère des Finances. A cette heure solennelle, il sent que sa place est à l'Hôtel de Ville. Il s'y rendra.
La fouie du Champ-de-Mars y arrive en colonnes
compactes, qui sont aussitôt encadrées et contenues par les cent mille gardes nationaux accourus au secours de l'autorité. La victoire de l'ordre paraît alors assurée par ces dévouements anonymes. L'éloquence de Lamartine s'empresse d'en faire état : « Nous étions sûrs d'avance, s'écrie-t-il dans la cour de l'Hôtel de Ville, que ce jour de danger serait un
jour de triomphe » Il recueille une fois encore
des applaudissements enthousiastes. Les délégués des ouvriers ont une mission à remplir : remettre une pétition au Gouvernement. Ils s'en acquittent discrètement. L'assistance n'a de curiosité et de sympathie que pour le Gouvernement Provisoire, qui, pour lui complaire, consent à passer en revue les légions, les corporations jusqu'à une heure avancée, à la lueur des torches. Les colonnes se séparent enfin au cri de : « A bas les communistes! » Dès ce moment s'accusera un mouvement profond de réaction contre le socialisme.
Le ministre de l'Intérieur, Ledru-Rollin, grâce, il est vrai, à l'appui de Lamartine, à la collaboration de Marrast, maire de Paris, et du général Changarnier, nommé la veille ministre plénipotentiaire à Berlin, a été le véritable triomphateur de cette journée commencée dans l'angoisse. Il n'a pas voulu refouler les manifestants. Il a pris le parti de les neutraliser, de les « noyer », comme il l'a dit, « dans les flots de la garde nationale », et l'expédient a réussi. De même Lamartine et Louis Blanc
avaient eu. on s'en souvient, chacun leur journée : le 25 février, le 17 mars. Le modéré, le socialiste, le radical ont, dans ces rencontres solennelles, également servi la cause de l'ordre.
Le Gouvernement connaît les devoirs que ces résultats lui imposent. Le lundi, dans l'aprèsmidi, il tient, au ministère des Finances, une séance qui durera douze heures et qui se continuera le lendemain et le surlendemain. Comme les gardes nationaux doivent se réunir et défiler le 20 et comme ils sont les plus surs amis, les meilleurs soutiens du pouvoir, il décrète que « la journée du 20 avril sera un jour férié ». Il leur adresse une proclamation pour les remercier de leur attitude, de leur droiture et de leur civisme. Il invite aussi tous les citoyens à la concorde, à l'apaisement dans la confiance.
Il a lui-même donné les gages les plus certains de sa bonne volonté : il a pu dire qu'aucun de ses membres n'est « stationnaire », qu' « aucun ne refuse d'écouter la voix du peuple et de marcher aveclui ». Son idéalisme obstiné vient d'éclater dans deux récentes mesures. L'une, du 8 avril, place sous la sauvegarde des travailleurs français les travailleurs étrangers qu'emploie la France et se fonde sur ce que * nous venons de combattre, de vaincre au nom et pour le compte de l'humanité tout entière. C'est d'ailleurs l'originalité glorieuse de la France, son génie, son devoir de faire bénir par tous les peuples
ses victoires, et, quand il le faut, ses douleurs mômes. » L'autre, du 12, supprime la peine de l'exposition publique (qui consiste à attacher le condamné au carcan sur la place publique et à l'y laisser exposé aux regards du peuple) parce qu" « elle dégrade la dignité humaine », parce que « celte peine est empreinte d'une odieuse inégalité en ce qu'elle touche à peine le criminel endurci, tandis qu'elle frappe d'une atteinte irréparable le condamné repentant' ». Le Gouvernement va adopter, le 18, des mesures pour faciliter la réhabilitation- des condamnés et rendre aux faillis déclarés excusables leurs droits de citoyens. Le 19, il accordera l'amnistie plénière aux déserteurs et aux insoumis. Il rend, le jour où les agitateurs se disposent à ameuter la population parisienne contre lui, le 15 avril, un décret qui, « voulant réparer à l'égard du peuple une des plus criantes injustices des siècles passés », abolit, à partir du 1" janvier 1849^, l'impôt du sel parce qu'il pèse sur les plus humbles et qu'il est « le plus inique » des
1. C'est de cette idée que s'inspire la loi de sursis du 26 mars 1891, dite loi Bérenger.