G. Lanson
La rédaction de l'Adresse au Roi prend celte année une importance inaccoutumée. Portée le 10 janvier devant la Chambre des Pairs, elle fournit à d'Alton-Shée l'occasion de défendre les peuples déshérités, à Montalembert celle de rendre hommage au Saint-Siège et de condamner le radicalisme dont il croit voir les méfaits dans l'Europe entière. Son discours du 14 janvier suffît à le classer au premier rang des maîtres de la tribune. A la Chambre des Députés, l'Adresse donne ouverture à un débat qui va s'étendre du 22 janvier au 12 février et qui permettra à l'opposition de développer ses idées, de formuler ses critiques.
Thiers décrit avec complaisance l'état inquiétant des finances. Tocqueville se montre sévère pour les mœurs gouvernementales en reconnaissant que (( nulle part le pouvoir n'a eu dans ses mains tant de moyens de corrompre ». Il ne se contenterait pas de changements dans la législation : « Ce ne sont pas les lois elles-mêmes, qui ne sont en définitive que le détail des affaires, non, ce n'est pas le mécanisme des lois, qui produisent les grands événements : ce qui fait les événements, messieurs, c'est l'esprit même du gouvernement ». Billault dénonce avec vigueur les abus d'influence, les actes de corruption.
La Chambre consacre de longues séances aux affaires étrangères. Lamartine soutient, dans un discours prononcé le 29 janvier, que la France, devenue
« gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Cracovie. française nulle part, contre-révolutionnaire partout ». sert les intérêts de l'Autriche et trahit ceux de l'Italie. Guizot répond qu'en s'unissant à l'Autriche il consolide la paix et qu'il ne cesse pas de considérer les traités de 1815 comme la base de Tordre européen. Carnot, Thiers et Odilon Barrot lui répliquent.
La discussion porte ensuite sur la politique intérieure, qui est bien de tous les sujets celui qui capte et passionne le plus les Assemblées. Duvergier de Hauranne, plein de verve et de feu, reproche à Guizot de laisser « violer tous les droits, pervertir toutes les institutions et anéantir toutes les libertés». Marie, au nom du parti radical, et Crémieux, au nom des députés qui ont figuré dans les banquets, profèrent à leur tour des paroles de combat. Le moment est venu, d'ailleurs, de demander compte au pouvoir dune décision arbitraire qu'il a prise le mois dernier : il a empêché les partisans de la Réforme de poursuivre leur propagande par les moyens qui leur sont habituels. Ils devaient grouper les militants dans un banquet du xii^ arrondissement. Le ministère s'est appuyé sur une loi des 16-24 août 1790 pour le leur interdire '. Il a donc aboli le droit de réunion par une simple mesure de
1. Louis Veuillot dit à celle occasion : « On trouve toujours tout ce qu'on veut contre toute espèce de liberté dans les lois de 1790 à 18<)0 •.
police. Le 8 février, Odilon Barrot élève une protestation éloquente, à laquelle s'associera le lendemain Ledru-RoUin. Enfin Rémusat et Dufaure viennent appuyer ramendement qui propose de supprimer ce passage de l'Adresse : « Les agitations que soulèvent des passions ennemies ou des entraînements aveugles tomberont ». Cette rédaction en effet attaque les personnes et serait une censure d'une partie de la Chambre par une autre partie. Le Cabinet a-t-il voué son existence à la politique « irréconciliable »?
Ces représentants du centre sont applaudis par la gauche dynastique, dont le Siècle, très répandu, exprime la pensée, par les républicains, dont le National, rédigé autrefois par Armand Carrel, aujourd'hui par Armand Marrast, est l'organe, même par la gauche la plus avancée, dont la Réforme propage les idées. L'importance de ces deux derniers journaux est sans proportion avec le nombre de leurs abonnés, qui est faible.
Ainsi se constitue un bloc d'opposition, qui mène le combat contre le Gouvernement. « Guerre au Cabinet! La Réforme! » C'est le mot d'ordre, le cri de ralliement de ces éléments disparates. On ne saurait demander à de telles formations politiques d'établir leur entente sur un long programme; elles se briseraient. Elles prétendent obéir au vœu populaire; en fait elles le formulent, donc en un sens y donnent la vie. Elles invoquent une opinion publique qui serait irrésistible; en réalité elles la créent. Il
est rare que ropinion réclame d'elle-même une réforme, exige spontanément une innovation. C'est le rôle des minorités de mettre une question à Tordre du jour, c'est l'œuvre d'un groupe toujours restreint à l'origine de poser et d'imposer des problèmes, qui feront ensuite leur chemin. Les précurseurs ont toujours commencé par être des isolés.
Le Cabinet a remporté dans la longue discussion qui -est déroulée et dans les votes qui l'ont accompagnée une victoire apparente. Il reste sourd aux avertissements et rebelle aux concessions. Il est entouré de conseillers qui lui montrent qu'en se prêtant à la Réforme, à l'abolition du marchandage, à la limitation des heures de travail dans l'industrie, il consoliderait le régime*; il les écarte. Il ne veut pas reconnaître qu'en prenant quelques initiatives opportunes il désarmerait ses adversaires. Il est intransigeant.
Les cent-sept députés de l'opposition, notamment Marie, Marrast, Duvergier de Hauranne, Garnier- Pagès, Odilon Barrot, Lamartine, Rémusat, ne peuvent demeurer inertes. Le grand débat de la Chambre est clos, la réunion annoncée est interdite. Que vont-ils faire? Marrast s'est prononcé pour la démission en masse; l'idée a été naturellement écartée. Ils s'assemblent au café Durand le dimanche
1. Henri Martin écrit : « La vérité est qu'une grande réforme électorale était la seule Révolution à laquelle la France fût préparée en 1847. et encore n'y était-elle préparée que par des progrès fort récents ».
13 février et arrêtent des décisions : ils combattronl la politique contre-révolutionnaire, organiseront quand même un banquet de protestation et s'abstiendront de participer à la présentation de l'Adresse au Roi. Une commission de préparation du banquet se constitue et se met à l'œuvre. Le samedi 19, nouvelle réunion chez Durand, après laquelle Morny et Vitet, amis du ministre Duchatel, viennent causer avec les chefs de file comme pour régler les conditions de ce duel entre eux et le Gouvernement. Les nouvellistes apprennent que la manifestation aura lieu le mardi 22 à midi. Où? On pense au dernier moment à un terrain libre de la rue du Chemin de Versailles, qui est un domaine Nitot, quartier de Chaillot. Le cortège partira de la place de la Madeleine; accru de légions de la garde nationale et de la jeunesse des écoles, il franchira les Champs- Elysées au milieu d'une double haie formée de dix mille gardes nationaux sans armes. Après être arrivés au lieu du rendez-vous, les manifestants pourront passer outre à l'interdiction du commissaire de police, protester, porter un toast à la Réforme et au droit de réunion, mais, sur une nouvelle sommation de l'autorité, devront se disperser. Tel est le protocole adopté. Les gouvernements ont toujours eu le goût d'engager des négociations secrètes avec leurs adversaires. Il est rare qu'elles aient abouti.
Celle-ci ne devait pas avoir de suite. L'opposition
est enhardie par la sécurité quelle vient d'acquérir, et Armand Marrast dresse un programme à la fois vaste et précis, qui est publié le lundi 21, le jour où Ton peut lire dans la Presse : « Une inquiétude très réelle règne dans Paris ». Les Tuileries s'émeuvent et, avec elles, les ministres qui se montrent même inquiets. Duchatel sempresse de charger ses émissaires de retirer la parole donnée. Le Conseil, aussitôt assemblé, prescrit au préfet de police Delessert de publier son arrêté de la veille interdisant le banquet et d'y joindre une proclamation qui expliquera l'attitude du Gouvernement et exhortera la population au calme. Que vont faire les manifestants? Dans Taprès-midi Odilon Barrot monte à la tribune pour critiquer le pouvoir. Le ministre de l'Intérieur présente sa défense. Les députés de la minorité sont perplexes; ils décident de ne pas se rendre au banquet; les autres groupements les imitent. Le Cabinet éprouve, lui aussi, quelque incertitude sur les dispositions à prendre; il pense à mettre les régiments en mouvement suivant le plan du maréchal Gérard, puis il juge préférable de les consigner; il fait préparer vingt-deux mandats d arrêt aux noms des militants les plus entreprenants, les républicains, qui cependant ont résolu d'ajourner la prise darmes, de renoncer à la bataille et de se contenter de l'agitation. Le propre des gouvernements forts est de recourir volontiers au juge d'instruction.
Nous sommes à Faube du 22 février, du « grand jour » fixé d'avance pour la manifestation. Les feuilles indépendantes, le National, la Réforme, le Constitutionnel, le Siècle, la Démocratie pacifique (l'organe de Victor Considérant '), la Presse, publient une déclaration par laquelle l'opposition justifie son abstention et promet en revanche d'accomplir un grand acte de fermeté, qui sera de demander la mise en accusation du ministère. La population n'est pas abonnée aux journaux, elle ne connaît pas ces dispositions de la dernière heure; malgré le brouillard, malgré l'hiver, malgré la pluie, elle se presse sur les boulevards, vers la Madeleine et la place de la Concorde. Des étudiants et des ouvriers forment une colonne : ils se mettent à parcourir les rues aux accents de la Marseillaise et en acclamant les dragons, (îhargés du service d'ordre. Le peuple et l'armée tendent toujours à fraterniser. L'après-midi voit se dresser quelques barricades, se déployer des troupes qui commencent à tirer des coups de fusil.
La Chambre des Députés, gardée par des bataillons, tient séance. Pendant qu'elle discute un morne projet d'intérêt local, Odilon Barrot dépose la demande de mise en accusation du ministère, revêtue à ce moment de cinquante-trois signatures. On la traite comme une proposition ordinaire qui