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Albert de Broglie, Revue des Deux Mondes, 15 mai IS-ïl

400 HISTOIRE DE LA RKVOLirriUN DK 1848

Dès que le voto de la Constitution a été définitif, l'attention s'est concentrée sur la prochaine élection à la présidence de la République. Cavaignac a déclaré le 3 novembre à l'Assemblée : « J'ai soif de savoir enfin où est la confiance de la nation ». L'opinion publique, quoique moins directement intéressée, partage cette impatience. Durant cet automne « chacun en France, au dire d'un contemporain, est sur la porte, attendant le courrier de Paris ».

Tous les incidents qui surviendront jus(|u'au 10 décembre, tous les événements parlementaires ou extra-parlementaires, intérieurs ou extérieurs, seront exploités pour telle candidature, contre telle autre. La France est entrée dans la période électorale la plus simple et la plus intense à la fois. Quel chef va-t-elle se donner?

Cavaignac, dictateur des journées de Juin, président du Conseil faisant fonctions de Président de la République, est naturellement candidat. Représentant d'une famille glorieuse de son passé républicain, il a acquis, en six mois, des titres incontestables. Sauveur de l'ordre, vainqueur de l'émeute lors de l'insurrection, il a mérité la gratitude de l'Assemblée et du pays. Depuis, à la tête des alTaires, épris d'autorité, il a montré du sens politique en

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saltachant à une conception bourgeoise et juste milieu, qui aurait pu réussir. Mais, comme le pouvoir fortifie rarement les hommes et le plus souvent les use, il a amassé d'implacables hostilités. Les membres et les fidèles du Gouvernement Provisoire, les partisans de la Commission Executive ne sont pas loin de le considérer comme un transfuge, depuis qu'il a assumé et exercé la dictature de la manière qui lui a valu la dénomination de « boucher de .Juin «.depuis que. comme Ta dit Jules Grévy. •.< il a changé le cours de la justice ordinaire, suspendu les journaux, maintenu l'état de siège pendant trois mois ». A-t-il du moins conquis les conservateurs? Ils ne lui pardonnent pas de s'être compromis avec Ledru-RoUin, de sentourer à peu près exclusivement de républicains, de rester asservi à la coterie du \ational, enfin d'avoir exalté, en une heure d'épanchement, la Révolution de 1789.

En face de lui s'est ouvertement révélé, le 26 octobre, un candidat, qui depuis de longs mois conquiert la faveur publique : Louis-Napoléon Bonaparte. Des biographies répandues dans toutes les directions apprennent au peuple que le fils d'Hortense de Beauharnais et du roi de Hollande, le neveu de l'Empereur, est né aux Tuileries, le 20 avril 1808 — il a donc quarante ans — . qu'il a poursuivi eu exil, en Suisse, de solides études classiques et militaires et qu'il a composé, en 1834, un manuel d'artillerie. Une mère ambitieuse et un

secrétaire découvert à point nommé, Persigny, le persuadent de restaurer en France l'idée napoléonienne. Jusqu'à ce jour il avait perdu son temps dans les rangs de l'armée fédérale, dans une conspiration tramée en Romagne par la Charbonnerie italienne. Il va discipliner son activité d'autant plus qu'il est, depuis la mort du duc de Reichstadl en 1832, le chef de la famille Bonaparte. A ce litre, le 30 octobre 1836, il esquisse à Strasbourg un coup de force qui échoue malgré l'aide que sont prêts à lui donner des militants républicains, des groupes ouvriers, des soldats. L'exil ne le guérit pas de son obsession. Il écrit : « Je vivrai ou je mourrai pour ma mission ». Il est allé habiter l'Angleterre. C'est de là que, le 6 août 1840, il gagne Bouiogne-sur-Mer escorté de complices et résolu à instaurer un nouveau régime : le sien. Vaine tentative! Elle lui vaut la comparution devant la Chambre des Pairs, la condamnation à la détention perpétuelle dans une forteresse, l'incarcération au fort de Ham (Somme). Le captif profite de l'occasion pour s'instruire et pour publier les opinions qu'il se forme. Il incline vers la République et le socialisme. Au bout de six ans, le T6 mai 1846, il s'évade et retourne en Angleterre.

Quand le 24 février éclate à Paris à limproviste, Louis Bonaparte arrive aussitôt et discerne que le trouble ne peut pas lui profiter à cette heure. Il repart laissant à ses amis, dont son ancien pré-

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cepieur Vieillard est le plus connu, la consigne de lui conquérir des sympathies sans combattre ridée républicaine qui est populaire. Cette entreprise souterraine est savamment conduite : Persigny conclut un pacte avec Falloux; Emile Thomas, des Ateliers Nationaux, et Emile de Girardin, un ancien adversaire, sont gagnés à la cause. Des journaux la servent. Bref il est élu plusieurs fois le 4 juin, grandi encore le 10 par une attaque subite de Cavaignac, ministre de la Guerre, admis le 13 par l'Assemblée malgré le Gouvernement, et, dans une large mesure, grâce à Jules Favre. Il est démissionnaire deux jours après dans lintérét de la pacification, mais non sans avoir annoncé au peuple qu'il est à ses ordres, porté ou plutôt plébiscité de nouveau par cinq départements aux élections du 17 septembre, installé à Auteuil et faisant de rares apparitions au Palais-Bourbon. Dès la fin d'octobre, la Presse, la Gazelle de France, Y Événement se prononcent pour sa candidature. Guizot, réfugié à Londres, la recommande en termes pressants à ses partisans. \SAssemblée nalionaie la favorise. Le Constilutionnel, qui se prévaut de ses 50 000 abonnés, s'y ralliera bientôt.

La Montagne ne peut naturellement admettre aucun de ces deux noms. Elle sent bien qu'elle n'a aucune chance de remporter la victoire; il ne lui reste qu'à désigner un porte-drapeau et à dénombrer ses troupes, à <* se compter ». Son choix se fixe sans

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effort sur Ledru-Rollin, soa chef reconnu, un vétéran âgé de quarante et un ans. A Taile gauche, des socialistes, férus d'intransigeance, hésitent; ils semblent préférer que leurs voix se perdent sur Louis Blanc ou Raspail. Cependant, au banquet servi au Château-Rouge, le 19 novembre, ils investiront Ledru-Rollin, en le compromettant, en commettant des exagérations oratoires.

Au centre et à droite quelques individualités ont pensé un moment, puis renoncé h se mettre sur les rangs : le comte Mole, Thiers, Changarnier, le maréchal Bugeaud. Lamartine lui-même, se rappelant ses succès du 25 février, du 23 avril, oubliant que son heure est passée, a cru que son éloquence, son génie littéraire, son nom symbolique des premiers enthousiasmes du nouveau régime lui créaient des titres. Ses adversaires ont même dit (ju'il avait repoussé le mode d'élection par l'Assemblée parce que ce système ne le favorisait pas. Ils font valoir que, le 11 septembre, il écrivait à Rolland : « Si l'on nommait le président par le pays et seulement dans deux mois,ye serais élu, soijez-en certain... w.

Les foyers de propagande et de lutte ne s'attardent pas à ces vaines combinaisons. La rue de Poitiers notamment voudrait triompher sans doimcr prétexte à des dissensions entre ses adhérents. Elle est devenue de plus en plus conservatrice, au point qu'un de ses vice-présidents peut avouer : « Aujourd'hui la République y est plutôt tolérée... que soutenue ».

Thiers entraîne ce groupement à des déterminations en lui tenant le discours le plus net et le plus calculé, n établit dabord que loption se limite à deux noms : Cavaignac. Louis-Napoléon. Si Ion préfère le premier, l'homme du Xational, quon traite avec lui. qu'on exige de lui des garanties et des concessions de principes, bref (|u"on le transforme en otage conservateur. Sinon, qu'on appuie franchement le second, dont le nom est un gage et appartient par définition au parti de Tordre. C'est la solution que le cercle adopte. Il a d'ailleurs appris, entre temps, que Louis Bonaparte a conquis Montalembert en lui promettant la liberté denseignemeut et une aide pour le Saint-Siège, qu'il a capté aussi Berryer, Odilon Barrot. Léon Faucher, Changarnier, Bugeaud, Crémieux. Victor Hugo. Ce candidat des villages et des faubourgs, de la rue et des champs commence à obtenir le concours d'une fraction de l'Assemblée. Il devient irrésistible.

Le Gouvernement entend cependant y résister. Le ministre de l'Intérieur, Dufaure. quoique libéral, n'hésite pas à adresser, le 2 novembre, à ses préfets une circulaire, dans laquelle il se prononce pour la candidature de son chef Cavaignac par des allusions limpides : « La nation doit.... se confiera un passé sans reproches, à nn patriotisme incontestable, à une résolution mâle, énergique, déjà éprouvée au service de la République, plutôt qu'à de raines et trompeuses promesses ». Au préalable il a posé le

principe que non seulement les rapports volontaires avec ses administrés ne sont pas interdits à un préfet, mais qu'il doit les rendre fréquents pour entretenir « chacun des vrais intérêts delà République ». Il ne manque pas de rappeler que le Gouvernement s'occupe attentivement « des améliorations matérielles ». Enfin il ordonne à ses subordonnés de signaler au procureur de la République « les menées des partis » (adverses). Dufaure s'approprie donc la conception de Ledru-RoUin et les procédés qu'il avait employés dans ses instructions du 8 mars. La pratique gouvernementale en matière électorale est invariable *. Les autres membres du Cabinet modèlent leur action sur celle de leur collègue; le ministre des Travaux Publics stimule les ingénieurs; le grand maître de l'Université cite complaisamment aux instituteurs les bienfaits dont ils sont redevables au régime. Le docteur Trélat, dans une harangue emphatique, a établi le parallèle en ces termes enveloppés et intelligibles: « Dieu qui protégez la France, faites qu'aucun prestige ne nous égare et que notre choix soit verlueiisement républicain ». Le général se décide à entrer lui-même en lice sans toutefois se découvrir à l'excès. Il publie, le 11, une circulaire destinée à commenter la Constitution.

1. Un homme politique, coatcmporaia défend ainsi le Cabinet Brisson, auquel il a appartenu, en 1883 : « Aux élections législatives, les prélérences du (iouvernenient furent nettement affirmées; le sulTrage universel fut constamment éclairé, averti, guidé » (de Freycinet, Souvenirs, 1878-1893).

Il veut en réalité s'affranchir de toute solidarité compromettante avec la gauche : « La nation nentend point subir une minorité, quelle quelle puisse être ». II prescrit de recruter les fonctionnaires sans

rechercher d'où ils viennent ». 11 recommande de

concilier les hommes », de « les rapprocher entre eux ». C'est l'apaisement. Il adresse, sans qu'il y paraisse, des louanges à l'Evangile et des exhortations aux prêtres. Les conservateurs seront-ils insensibles à ces avances? Le général les renouvelle en dînant à l'archevêché avec le clergé. Il accepte toutes les invitations. Sa politique d'équilibre le porte à gracier 54 insurgés de Juin, et son sens de la guerre le détermine à encourager l'offensive contre l'adversaire.

Vains efforts! Les journalistes de province, réunis en congrès à Paris le 12. se prononcent pour le nom préféré de leurs lecteurs ruraux : Louis Bonaparte. Leurs confrères de Paris les imitent, et Emile de Girardin, dans la Presse, les dépasse. 11 appuie ce candidat tout en le jugeant médiocre. 11 professe en effet cette opinion fausse, qui lui a survécu jusqu'au temps présent : « Moins le Président serait capable, et plus il serait tenu, pour conduire sa barque fragile, de choisir avec discernement les pilotes les plus habiles, les plus expérimentés ». Enfin il mène contre Cavaignac la campagne la plus âpre, la plus implacable. Or il possède 57 000 abonnés.

Dans les clubs de représentants, la candidature

du général est passionnément débattue. Elle finit par être adoptée à la Réunion de VlnsiUul que préside Armand Marrast, mais plusieurs de ses collègues, qui avaient mis en avant le nom de Lamartine, opèrent une scission bruyante. Ce sont Garnier-Pagèset Duclerc, dont l'action politique est connue de tous, Pagnerre et Barthélemy-Saint- Hilaire, l'un ancien secrétaire général, l'autre ancien chef du secrétariat de la Commission Executive. Ils annoncent la publication d'une brochure, Fragment d'histoire, qui racontera le rôle du général dans les journées de Juin. Cavaignac, quoique chef du pouvoir, les interpelle; ils acceptent que, le samedi 25, une discussion s'ouvre sur ce sujet à la tribune. Jusqu'à cette date l'Assemblée sera agitée et inquiète. Le 8 novembre se déroule un débat rapide, qui met en lumière les pratiques du régime, de tous les régimes. Lherbette, qui remplit le rôle de censeur et qui est, comme l'écrit un contemporain, impitoyable aux ministres ([ui ne marchent pas droit, interroge le garde des sceaux sur l'application du décret du 14 juin, qui empêche les membres de l'Assemblée de devenir fonctionnaires pendant la durée de leur mandat. Le Gouvernement vient en eiîet d'appeler à la première présidence de la Cour d'appel de Paris Bethmont, qui récemment a envoyé sa démission de représentant. Pour justifier cet acte, qui confine à lillégalité, Marie invoque le texte : (juîind le mandat acessé, la nomination est possible.

Comme cette argutie est mal accueillie, il l'aggrave en exposant que son ami Bethmont « ne pouvait plus rester représentant », que « sa santé ne le lui permettait pas » et quen conséquence il l'a investi de lourdes fonctions. Linterpellateur lui réplique que « plus l'homme qui donne un mauvais exemple est haut placé dans l'estime publique, plus ce mau- \ais exemple est dangereux ». Ces raisons ne sont presque jamais comprises du pouvoir.

Le ministre Vivien, qui est un rallié, un républicain du lendemain, prend une initiative inattendue et qui porte une marque démocratique. Le H, il présente à l'Assemblée une loi interdisant de réunir toute concession de mines à d'autres sans autorisation préalable. Il veut éviter qu'étant inspirées par des pensées d'accaparement, des spéculations aventureuses, les réunions de concessions tendent « à se rendre maîtresses des marchés, de la fixation des prix, à détruire toute concurrence ». Il paraît redouter la féodalité industrielle. Son successeur Léon Faucher s'empressera de retirer le projet dès le 27 décembre.

La discussion du budget fournira, le 17, une nouvelle occasion de mettre le ministère en cause. Le préfet Cazavan, compromis à Toulouse, ayant été nommé dans la Vendée ', un élu de ce département

l. La solutioa admise ea celle circonslance fera école sous la troisième République (jui, elle aussi, enverra dans les départements de l'Ouest ses préfets les plus militants.

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vient protester à la tribune et déchaîne une agitation qui gagne tous les bancs. Dufaure assure que ce choix ne lui a pas été imposé : « Et par qui imposé? Oui donc est mon maître? Qu'on veuille bien me le dire! » Il est rare que les ministres se jugent aussi indépendants. Dans la pensée de les prémunir contre les sollicitations et l'arbitraire, le comité des Finances se montre favorable à Tadoption d'un statut des fonctionnaires; il veut que les titulaires d'emplois d'État considèrent leur charge non comme une propriété, mais comme un dépôt.

L'opinion publique est de plus en plus attentive à^ la prochaine élection présidentielle. Ainsi elle est disposée h voir une manœuvre dans la résolution que prend le Cabinet d'effectuer la réduction du droit sur le sel, qu'on a aboli à terme, puis voulu rétablir et que, cette fois, on abaisserait de 3 décimes à 1 décime à partir du 1" avril 1850. Le ministre Trouvé-C'hauvel est obligé de se défendre : « Le Gouvernement, déclare-t-il au cours de la séance du 23, ne doit et ne veut vous soumettre des propositions qu'en vue des principes, qu'en vue de la justice et de l'intérêt public ».

Jules F'avre, cédant au besoin de prononcer un réquisitoire, développe, le vendredi 24, une interpellation sur la candidature officielle, sur les coupables abus d'influence qu'il impute au pouvoir. Dufaure lui répond que la propagande commet beaucoup d'excès : d'une part les clubs deviennent des

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réunions électorales, et, par ce détour, salTranchissent de toute surveillance: d'autre part les partisans dun candidat répètent dans toutes les campagnes qu' « il a une fortune tellement colossale qu'il dispensera le peuple de payer l'impôt pendant trois ans )\ qu'il est même prêt à éteindre « la lourde dette de l'État de o milliards ». Dutaure s'explique avec franchise sur ^' l'intervention honorable, légitime du Gouvernement, s'entretenant avec ses administrés,... communiquant son opinion à leur réflexion indépendante et éclairée ». Il fait enfln applaudir celte doctrine hardie que si on lui imposait, si on imposait à un ministre de ne pas exprimer son opinion sur les personnes engagées dans une lutte électorale, ce serait le soumettre à une loi de lâcheté. Le ministre de la Guerre, mis en cause, profère quelques paroles vibrantes contre « la candidature fort connue, qui fait valoir en sa faveur les droits dune famille plutôt que des services rendus au pays ».

Le 25, exact au rendez-vous. Barthélemy-Saint- Hilaire, orateur qui ne convenait pas à la lutte, « ayant de la haine sans passion », vient lire à la tribune une partie du Fragment cV histoire . Il reproche au général de n'avoir pas, dès le 20 mai, obéi à l'ordre de grouper des troupes suffisantes à Paris et dans ses environs, d'avoir, contrairement à la volonté de la Commission Executive, privé de toute force armée la place du Panthéon le matin du 23 juin, de ne pas être resté en permanence à la

présidence de TAssemblée pendant Taprès-midi et la soirée du môme jour, d'avoir laissé, sans s'y opposer immédiatement, les barricades se dresser. Ces défaillances, rapprochées des conciliabules tenus par Gavaignac avec des représentants dans le dessein avoué de substituer son pouvoir à celui de la Commission Executive, attestent ses arrièrepensées, son ambitieux calcul.

La réponse de Tinculpé est victorieuse. Il établit qu'il a réuni le nombre de soldats convenu; s'il n'a pas exécuté l'ordre, transmis par Barthélemy-Saint- Hilaire, d'envoyer un détachement au Panthéon, c'est parce qu'il pensait qu'il reproduisait un ordre antérieur émanant de Marie; son système général de combat — concentration des troupes et unité de commandement — avait été préalablement approuvé par la Commission Executive; s'il a cru devoir aller sur le terrain et s'exposer au feu, on ne saurait lui en faire grief. Quant à son élévation au pouvoir, elle a été voulue par les représentants, par les groupes. II ajoute : « Je n'ai pas passé ma vie à discuter des faits » ; il déploie dans ce rôle la dextérité des profanes. Il termine sur une note pleine de feu et d'ardeur offensive, qui lui vaut de longs applaudissements. Pûle réplique de lîarthélcmy-Saint-Hilaire, que viennent en vain appuyer Garnier-Pagès et Ledru-Rollin. Celui-ci a, au dire de Victor Hugo, toute l'habileté de l'avocat môlée à la véhémence du tribun. II termine son discours par un appel à la

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clémence : « La République a tout à gagner à des sentiments de fraternité, de réparation. Oui, rendons des défenseurs à la République en proclamant l'amnistie I * » Le général adresse alors à ses contradicteurs quelques mots acérés jusqu'à l'insolence et qui témoignent d'incomparables dons de dialectique. Il déclare aux Montagnards qu'il préférerait leurs injures à leurs éloges. Il sait aussi bien flétrir que discuter.

A une grande majorité, l'Assemblée confirme son décret du 28 juin, portant que Cavaignac a bien mérité de la Patrie. Dans les abstentions on remarque les légitimistes et les quelques membres du centre qui ont partie liée avec Louis Bonaparte. Le général a obtenu, dans cette rencontre, un succès parlementaire -. Sera-t-il de quelque etl'et sur l'immense corps électoral, sur ce colossal jury populaire, qui, le 10 décembre, votera sans juger, comme le font tous les jurys? Déjà, de divers points du pays,

1. .Sous la troisième République, en iS79 et 1880. les défenseurs de rainnislle n'emploieront pas des ternies dilTérents.

2. Emile de Girardin, qui ne veut pas admettre ce résultat, le récuse à l'aide de cette idée générale qui a sa valeur : « La centralisation administrative exerce en France une telle puissance que cette puissance fait perdre à la majorité parlementaire sa plus importante siïuitication, sa plus grande utilité, celle de boussole destinée à empêcher les gouvernements de faire fausse route. 11 en est autr(>menl en Angleterre et aux Etats-Unis. • 11 écrira encore quelques jours plus tard : •< Quand les Chambres s'associent trop complaisamment aux fautes du pouvoir, elles trouvent ensuite dans le pays des juges sévères qui prononcent deux condamnations au lieu d'une ».

des informations concordantes montrent qu'aux yeux de l'opinion Gavaig-nac est l'homme usé et qu'on lui préfère Napoléon, « qui est l'inconnu, et qui, si la République est impossible, y renoncera sans effort ».

Le 28 novembre ce candidat de plus en plus goûté sent l'heure venue de publier sa profession de foi, qu'il a lue au préalable aux plus importants parmi les représentants qui se sont prononcés pour lui. Cette circulaire, sans être un chef-d'œuvre, révèle un habile manœuvrier, un politique qui sait parler au peuple et conquérir la confiance. Il commence par évoquer le souvenir glorieux de l'Empereur, sous lequel il s'abrite; puis il proteste de sa déférence vis-à-vis de la volonté nationale; viennent ensuite des phrases balancées, dans lesquelles il s'applique à concilier les intérêts qui se heurtent; enfin, comme il connaît la crédulité humaine et comme il n'est pas timide, il promet, il promet encore. Aux catholiques il donnera la liberté de l'enseignement, aux ouvriers des réformes sociales, aux légitimistes une décentralisation animée de libéralisme, aux ruraux l'allégement de leurs charges et la paix, aux anciens militaires des pensions, au pays la force et l'union. En vérité Louis Bonaparte a été bien inspiré en ne prenant pas, dans la rédaction de cet appel, l'opinion des hommes distingués qu'il avait convoqués, ils n'auraient jamais souscrit tant d'engagements. Sa proclamation obtient dans

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toutes les classes sociales un succès tel qu'on dit communément qu'il est digne du nom qu'il porte. Enfin ses adversaires eux-mêmes contribuent à sa notoriété, les uns en le caricaturant, les autres, comme le grand universitaire Bersot, en le discutant.

Quoique absorbée par les incidents quotidiens de la bataille électorale, l'attention publique a dû sémouvoir des événements qui se déroulent au delà des Alpes et qui peuvent d'ailleurs avoir leur répercussion à l'Assemblée d'abord, puis aussi dans les résultats de cette bataille. Ils s'y relient indirectement.

On apprend subitement — car en France les nouvelles de l'étranger sont toujours subites, elles éclatent à l'improviste — que la situation des États Pontificaux est devenue critique. Pie IX avait éprouvé le contre-coup de la Révolution du 24 février. Outre qu'il voyait disparaître l'appui que lui assurait Guizot par l'entremise de l'ambassadeur français à Rome, le comte Rossi, il avait été conduit à accorder une Constitution à son peuple et un corps de troupe à l'armée de Charles-Albert en lutte contre la catholique Autriche. Au mois d'août, devant les difficultés croissantes, il demande en vain à Cavaignac, par lettre autographe, l'envoi de quelques milliers de soldats et il choisit comme premier ministre le même Rossi, qui se trouve précisément dans ses États et qui est d'origine italienne. Ce diplomate, cet économiste déploie dans son nouveau rôle une

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fermeté combative qui surexcite les révolutionnaires. L'un deux l'assassine d'un coup de poignard le mercredi 15 novembre, jour de la rentrée du Parlement romain. Loin d'encourir la répression, il est fêté comme un libérateur de la Patrie. Personne n'a la pudeur de manifester un regret ou un blâme, l'opinion se réjouit ouvertement de l'événement. Le lendemain, des émeutes populaires déterminent le Pape à accepter un cabinet démocratique. Telles sont les informations que s'empresse de transmettre à Paris notre ministre à Rome, le duc d'Harcourt, qui avait eu l'originalité de montrer déjà sous la monarchie que ses idées dépassaient le libéralisme, qu'il était presque républicain. A une séance de la Chambre des Pairs, ce « petit homme, qui venait à peine à l'épaule de Thiers, » s'était livré à propos de la Pologne à une sortie retentissante contre les rois de l'Europe.

Son récit n'arrive en France, dans les couloirs du Palais-Bourbon, que le 2o, à l'heure même où Gavaignac se justifie. Il arrête incontinent sa décision. Il charge un représentant catholique, Corcelle, de partir de Marseille pour Rome sous l'escorte de 3 500 hommes, qui seront autorisés à débarquer, le cas échéant, à Civila-Vecchia, mais non point à se mêler aux luttes intérieures. L'envoyé extraordinaire, après avoir couvert le Saint-Père de sa protection, lui olïrira un asile en France. Tel est le plan (jue le général expose à l'Assemblée le 28.

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Il donne matière, le jeudi 30, à un ample débat, dans lequel l'opposition, convaincue que le président du Conseil, en prenant ces initiatives, a accompli un acte de candidat, engage la bataille : Ledru-Rollin, cédant à « la passion et à lémotion de la lutte », reproche à Cavaignac d'avoir outrepassé ses pouvoirs: Edgar Ouinet, prophétique' dans ses considérations générales, dénonce et légitime la partialité en ces termes saisissants : « La neutralité dans ces grandes affaires est impossible «; enfin Jules Favre. sans s'attarder aux dénégations et aux rumeurs que soulève son discours, demande, « d'une voix jalouse », pourquoi l'Assemblée n'a pas été consultée et jusqu'à quel point doit aller l'intervention française. C'est Dufaure, ministre de l'Intérieur et avocat du Cabinet, qui leur répond le premier. Le chef du pouvoir exécutif occupe la tribune après lui pour interpeller les interpellateurs, suivant sa manière. Montalembert, « fils des Croisés », reconnaît avec les orateurs de gauche, avec les « fils de Voltaire » que la démarche française a une portée considérable: c'est pour cette raison qu'il l'approuve. L'Assemblée l'approuve également, à une forte majorité.

Cavaignac n'est pas servi par les circonstances. Dès le 24, Pie IX s'est enfui de Rome. Un télégramme annonce au gouvernement de la République que le

1. Un article de Paul Gautier {Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1916) montre que Quinet eut, sur l'Allemagne ai!-^<i. -I"- • vues prophétiques ».

Saint-Père se dispose à venir en France à bord du Ténare. En réalité il s'est réfugié et restera dans les États du roi de Naples, à Gaëte, où Corcelle le rejoindra tardivement et en vain. Quant au ministre des Cultes, Freslon, qui s'est rendu à Marseille pour recevoir Sa Sainteté, il a déployé un empressement stérile. Les adversaires du général s'écrient triomphalement : « Le pape n'arrive pas I »

Quand la discussion générale sur le budget de la guerre a été engagée, le 28, Lamoricière a développé devant l'Assemblée son programme de réformes : il voudrait ramener l'effectif du pied de paix de 320 000 hommes à 290 000, chiffre (jui permet de laisser la moitié du contingent annuel dans ses foyers. Ce serait là une réserve dont on assurerait la préparation militaire en répartissant des cadres d'instruction dans tous les chefs-lieux de canton. Ces innovations auraient, d'après le ministre, le double avantage d'accroître la force offensive des troupes et de procurer une économie d environ 140 millions sur les dépenses de l'exercice courant. Comme il advient régulièrement dans les débats de cet ordre, un orateur de gauche s'y jette pour préconiser le désarmement universel. Il proclame gravement qu' « en présence de telles sympathies réciproques entre les peuples » la guerre n'est « plus possible ». L'opposition affirme aussitôt dans les journaux que le discours du ministre de la Guerre est encore une manœuvre électorale. Elle attribue

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à la même arrière-pensée le fait que les projets de loi sur les successions, sur les revenus mobiliers, sont mis de côté. « On s'ingénie, dit-elle, à dérober au pays, jusqu'à l'élection du 10 décembre, la connaissance des ruineuses réalités qui l'attendent. »

Louis Bonaparte ne peut ni demeurer inactif ni prendre une position nette; sa candidature en soulïrirait. Or il connaît, dans ses replis les plus cachés, l'art du candidat. Il se résout donc à publier dans la Presse d'Emile de Girardin et dans le Constitutionnel de Véron et de Thiers une lettre d'aspect délibéré et de pensée circonspecte, pour déclarer qu'il faut proléger le Pape. En se gardant de dire comment et sous quelle forme, il contente la gauche. Il contente la droite en envoyant son cousin Murât porter ses compliments de condoléances au Saint-Père et en écrivant au Nonce que « le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Église est intimement lié à l'éclat du catholicisme ». Son concurrent n'a jamais su jouer un jeu aussi serré.

A mesure qu'on approche de la date solennelle, il n'est pas de jour qui ne donne un nouvel avantage aux adversaires de Cavaignac. Le 21. un congrès de journalistes bretons et de délégués des comités électoraux de l'Ouest, tenant ses séances à Rennes, s'est prononcé à l'unanimité contre lui, à une grande majorité pour Louis Bonaparte. Le 26, à une élection dans la Charente-Inférieure, le mare-

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chai Bugeaud et un général acquis d'avance au parti de Tordre battent avec une facilité infinie le ministre de la Marine et le directeur de l'officieux National. Ce sont des indices caractéristiques des tendances de la province. Les conseils généraux réunis en session en profitent pour se permettre des manifestations contraires à leur rôle. Ils demandent qu'un décret soit rendu pour les autoriser à rentrer en activité sans convocation, si, par aventure, Paris appartenait aux démagogues.

Dufaure, ministre de l'Intérieur, ne sait manquor à aucun de ses devoirs. Il a élaboré un projet d'organisation de TAssislance publique, qu'il dépose le 27 sur le bureau de l'Assemblée. Son exposé des motifs est imprégné du plus touchant optimisme. On y lit : « Il n'y a plus de classes ni de privilèges qui soient entraînés, par un sentiment d'égoïsme ou d'exclusion, à repousser la lumière, à faire taire la voix de la fraternité ». Il attribue au texte constitutionnel le sens le plus large : « Vous avez institué l'assistance comme un devoir public. Ce qui vous appartient en propre, et cela suffit pour donner à la Constitution un caractère tout nouveau, c'est d'avoir élevé ce devoir au rang des institutions. >- 11 aborde même le problème du chômage rural; il veut remédier à ce mal par la création d'ateliers cantonaux, qui recevraient l'aide des départements, des communes et qui exécuteraient des terrassements.

L'opinion ne s'attache qu'à la lutte politique : les

journaux entreprennent des raisonnements sur Tarticle 47 de la Constitution, qui charge TAssemblée de nommer le Président dans le cas où nul candidat n'aurait obtenu du suffrage universel la majorité absolue et au moins 2 millions de suffrages. Si cette hypothèse se réalise, les représentants peuvent être tentés de s'affranchir des indications du scrutin et déchaîner l'anarchie.

Les éléments avancés — Montagnards, socialistes — poursuivent dans le pays une propagande ardente et qui paraît dépasser le but. Ledru-RoUin multiplie ses efforts pour les unir en un bloc. 11 prononce des dis 'Oiirs, dont la Réforme va apporter le texte aux militants disséminés dans le pays et dénoncés par la bourgeoisie comme les tenants du drapeau rouge, les " rouges ». En combattant la candidature de Louis Bonaparte, ils la fortifient. Ils ont déclaré : <' Nous préférons tout à la nomination du prince ». Ce jour-là ils ont accru ses chances déjà grandes. Sa cause recueille de nouveaux concours, celui des officiers supérieurs de l'armée, celui du journal V Assemblée nationale. De son côté Cavaignac perd lappui du Journal des Débats.

Il va se trouver subitement atteint par un scandale divulgué et opportunément commenté le 7 décembre par les feuilles hostiles, la Presse., le Constitutionnel, la Patrie, l'Événement. Elles publient une certaine liste de récompenses nationales que le Gouvernement — par conséquent Cavaignac —

attribue aux personucs les plus diverses, parmi lesquelles on remarque, avec une indignation dramatisée, des individus compromis dans les insurrections et les meurtres, frappés môme de condamnations de droit commun. Que penser d'une telle inconscience? La vérité est, bien entendu, toute différente du récit des journalistes. En se livrant à leurs dissertations sur les « pensionnaires du général », ils ont mystifié leurs lecteurs. Les laits sont en réalité les suivants : le Gouvernement Provisoire avait institué, neuf mois avant, le 1*'" mars, une commission chargée d'examiner les titres des blessés de Février et des victimes républicaines de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Albert d'abord, Armand iNIarrasl ensuite l'avaient présidée. Ce classement s'est poursuivi avec lenteur. Le ministre Sénard a pris, le 19 septembre, l'initiative de demander à l'Assemblée l'inscription d'un crédit au budget pour allouer des pensions ou tles indemnités aux ayants droit. Son projet a été renvoyé à une commission qui a exigé des justifications et des preuves. Le ministère de l'Intérieur lui a transmis le dossier tel que l'a établi et scellé la commission extra-parlementaire. Elle le dépouille dans les premiers jours de décembre et a le plaisir de constater que plusieurs des militants en instance de pension sont pourvus d'un casier judiciaire. Ses membres obtiennent copie des documents et en donnent communication à VEvénemeni, à V Assemblée nationale, aux journaux amis,

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qui s'empressent de les publier dans la pensée que « la lecture de chaque nom doit enlever 20 000 voix au général Cavaignac ». De son côté, pour montrer que le Gouvernement n'a aucune intention dhonorer des révolutionnaires, le probe Dufaure se hâte de retirer le projet. Le 7, Sénard, le général s'emploient, eux aussi, à dissiper l'équivoque et à détruire l'imputation devant l'Assemblée, qui, en passant à l'ordre du jour, les disculpe. Comme son vote est émis à cinq heures trois quarts et que les malles-poste vont se mettre en route peu après, un ordre du Gouvernement retarde leur départ de plusieurs heures pour que la province connaisse à temps la tournure de la séance qu'a tenue l'Assemblée. Il « a voulu que le contre-poison arrivât en même temps que le poison ». Cet acte arbitraire ofl're le lendemain matière à un nouveau débat et n'empêche pas d'ailleurs les lecteurs des journaux — les lecteurs crédules ou partiaux — de demeurer convaincus qu'on a voulu récompenser des repris de justice. Le coup a porté.

Les faubourgs de Paris sont également hostiles à la politique du Cabinet. Us injurient les gardes mobiles, qu'ils dénomment « les bouchers de Cavaignac »; ils forment des rassemblements, qui, le samedi 9, ne laissent pas d'être menaçants et qui sont réprimés par la police et l'armée, groupées en masse puissante. Les populations rurales, pour être moins bruyantes, ne sont pas moins mécon-

tentes. Elles souITrent de la crise économique, elles vendent Thectolitrc de blé seize francs à peine, elles ne peuvent pas aimer le gouvernemenl du général. Or les habitants des campagnes représentent, à eux seuls, les sept huitièmes des votants! Les ministres affirment avec une insistance voulue qu'ils s'inclineront devant la décision du sulîrage universel, et 61 membres de la Montagne ont le sens politique et le loyalisme de publier de leur côté, et solennellement, la même déclaration.

Enfin le dimanche 10 décembre arrive. Favorisés par un beau temps d'hiver, les électeurs se rendent en foule aux urnes, qui resteront encore ouvertes, comme la loi le permet, le lendemain. Le recensement révélera que 7 426 252 suffrages ont été exprimés. Une commission de trente membres de l'Assemblée va procéder au long dépouillement des procès -verbaux. En attendant, les représentants tiennent séance, réélisent leur président Marrast et votent des lois. Les renseignements qui proviennent de toutes parts ne laissent aucun doute sur l'issue de la bataille. Néanmoins c'est avec une émotion visible que, le 20, ils entendent, de la bouche du rapporteur, Waldeck-Rousseau, la proclamation des résultats qui, après rectification, seront les suivants :

Napoléon Bonaparte. . . . 5 534 520 voix. Élu.

Cavaignac 1448 302 —

Ledru-I^ollin 371431 —

Raspail 36 964 —

Lamartine 17 914 —

L EXTRKE EN SCEXE DE LOUIS BONAPARTE 425

Le succès du nouveau Président de la République dépasse toutes les prévisions. Oui eût supposé qu'il réunirait quatre millions de voix de plus que sou principal concurrent, personnage considérable que les journées de Juin ont illustré et qui, lort de la confiance de lAssemblée, soutenu par la majorité des représentants du pays, exerce le pouvoir? Qui eût cru à la puissance magique d'un nom. servi, il est vrai, par un sens électoral qui confine au génie?

Les historiens sont unanimes à professer que, par -on vote, en donnant ses suffrages à un Napoléon, la France a renié la Révolution de Février et l'idée républicaine. Cette affirmation est trop absolue pour être exacte. La France a été entraînée par des souvenirs glorieux; elle a tenté de sortir du malaise qui depuis de longs mois pèse sur elle; elle s'est évadée de la conception bourgeoise de la République, qui létreint depuis lavènement de Cavaignac. Elle sest libérée de ce régime juste milieu, qui ne répond à aucun idéal, qui ne s'illustre ni par l'éclat militaire, ni par l'élan démocratique, ni par d'audacieuses entreprises de défense conservatrice, qui est étroit et terne, enfin qui ressemble trop à la monarchie déchue. En particulier l'opinion publique se soulève contre lattilude de Cavaignac dans ses rapports avec l'étranger. Elle lui reproche de montrer une circonspection, une réserve, qui rappellent Guizot. Elle eût souhaité que le régime servît la politique

des nationalités et accordât sou aide effective aux peuples opprimés. Elle compte non sans raison sur Bonaparte pour réagir.

A la séance de l'Assemblée, le général, dès la lecture du rapport finie, dépose ses pouvoirs et la démission du Cabinet, remercie dignement les représentants. Ses fidèles pleurent. Les conclusions de la commission de recensement sont adoptées. Armand Marrast proclame Président de la République, depuis le présent jour jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852, Louis-Napoléon Bonaparte. A quelques exceptions près, l'Assemblée garde un silence glacial. Le prince, revêtu de l'habit noir et des suprêmes insignes de la Légion d'honneur, est introduit; il gravit les degrés de la tribune pour y prêter serment et lire — car il se défie à juste titre de l'improvisation — une brève allocution. Il remplira son devoir, sa mission, qui est de « fonder une République dans l'intérêt de tous ». Cela dit, il va occuper sa nouvelle demeure: l'Elysée.

Le pays n'a pas attendu ce jour officiel. Aussitôt que les premiers dépouillements ont laissé prévoir le résultat final, il a manifesté sa satisfaction, sa confiance. 11 s'est senti rassuré. Les transactions commerciales ont reçu immédiatement une impulsion que ni le Havre, ni Marseille, ni Lyon, ni les autres places n'avaient connue depuis près de trois ans, et la Bourse — thermomètre défectueux, il est vrai — a enregistré une hausse quotidienne de près

de 2 francs sur le trois pour cent et le cinq pour cent français, qui étaient tombés, Tun à 41, Tautre à 03 francs. Ils atteindront les cours de 48 fr. 10 et de 79 fr. 75. Le « monde des alYaires « se réjouit de cette renaissance et des perspectives qu'elle lui ouvre.

Dès son entrée en fonctions, le Président apprend à lAssemblée qu'il a constitué un Cabinet Odilon Barrot. Choix qui étonne, mais qui s'explique aisément. Louis Bonaparte suit sa tactique en ne s'inféodant à aucun groupe. Odilon Barrot est à égale distance des républicains modérés, amis de Cavaignac, et des purs conservateurs. Il est mixte, il possède l'ampleur d'un chef de parti sans appartenir à aucun K II a composé son ministère à son image, en «'entourant d'hommes sans couleur (Drouyn de Lhuys aux Affaires Étrangères, Léon de Maleville à rinlérieur, H. Passy aux Finances, le général RuUière à la Guerre, Tracy à la Marine-), hormis Falloux, devenu ministre de l'Instruction Publique, qui représente les catholiques, et le républicain Bixio, qui vient lui faire contrepoids et qui bientôt cédera son portefeuille à un jeune conservateur <i'avenir : Buiîet.

!. Lire l'article que lui consacre J. Ernest-Charles dans ses Essais critiques.

2. Odilon Barrot a ainsi motivé ce choix : « Lexpérienco a appris que les meilleurs ministres de la marine sont ceux qui n'appartiennent pas à cette arme ».

L'Elysée va plutôt marquer son empreinte dans des désignations d'ordre administratif qui, en réalité, offrent plus d'intérêt que toutes les autres : Changarnier appelé,- contrairement à la loi d'ailleurs ', à la tête de la première division militaire et de la garde nationale de la Seine, Bugeaud investi du commandement de l'armée dos Alpes, un général de gendarmerie nommé préfet de police et Baroche improvisé procureur général suffisent à montrer que, s'il ne rétablit pas encore l'état de siège, le pouvoir est du moins résolu à « donner à une société profondément troublée plus de gages, plus de garanties de sécurité «. Odilon Barrot invoque éloquemment les « terribles et grandes nécessités de l'ordre public ». Louis Bonaparte se prévaut et se sert des droits qu'il tient de la Constitution. Sa tactique n'est pas comprise de Victor Hugo, dupe des apparences, qui le juge ainsi : « Louis Bonaparte regarde sans les comprendre les esprits qui s'agitent, les événements, les hommes. Au-dessous de rien, en dehors de tout. »

La Constituante ne se sent pas disposée à lui prodiguer sa confiance. La droite et le centre veulent la déterminer à se dissoudre. La gauche au contraire affirme, par la voix de Jules Grévy, qu'elle doit mettre sur pied les lois organiques et

1. Le premier ministre, interpellé à ce sujet, répondit en ces termes hardis : « Je n'abaisserai pas le débat, je ne discuterai pas sur les te-xtes... > (Séance du 26 décembre).

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poursuivre sa carrière. Entre les deux systèmes la lutte reste ouverte. L'Assemblée s'efforce, sur le tard, de prendre une physionomie démocratique et libérale, elle entremêle son travail législatif de combats contre le ministère, jusqu'au jour où elle se résoudra à disparaître, le 26 mai 1849.

Falloux, qui n'a jamais perdu son temps et qui suit son idée, retire délibérément, le 4 janvier, le projet de loi sur renseignement primaire qu'a présenté Carnot. Le 16, son collègue des Finances, H. Passy, retire le projet d'impôt sur le revenu.

Le nouveau gouvernement propose, le 26, un texte portant interdiction absolue des clubs, qui est contraire aux principes consacrés par la Constitution et qui est mal accueilli par l'Assemblée; le 29, il supprime la moitié de la garde nationale mobile, qui avait été créée au lendemain de la Révolution de Février. Pour prévenir toute manifestation, il déploie ses troupes au point d'alarmer à la fois les citoyens et les représentants. La Haute Cour, organe de justice politique, est, malgré Ledru- Rollin et Jules Favre, convoquée à Bourges pour statuer sur une inculpation qui aurait dû être jugée par la cour d'assises : l'attentat du 15 mai 1848. Elle siège du 7 mars au 3 avril et condamne Barbes, Albert, Sobrier, Raspail. Louis Blanc, Caussidière.

La nouvelle Assemblée — l'Assemblée Législative — sera à peu près privée de centre, parce que

l'heure n'est plus aux opinions moyennes : elle possédera une importante majorité de dr-' minorité compacte de gauche, dont Lecf. demeure le chef qualifié. Dès le début, ap^ tion de Dupin aîné à la présidence, la t)à'iaillè, dans laquelle Emile de Girardin joue son rôle d'éternel opposant, s'engage pour aboutir, le 1.^ ^-- à une manifestation montagnarde. Le parti rc cain est décimé, les relations du ministère t, du Palais-Bourbon s'enveniment, et le Président de la République en profite pour notifier, par un message du 31 octobre 1849, qu'il va gouverner parlui-mônre et s'entourer d'hommes nouveaux, étrangers à l'a politique. La Constitution du i novembre n'a pa> empêché ce commencement de coup d'État; elle 1'? plutôt facilité.

Les représentants, au lieu de rechercher la lutte, se livrent à une surenchère de modération, même de réaction. Ils votent, le 15 mars 1850, la célèbre loi Falloux, le 31 mai une loi restrictive du suflrage universel, le 16 juillet une loi diminuant encore la liberté de la presse. Sous l'impulsion des orléanistes et des légitimistes, ils se prononcent pour Changarnier, le jour que Bonaparte se sépare de lui avec éclat.

La volonté du Président se heurte dans l'Assemblée à des résistances intermittentes et fragmentaires, notamment à l'occasion de la demande de revision de la Constitution, qu'il lui a soumise afin de pouvoir, à l'expiration de son mandat, être réélu.

Il se donne comme le défenseur du sufirage uni-

'•^rsel Enfin, après s'être assuré que l'Assemblée

ire, il réalise son plan depuis longtemps

n accomplissant le coup d'État du 2 dé-

cei..^. ^1, que le scepticisme d'un apôtre qualifiera

plus tard d' « opération de police un peu rude- ».

La défaite des hommes de 18-48, des précur-

epuis longtemps acquise, est dès lors

oiuc- .; : Lamartine revient à la littérature, aux

travaux forcés de l'écrivain; Ledru-Rollin s'est enfui

en Angleterre au lendemain de la journée du 13 juin

1849 et il y dirige les militants réunis dans le Comité

central démocratique; Marrast se rallie au régime

nc-aveau; le général Eugène Cavaignac au contraire

ie fidèle à son passé en refusant la prestation de

serment. Pour maintenir la filiation et rendie la

tradition vivante, Jules Favre. Jules Simon, Glais-

Bizoin, Crémieux, Garnier-Pagès, Emmanuel Arago

reparaîtront en 1870 dans le gouvernement de la

Défense Nationale. Enfin Jules Grévy et Duclerc

occuperont chacun une place éminente, quoique

inégale, dans la troisième République.

1. Le livre de Ch. de Freycinel, Souvenirs, 1848-1878, fournit l'irréfutable preuve de la préméditation.

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