‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 5 sur 31 · C. Bougie a publié des études sur l'homme et l'œuvre · texte numérisé non relu

C. Bougie a publié des études sur l'homme et l'œuvre

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FourierS les Pierre Leroux, les Louis Blanc, les Victor Considérant, les intellectuels et les poètes du Prolétariat. La Cour n'a pas eu égard à cette propagande désintéressée et ardente, qu'ont entreprise les diverses écoles de rénovation sociale, notamment les communistes qui se réclament de Babeuf et de Cabet et qui ont à leur tète Blanqui, Barbes. Louis-Philippe « en est arrivé à un degré d'optimisme inexprimable; il se croit plus roi que Louis XIV et plus empereur que Napoléon ».

11 paraît ignorer qu'une opinion publique commence à exister en France et qu'elle n'a, à aucun moment, goûté Tallitude, conciliante jusqu'à la déférence, du ministère vis-à-vis des nations étrangères, de l'Angleterre, de l'Autriche. Le pays préfère les propos dignes et fiers, même quand ils sont aventureux. Il ne peut pas se résigner à « la paix à tout prix ».

Le pays est de sentiments probes. Il estime que la profusion des fonctionnaires sur les bancs de la Chambre est une marque de corruption qu'il eût fallu bannir. Le Roi en a-t-il eu conscience? Il est sagace et il s'obstine cependant à ne pas reconnaître que la monarchie de 1830 doit à ses origines de s'appuyer au moins sur la bourgeoisie de tous les degrés. Or elle manque à ce rôle en excluant de la

1. « L'idéal de Fourier avait de l'analogie avec celui de Jaurès • (Lévy-Bruhl).

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vie civique, sous prétexte qu'elle ne remplit pas les conditions de cens, une partie des classes moyennes et des professions libérales.

Enfin Louis-Philippe, quoiqu'il se promène volontiers dans la rue, n'a pas pris garde que les années 1845 et 1846 ont été des années de crise, que linsuffisance de la récolte a rendu la vie chère, accru la misère et étendu le chômage, bref que le peuple a été éprouvé. Il ne voit pas que Thcure est venue de se rallier à quelques réformes et qu'à ce prix il mettrait sa couronne à l'abri de toutes les surprises. Un membre de l'opposition Va avoué : « Une concession aurait produit une trêve ».

Le Roi, ce bourgeois parisien, ne connaît ni Paris ni le pays. Victor Hugo raconte : « Le mardi 22, il était d'une gaieté qu'on peut dire folle. A deux heures, comme les premiers coups de fusil se tiraient, il conférait avec ses gens d'affaires sur le parti à tirer du testament de Madame Adélaïde. >

{. Manifestations du 23 février. Les manifestants sont encouragés par la garde nationale. — 2. Démission du Cabinet Guizot. Qui lui succédera? — 3. Le 24 février, la crise s'aggrave : Louis-Philippe abdique. — 4. Séance de la Chambre des Députés : formation du Gouvernement Provisoire. — 5. Réunion de l'Hôtel de Ville : proclamation de la République; nomination des ministres. — 6. Premières décisions : le drapeau tricolore. Décrets et proclamations. — 7. Ledru-Rollin au minstère de l'Intérieur. — 8. La France entière adhère au nouveau régime. — 9. Situation du Trésor. — 10. Réunion, au Lu.xembourg, de la Commission pour les travailleurs. — 11. Le suffrage universel. — 12. Manifeste de Lamartine à l'Europe. — 13. Mesures flnancières. — 14. Circulaires de Ledru-Rollin. — 15. La défense nationale. — 16. L'impôt de 43 centimes. — 17. Rassemblement populaire du 17 mars : Louis Blanc. — 18. Clubs et journaux. — 19. Fonctionnement des Ateliers Nationaux. — 20. Journée du 16 avril; réformes démocratiques. — 21. Élections générales du 23 avril.

Le mercredi 23 février, le jour vient de se lever, quand les troupes commandées de service — et elles le sont toutes à Paris — rejoignent sous la pluie leurs cantonnements. Le pouvoir apprend que le

faubourg du Temple et le Marais commencent de s'insurger. Le préfet de police Delessert a pris des mesures vigilantes; mais est-il à l'abri des défections? On ne tarde pas à constater que les tambours de la garde nationale battent le rappel et qu'aussitôt réunies, les légions se rapprochent plutôt des manifestants que de la force armée. Elles acclament la Réforme, elles encouragent les militants au lieu de les réprimer. Grâce à ce renfort inattendu, le mouvement s'étend dans toutes les directions. Les artisans, les ouvriers, les étudiants forment des colonnes remplies d'élan. D'autres élèvent des barricades dans les rues de Cléry, Poissonnière, Montorgueil et aux alentours. Les boutiques restent fermées. La rue appartient à des hommes du peuple, armés pour la plupart. A cette nouvelle le Roi, qui à ce moment précis vient de convoquer un peintre pour lui commander un tableau, est saisi de surprise et d'inquiétude. Les gardes nationaux prêts à pactiser avec l'ennemi! L'événement l'indigne ou plutôt l'abat. Sous l'empire de cette émotion il se laisse entraîner aux décisions les plus imprévues.

Au début de l'après-midi, il reçoit le ministre de rintérieur Duchatel en présence de la Reine Marie-Amélie. Elle se prononce nettement pour un changement de Cabinet. Le Roi se rallie à cette idée. Aussi à deux heures et demie, quand Guizot, mis d'ailleurs au courant par son collègue, arrive, Louis-Philippe lui notifie-t-il sa volonté.

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Après cette entrevue, Guizot se rend à la Chambre des Députés. Il monte à la tribune vers trois heures et quart pourannoncerque le comte Mole est chargé de constituer un nouveau ministère. Ensuite, quand le tumulte paraît s'apaiser. Dupin aîné — celui qu'un adversaire qualifie de « maître Jacques érudit » — adjure lAssemblée d'agir, d'accord avec le pouvoir royal, en vue du rétablissement de la paix publique et de la cessation des attroupements. A la Chambre des Pairs, une demande d'interpellation, due à l'initiative d'Alton-Shée, est repoussée à l'unanimité. La pairie, sans le savoir, accomplit ainsi le dernier acte de son histoire; la dernière heure de son pouvoir a sonné.

En attendant, comment se comporte la rue ? Le remplacement des ministres est accueilli avec joie dans les quartiers aisés de l'ouest, avec quelque inquiétude chez les ouvriers militants, infime minorité qui aspire à d'autres changements. Les barricades sont prises une à une par les troupes. Les manifestations continuent et se portent devant le domicile d'Odilon Barrot, quartier général de l'opposition, devant les bureaux de la Réforme, rue Jean-Jacques-Rousseau. Le Comité Electoral Démocratique se réunit pour entendre Louis Blanc protester contre l'intervention de l'armée dans les troubles civils '.

I. Doctrine que développeront, plus tard, les orateurs do la gauche avancée.

La nuit est venue. Une colonne partie de l'est de Paris traverse le quartier Popincourt et la place de la Bastille, aboutit ensuite au ministère des Affaires Etrangères, boulevard des Capucines. Elle veut manifester contre Guizot, elle se heurte à un bataillon du 14'^ de ligne, qui, trompé par Tobscurité, se croit en péril. Pour dégager les abords de Fhôtel ministériel, pour se défendre, il fait feu, frappe mortellement cinquante-deux personnes, en blesse soixante-quatorze. L'émoi se saisit alors de la ville entière; des bureaux du National, sis rue Le-Peletier, Garnier-Pagès harangue la foule ; un besoin de vengeance s'empare des esprits, surexcités d'ailleurs par le spectacle qui leur est offert : la sinistre promenade d'un tombereau chargé de cadavres. Si l'on ne pense pas au renversement du régime, on exige du moins que des sanctions atteignent les ministres responsables. Paris s'endort dans le deuil et dans l'alarme.

Quelles dispositions la Cour a-t-elle arrêtées? Le comte Mole a abandonné, pour s'y présenter, la séance de la Chambre des Pairs, où il siège. Il a répondu aux offres du Roi en promettant de causer avec ses amis du tiers parti, Dufaure, Passy, Billault, et de revenir dans la soirée. Il se borne vers minuit à charger Montalivet d'aller dire à Louis-Philippe qu'il est hors d'état de former un ministère. Que faire alors? Guizot est aux Tuileries auprès du Roi. L'entretien se termine par une résolution : on

envoie chercher, à son hôtel de la place Saint- Georges, Thiers qui est introduit auprès du monarque vers deux heures du matin. 11 consent à reconnaître la nomination de Tauloritaire maréchal Bugeaud, duc d'Isly, comme commandant des troupes de Paris et de la garde nationale, à constituer le Cabinet à la condition quOdilon Barrot y figurera. C'est là ce qu'on appelle une solution équilibrée : d'un côlé on met en face des manifestants le pouvoir militaire dans toute sa force; d'un autre côté on se rendra à leurs vœux en accordant une place dans le gouvernement à l'orateur du groupe de la Réforme. Victor Hugo écrira : « La concession s'aggrave d'une menace. Le Roi tend la main droite et montre le poing gauche. » Thiers passe ensuite à l'État-Major pour voir le maréchal qui, après avoir expliqué comment il organise la répression, se déclare prêt à accepter le portefeuille de la Guerre. Il rentre chez lui : il entend son ami Rémusat démontrer qu'il faut obtenir le retrait de la nomination de Bugeaud. Ils se dirigent sur les Tuileries à cet effet; le Roi n'accède pas à leur demande. Ils vont réveiller Duvergier de Hauranne, qui les accompagne chez Odilon Barrot. C'est là que la combinaison ministérielle s'élabore.

La nuit du mercredi 23 au 24 est une veillée des armes. Pendant que les généraux Bedeau et Salles fixent et inspectent l'emplacement des hommes et des canons, les militants dressent des barricades.

procèdent à des distributions de fusils et transmettent des consignes. Au jour naissant le drame va se dérouler.

Le jeudi, dès son lever, le Roi est entouré des chefs de l'opposition, qui ont répondu à son appel. Ils apprennent que Bugeaud, renonçant à son programme, vient de donner spontanément Tordre de cesser les hostilités, de recourir à la douceur et de battre en retraite. Ils étudient ensemble les mesures à prendre. Ils arrêtent les termes d'une proclamation qui annonce la constitution d'un ministère Odilon Barrot-Thiers et la nomination du général de Lamoricière, qui est populaire, à la tète de la garde nationale, sous les ordres du maréchal. Cette déclaration est dès le matin affichée et commentée dans tous les carrefours par des émissaires bénévoles. Elle est peu goûtée parce que la rue est occupée par les éléments les plus avancés, les républicains. Ils font fi des concessions de la Cour. Ils obéissent à la consigne de leurs journaux, de leurs chefs préférés, Flocon, Caussidière, Etienne Arago, et aussi d'agitateurs obscurs qui se sont préparés à l'action dans les sociétés secrètes. Ils commencent à poser leurs conditions, dont la première est l'éloignement du Roi.

Les troupes et les manifestants ne se livrent guère qu'à des combats inoffensifs, grâce à la garde nationale qui s'entremet et fait acclamer la ligne. C'est encore la fusion du peuple et de l'armée. Toutefois,

au Palais-Royal, le poste du Château d'Eau, héroïquement défendu par un détachement du 14* de ligne, va être âprement attaqué.

Il n'est guère plus de 'dix heures. Aux Tuileries Louis-Philippe déjeune en famille, suivant la coutume. On introduit d'abord Rémusat, puis d'autres hommes politiques, puis des fonctionnaires, qui affirment tous que les Tuileries sont près d'être assiégées. Il faut donc agir sans retard : le Roi, docile aux conseils, s'engage à prononcer la dissolution de la Chambre, ce qui sera « une dot pour le nouveau ministère », et revêt son grand uniforme pour passer la revue des troupes du palais. Il a l'anière surprise de constater qu'il ne peut plus compter sur la garde nationale et que. par suite, il est en péril. Les visiteurs anonymes émettent l'avis qu'il doit se rendre, et cette idée indigne la Reine. Un conciliateur, Crémieux, vient indiquer qu'une combinaison Odilon Barrot, libérée de Thiers et de Bugeaud, réussirait peut-être. Thiers seflace aussitôt. Le Roi signe la nomination des ministres. Voici les nouveaux arrivants : l'un est le maréchal Soult, « vieux lion grondant, mais désarmé » ; l'autre, journaliste, est le plus hardi. C'est Emile de Girardin. Il conseille au Roi d'abdiquer: le duc de Montpensier' s'exprime alors dans le même sens, sans voir

1. Victor Hugo (Choses vues), volontiers sévère, nous le montre « actif de peur • et parlant « avec toute la chaleur de l'égoisme ».

qu'une telle mesure ne sauve rien et « qu'on ne transmet pas à volonté le sceptre qu'on ne peut défendre », Louis-Philippe n'oppose plus de résistance. Quelques minutes avant midi, il signe, malgré la consternation de la Reine et des princesses, son abdication en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, âgé de dix ans, et une affiche rédigée aux Tuileries divulgue la grande nouvelle en ajoutant que la duchesse d'Orléans, la mère de cet enfant, sera régente. Il reste au Roi et à sa suite à se mettre en route. Ils traversent la grande Allée des Tuileries et arrivent à la grille du Pont-Tournant où trois voitures les attendent. Enfin, après quelques moments d'indécision, la famille royale, respectée d'ailleurs par la foule, gagne le chemin de Saint- Gloud. Elle va franchir Trianon, atteindre Dreux dans la soirée. Ce départ ressemble à une fuite.

L'annonce de la retraite du Roi n'a pas arrêté les manifestants. Ils ont conquis l'Hôtel de Ville. Ils finissent par se rendre maîtres du Château d'Eau, ils s'emparent avec moins d'efforts du Panthéon, de la préfecture de police, gardée par le général de Saint-Arnaud, et des Tuileries. C'est la troisième fois en un demi-siècle que « le peuple prend possession de ce nid royal ». Pendant ce temps le Cabinet Odilon Barrot s'installe, la Chambre des Députés devient le rendez-vous des représentants, des journalistes, des parasites de la politique. Dès midi et demie, on y devise et on y intrigue.

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Le plan suivant est dressé par les habiles : la régence devra accepter un ministère selon les vues du National, ayant à sa tête Odilon Barrot, choisi dans une pensée de transaction, et Marrast. Peu après que la séance a été ouverte par le président Sauzet, on apprend Tarrivée de la future régente, duchesse dOrléans, « douée de courage et d'esprit chimérique », et de ses deux enfants, le comte de Paris, héritier du trône, et le duc de Chartres. Le duc de Nemours', abattu et dévoué, les accompagne pour déclarer qu'il renonce à ses droits à la régence. Leur présence au pied de la tribune n'apaise pas les esprits. Dupin aîné prend acte des bravos, qui ont salué le comte de Paris comme Roi des Français et la duchesse d'Orléans comme Régente, pour assurer que la crise est dénouée et la liberté triomphante. Marie et Crémieux, deux avocats de gauche, opposent à cette thèse des arguments d'ordre juridique. Le nouveau président du Conseil défend noblement les droits de la Couronne. Les salles du Palais-Bourbon sont envahies par les insurgés qui protestent tumultueusement. Les cris éclatent : « A bas la régence 1 A bas la royauté! » Les militants sont des républicains qui réclament un gouvernement provisoire.

Ledru-RoUin parle en leur nom. Après un rapide

1. Victor llug-o, toujours partial, dit de lui qu'il était, à cette heure, « passif et stérile ».

entretien avec Bastide et Marrast, Lamartine, qui a vécu jusqu'à cette heure en dehors des partis, conclut dans le même sens et recueille des applaudissements. L'adhésion de l'assistance est acquise, ce qui atteste que la victoire appartient toujours aux minorités agissantes. Dupont de l'Eure, porté au fauteuil présidentiel, propose aux acclamations de l'assistance une liste de sept membres du nouveau Gouvernement : Dupont de lEure, François Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Crémieux. Elle avait été esquissée quelques instants plus tôt dans les bureaux du National; pour y donner de la couleur on en a écarté les noms d'Odilon Barrot et de Marrast; on a inséré, par contre, ceux de Ledru-Rollin et de Crémieux. La séance est terminée à quatre heures, le Palais- Bourbon est déserté, la duchesse d'Orléans, calme et digne, s'est retirée aux Invalides.

Lamartine conduit un cortège de manifestants à l'Hôtel de Ville, où le conseil municipal s'est assemblé. Le peuple fait irruption et commence par élire un maire de Paris : Garnier-Pagès, dont le frère défunt fut un militant républicain, et des adjoints : Guinard, qui cédera sa place à Bûchez, et Recurt. Les titulaires du Gouvernement sont présents et perdus dans la foule. Ils arrivent à s'isoler vers sept heures et à échanger leurs vues sur la répartition des attributions. Quelques instants après, un flot populaire introduit dans

la salle Saint-Jean d'autres gouvernants, ceux qui viennent d'être désignés dans les bureaux de la Réforme, rue Jean-Jacques-Rousseau. Ce sont : Flocon, rédacteur en chef de ce journal, doctrinaire de gauche, datant ses idées de 1793; Marrast, son confrère du National. « modéré, souple, opportuniste, brillant, qui passe pour avoir presque autant desprit que Diderot >> ; Louis Blanc; enfin l'ouvrier mécanicien Albert, âgé de trente-trois ans, connu seulement des adhérents de la société secrète des '( Saisons », imposé par la foule. Recevront-ils à leur tour une part du pouvoir? Pour tourner la difficulté on les accueille sous le litre de secrétaires. Ils ne larderont pas à s'en dépouiller pour se confondre avec les membres du Gouvernement. Ces chefs improvisés finissent par se mettre d'accord sur les termes dune proclamation qu'ils adressent au peuple et dans laquelle ils disent que le Gouvernement, « sorti d'acclamation et d'urgence par la voix du peuple et des députés des départefnents,... veut la République, sauf ratification par le peuple ». Ils sont onze maintenant et ils forment — déjà — un gouvernement de concentration. Leur premier acte est une transaction entre des systèmes absolus. L'élément modéré prédomine avec Dupont de l'Eure, François Arago, Crémieux, Garnier-Pagès, Lamartine. Marie et Marrast. A leur gauche deux radicaux démocrates, Ledru-Rollin et Flocon. A l'extrême gauche enfin deux socialistes, Louis Blanc, qui

aime qu'on le rattache à Robespierre, et Albert. Un de ses ministres, H. Carnot, dira plus tard de ce gouvernement qu'il puisait sa force dans ses « éléments hétérogènes ».

La distribution des rôles est opérée. Le Gouvernement s'est adjoint, par une procédure nouvelle, un Conseil des Ministres pris en partie parmi ses membres et ainsi composé :

Présidence du Conseil sans portefeuille : Dupont de l'Eure, le patriarche de la liberté, qui a été député au Corps Législatif en 1813 et ministre en 1830.

Affaires Etrangères : Lamartine, que l'opinion compare à Vergniaud et qui, d'après un contemporain, est un aristocrate, qui ne choquera pas l'étranger, car il a une native familiarité avec la grandeur.

Justice : Crémieux.

Intérieur : Ledru-RoUin, qui évoque volontiers Danton.

Finances : Michel Goudchaux, banquier, qui a aidé de son expérience l'administration et la rédaction du National.

Marine : François Arago, illustre astronome.

Guerre : général Bedeau, remplacé le lendemain par le général Subervie.

Instruction Publique et Cultes : H. Carnot, un philosophe, fils de l'organisateur de la victoire.

Commerce et Agriculture : Bethmont, avocat du National.

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Travaux Publics : Marie, bâtonnier de Tordre des avocats, défenseur du National.

Dès ce moment deux organisations existent donc : le Gouvernement, le ministère. L'Algérie est confiée au général Cavaignac, la mairie de Paris à Garnier- Pagès. Le radical Caussidière et le révolutionnaire Sobrier se sont délégués d'eux-mêmes à la préfecture de police. Etienne Arago, rédacteur du feuilleton de la Réforme, à la Direction des Postes. Courtais reçoit le commandement de la garde nationale.

Le pouvoir nouveau, maintenant établi, improvise dans sa réunion de l'Hôtel de Ville, vers onze heures du soir, quelques décrets. Il déclare la Chambre des Députés dissoute, annonce la prochaine convocation d'une Assemblée Constituante et, par surcroît, interdit à la Chambre des Pairs de tenir séance. Il adresse des remerciements à la garde nationale. C'est un peu à elle, beaucoup au peuple et aux militants anonymes qu'il doit son avènement. A cette heure solennelle il assume de grands devoirs : maintenir la France à son rang sous le regard souvent hostile des monarchies européennes; à l'intérieur, assurer le succès dun régime républicain, qui est encore plein d'inconnu et plein de risques; restaurer l'ordre, première condition de la vie sociale; accueillir les revendications du petit commerce, des artisans et de la population ouvrière, auxquels il doit dexister et qui sont sa raison dôtre. La Révolution est faite, les difficultés naissent.

La famille royale a perdu toute illusion dès le matin du vendredi 25. Louis-Philippe se dirige sur la plage normande d'Honfleur, d'où il s'embarquera à bord du Courrier, puis de V Express pour gagner l'Angleterre. Il va vivre à Claremont, suivant de loin les affaires de France et composant ses Mémoires jusqu'au jour où la mort le frappe, en 1850, De son côté la duchesse d'Orléans s'est enfuie vers la Belgique. Vis-à-vis d'eux le nouveau régime se montrera prévenant jusqu'à l'empressement.

C'est le vendredi seulement que la province française commence d'apprendre que « l'ordre intérieur s'est renversé de lui-même » et de connaître les événements qui se sont déroulés la veille. Paris, qui les a vécus, reste en proie à la curiosité. Au lever, les habitants se demandent quelle surprise la journée leur réserve. Dès midi, ils se portent vers l'Hôtel de Ville, siège du pouvoir, foyer de l'activité politique.

Pour répondre à leurs acclamations ou à leurs vœux, les membres du Gouvernement — le plus souvent le maire Garnier-Pagès, qui est rhéteur par tempérament — apparaissent aux fenêtres et annoncent à la foule, massée sur la place, la bonne nouvelle, les mesures prises. L'un d'eux donne lecture d'une proclamation affirmant aux citoyens que les travaux vont reprendre, que le nouveau régime a décrété des « enrôlements soldés » et que dans deux jours « la paix publique sera complètement réta-

blie,.... le peuple aura soii gouvernement », dun appel aux généraux, officiers et soldats, les adjurant de restaurer « l'unité de l'armée et du peuple, un moment altérée », d'un décret qui délie les fonctionnaires de leur serment, de deux arrêtés, dont lun supprime la garde municipale, qui est impopulaire et dont l'autre, par contraste, crée une garde nationale mobile en vingt-quatre bataillons de mille hommes chacun, milice ouverte aux « enfants de Paris », assurés ainsi de recevoir une solde d'un franc cinquante par jour et placés aussitôt sous le commandement du général Duvivier. En outre, la garde nationale est réorganisée de manière à accueillir non plus seulement les bourgeois, mais tous les citoyens. A Paris elle comptera plus de deux cent mille hommes.

Os innovations ne suffisent pas. Sur la sommation du prolétaire Marche, qui, au nom de la foule qui le suit, exige impérieusement la proclamation immédiate du droit au travail, les nouveaux gouvernants délibèrent. Ils savent, et ceux qui ne savent pas apprennent, que Montesquieu a écrit que « l'État doit à tous les citoyens une subsistance assurée » et que l'Assemblée Nationale le 30 mai 1790, la Convention en 1793 ont déclaré que <- la société doit à tous ses membres et la subsistance et du travail ». Ils ne tardent pas à produire un Manifeste par lequel ils s'engagent « à garantir du travail à tous les citoyens » et reconnaissent

« que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail ».

L'auditoire applaudit. Les abords de l'Hôtel de Ville, quoique encombrés, sont, vers quatre heures de l'après-midi, envahis par des manifestants impétueux, qui réclament le drapeau rouge. Ils veulent — el leur orateur le dit clairement — une démonstration socialiste. Le Conseil du Gouvernement s'interroge, entend Louis Blanc qui appuie la motion, est saisi d'embarras et s'en remet à Lamartine, qui va adresser, d'une embrasure de fenêtre, un nouveau discours à la foule et qui, par la puissance magique de la parole, fait acclamer le drapeau tricolore. Il semble alors que le pouvoir naissant saura résister à la pression des partis d'avant-garde. Lamartine s'emploie à la conciliation et joue un grand rôle oratoire.

Des arrêtés sont pris et notifiés à l'assistance toujours nombreuse. La garde nationale reçoit le droit de signer des réquisitions de vivres, notamment aux boulangers. On s'empresse d'installer les invalides du travail aux Tuileries, et cette disposition a la valeur d'un symbole. On décrète que tous les détenus politiques seront mis en liberté — et les enfants des citoyens morts en combattant adoptés par la patrie.

Le Gouvernement Provisoire tient toujours séance à l'Hôtel de Ville. Il a une grande mission à remplir. Le garde des sceaux fait décider que les « tribunaux rendront la justice au nom du peuple français ».

LA NAISSAXl'E D UN NOUVEAU REGIME 55

Les objets constituant au Mont-de-Piété le gage de prêts ne dépassant pas dix francs sont, dans une pensée d'humanité, restitués aux déposants. Le ministre de llnstruction Publique et des Cultes, H. Garnot, un croyant saint-simonien *, s'est adjoint deux apôtres de la même foi, Charton et Reynaud. Cest lui qui a écrit : « Le pouvoir qui saura se montrer novateur, réparateur des injustices, fera l'éducation du peuple et fondera la République ». Il envoie une circulaire aux recteurs pour leur expliquer lavènement des temps nouveaux. « La République, y lit-on, compte nécessairement au nombre de ses principes les plus essentiels l'extension et la propagation active des bienfaits de Tinstruclion dans toutes les classes de la société. » Les polytechniciens ont reçu la mission de « veiller à l'exécution pleine et entière » des dispositions prises. Lun d'eux s'y dévoue avec un succès qui en annonce d'autres : il s'appelle de Freycinet. Plus détaché, « calme au milieu de l'agitation universelle», Ernest Renan, âgé de vingt-cinq ans, médite, ce jour-là, dans une salle du Collège de France et prononce ses vœux scientifiques.

Le Gouvernement poursuit, le 26, son œuvre oratoire et prétorienne. Saisi depuis la veille par Lamartine d'une proposition de suppression de la peine de mort en matière politique, « mesure, écrira

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