Comme Jules Ferry sera plus tard ua croyant positiviste
plus tard le poète, qui est le véritable commentaire des trois mots : Liijerté, Égalité, Fraternité », il s'y rallie d'enthousiasme. Il traduit sa pensée dans ce considérant, digne de passer à la postérité : « (Convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique et que chaque révolution opérée par le peuple fran(;ais doit au monde la consécration d'une vérité philosophique de plus ». Il déclare << avoir une si ferme conviction de la vérité » qu'il juge plus exemplaire de « dégrader que de frapper ». Il improvise une proclamation pour communiquer la nouvelle au peuple assemblé sur la place de Grève. Il soulève des applaudissements frénétiques. Il ajoute aussitôt qu'un décret prescrit l'établissement immédiat d'ateliers nationaux. Le Conseil avait également délibéré sur l'abolition de la peine de mort pour crimes de droit commun. Il avait résolu de signer l'ordre général de surseoir aux exécutions capitales jusqu'au moment où l'Assemblée Nationale aurait statué. II avait, cette fois, ajourné une solution.
Cependant Ledru-Rollin s'installe au ministère de l'Intérieur, centre d'action, qui doit donner l'impulsion aux départements. 11 est entouré de Jules Favre, secrétaire général, d'Elias Regnault, chef de cabinet, de Carteret, directeur de la Sûreté. Aidé de cet état-major, il va désigner des commissaires du Gouvernement Provisoire, qui se substitueront aux préfets dans chaque chef-lieu de dépar-
tement et qui recevront les attributions les plus larges. Emile Ollivier est nommé à Marseille, Latrade le sera à Bordeaux, Emmanuel Arago à Lyon.
Les secousses politiques ont produit leurs eflels habituels : assailli de réclamations, le nouveau pouvoir piiblie un décret qui, prenant en considération le fait que les citoyens occupés à la défense commune ont dû suspendre le cours de leurs affaires, proroge de dix jours l'échéance des traites de commerce payables à Paris. C'est le moratorium, mesure d'exception, qui reparaît avec l'état de siège ou l'état de guerre, qui est inséparable des périodes de trouble et qui, le 8 mars, sera appliquée dans toute la France.
Le Moniteur universel, qualifié depuis la veille de Journal officiel de la République Française, insère, le 27, au milieu des manifestes et des décrets, un simple avis annonçant que ce même jour, à deux heures, les membres du Gouvernement se rendront à la colonne de Juillet pour y fêter la liberté reconquise. Un imposant cortège est allé de l'Hôtel de Ville à la place de la Bastille. Là l'illustre Arago parvient, malgré ses soixante-deux ans, à se faire entendre. A son appel la République est acclamée. L'enthousiasme est déchaîné. Le Gouvernement compte que les décisions qu'il vient de prendre contenteront le peuple. Il proclame, dans un de ses décrets, que le drapeau national est le drapeau tricolore et qu'il portera, ainsi que les principaux
monuments publics, celte inscription : République Française, Liberté, Egalité, Fraternité, « trois mots qui expliquent le sens le plus étendu des doctrines démocratiques ». Les ateliers nationaux — création de l'Etat, qui assumera certains travaux publics déjà désignés par arrêté — offriront des emplois aux victimes du chômage. La crise ouvrière sera conjurée de cette manière. — Un arrêté dissout le Conseil Municipal de Paris; le 12 mars la même mesure atteindra le Conseil Général de la Seine, « dont le mandat émanait également du principe d'électorat privilégié », — Lamartine adresse une lettre brève et appropriée aux ambassadeurs des puissances étrangères pour leur notifier sa nomination. — Le ministre de l'Instruction Publique, H. Carnot, obéit à une idée générale qu'il formule ainsi : « Il ne s'agit pas seulement dans notre révolution d'un déplacement du principe de la souveraineté, mais de toutes les conséquences légitimes de ce changement radical ». Il lance des circulaires aux recteurs; il veut que les portes de renseignement secondaire ne soient fermées à aucun des élèves d'élite qui se signalent dans les établissements primaires, que l'enseignement de l'agriculture soit organisé dans les écoles normales primaires, enfin qu'on élève la condition des instituteurs par une juste augmentation de leur traitement et surtout qu'on rehausse de toutes manières la dignité de leurs fonctions.
C'est ainsi que le Gouvernement cherche à pourvoir à tous les besoins de la vie nationale. 11 reçoit l'adhésion spontanée et unanime des corps constitués, des administrations privées, des grandes entreprises, des groupements sociaux, des agents de change, des notaires, des banquiers, des compagnies d'assurances et de chemins de fer, de la magistrature et du barreau, du corps enseignant, des officiers généraux et du haut clergé, notamment de Monseigneur Affre, archevêque de Paris, des partis du centre, des députés de la gauche dynastique et de ce tiers parti, qui nagvière s'était prononcé pour la régence, des légitimistes qui ne cachent pas leur joie de voir tomber du trône une famille usurpatrice, des héritiers du nom de Bonaparte, de lAcadémie de médecine, de la Faculté des Sciences, de la Société des gens de lettres, de la presse enfin, organe déjà souverain de l'opinion publique. Le Gouvernement peut donc se croire appuyé par tous les camps, par les chefs et par les soldats. II n'en est pas moins aux prises avec des sommations impérieuses. 11 a contracté des engagements, qu'il ne saurait éluder.
Le lundi 28, à la fin du jour, se présente à l'Hôtel de Ville une délégation d'environ quarante ouvriers mécaniciens qui, au nom de plusieurs milliers d'hommes, remet une pétition demandant, pour Louis Blanc et sans doute sous son inspiration, la création dun « Ministère du progrès et du travail' ».
I. L.1 troisif'me République se reportera tout naturellement aux
Elle en attend, de bonne foi, de grands bienfaits. Le Conseil entre en délibération ou plutôt assiste à un débat, dans lequel deux opinions opposées sont soutenues par Lamartine et Louis Blanc. Le premier l'emporte en préconisant l'institution d'une Commission de Gouvernement pour les travailleurs, qui siégera au Luxembourg et sera présidée par Louis Blanc, vice-présidée par l'ouvrier Albert. Ce décret est signé aussitôt, lu aux pétitionnaires, applaudi, surtout dans sa première partie ainsi libellée :
« Considérant que la Révolution, faite par le peuple, doit être faite pour lui;
« Qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs;
« Que la question du travail est d'une importance suprême;
« Qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouvernement républicain;
f< Qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardemment et de résoudre un pro'blème posé aujourd'hui chez toutes les nations industrielles de l'Europe;
« Qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail.... »
précédents qui datent do la Révolution do Février. Quand elle voudra, en 1*.)00, improviser quelque; innovation, elle naura qu'à emprunter cette idée (du ministère du Travail) aux pétitionnaires du 28 février (Décret du 2") octobre 1900).
Les gouvernants de 1848 sont nos précurseurs. Ils nous apprennent que, quand il y a des réformes à accomplir, la nomination d'une commission est une ressource qui s'otTre naturellement — et la leçon ne sera pas perdue dans la suite.
Cependant les ministres travaillent de leur mieux. L'un publie une proclamation du Gouvernement pour notifier à tous que les attentats à la propriété seront réprimés sans indulgence.
Un autre, François Arago, considérant que l'humanité est ici d'accord avec l'intérêt bien entendu de la nation, décrète que le régime alimentaire des équipages de la flotte sera amélioré.
Un troisième, Marie, placé à la tête des Travaux Publics, a conçu un vaste plan de terrassements à exécuter dans Paris. Il va établir sur ces chantiers les ateliers nationaux, dont l'organisation ne peut pas être différée.
Au Conseil tenu, le 29, au ministère des Finances (dans la suite il se tiendra au Petit-Luxembourg), les questions se pressent de plus en plus nombreuses. On les résout soit par un arrêté ministériel, soit par un décret. Comment va s'efl'ectuer la liquidation de fin de mois à la Bourse des valeurs, qui est fermée depuis le 23? Comment vont se régler les positions de vendeurs et d'acheteurs, positions prises sur la rente, sur les actions des chemins de fer, etc....'? Plutôt que d'annuler ces opéra-