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Dans le môme sens, décret Millerand du 10 août

Une création d'un caractère socialiste voit le jour : c'est la « Société des mécaniciens et des serruriers », syndicaliste avant la lettre.

Le Gouvernement veut à la fois « affranchir radicalement la pensée n et maintenir les ressources du fisc. Que va-t-il décider au sujet de l'impôt du timbre sur les écrits périodiques, qui, en fait, depuis son avènement n'est plus recouvré? Il s'élève à 0 fr. 05 par numéro, soit à 18 francs l'an pour tout journal quotidien'. Un arrêté, publié le 3, établit dans ses considérants qu'il continuera d'être perçu à partir du dimanche 5 mars, et, dans son dispositif, qu'il « sera suspendu dix jours avant la convocation des assemblées électorales ». L'expression de la pensée se trouvera-t-elle suffisamment libérée? Les journalistes exigent que cet impôt soit aboli, que le cautionnement de cent mille francs cesse d'être requis, enfin que chacun puisse imprimer librement, sans avoir à produire un brevet d'imprimeur. — Le peuple, sentimental, aime à se souvenir et à honorer les morts glorieux. Dans la matinée du 2 des colonnes enthousiastes vont à Saint-Mandé pour manifester pieusement devant la tombe du généreux Armand Carrel, ce précurseur républicain, que l'épée d'Emile de Girardin a fait succomber en 1836. Aujourd'hui son ancien adversaire, en proie à une émotion pro-

1. En dehors de cette charge, qui est lourde, le journal, envoyé de Paris en province, supporte des frais de poste qui atleiirnent U fr. 40 l'an.

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fonde, tient à honorer sa mémoire en quelques mots qui lui valent, nous dit son journal la Presse, « d'être embrassé avec transport par tous ceux qui l'entourent ».

Ce même jour les membres du Gouvernement sont réunis au ministère des Affaires Étrangères, où ils résolvent les plus graves questions : comme l'heure est venue d'organiser la prochaine consultation électorale, ils adoptent le principe du suffrage universel, qui paraît découler naturellement de la Révolution, mais qui n'en est pas moins « un exemple unique dans le monde ». Plus de privilèges pour les forts contribuables, plus de prérogatives appartenant en propre au haut commerce et à la grande propriété, plus de droits réservés aux classes dirigeantes : c'est la vraie révolution. Ces gouvernants improvisés, qui pour la plupart étaient hier encore imbus d'opinions modérées, respectueux de la hiérarchie sociale, adhèrent à la forme la plus éclatante de l'égalité politique*. Ils donnent l'accès des urnes à 9 millions de citoyens. Leur geste délibéré prépare l'avènement définitif de la démocratie.

L'existence de la République entraîne des elTets qui ne laissent pas de frapper l'imagination populaire. Ainsi, le vendredi 3, les catholiques du diocèse

1. Idée batlut^ en brèche de nos jours. Léon Duguit écrit, dans son Droit Constitutionnel : « Dans la réalité des choses, le système du suffrage universel, dit égalitaire. est la violation du vrai principe d'égalité ».

de Paris écoutent rinstruction pastorale de Monseigneur Affre, qui leur impose de se rallier au nouveau régime, et, à cette même heure, le duc d'Aumale et le prince de Joinville quittent Alger^ s'embarquent sur le Solon pour rejoindre Louis- Philippe en exil.

Le Gouvernement n'est plus contesté. Pourra-t-il parer à la crise financière qui s'étend? L'épargne a pi'is peur. Au Conseil assemblé au ministère des Finances, Goudchaux évoque le spectre de la banqueroute. Pour rassurer l'opinion, pour « rétablir la J^rompte circulation du numéraire » dans l'intérêt du commerce, il fait décider que les semestres de la rente française seront acquittés par le Trésor le 6 mars, bien que n'étant dus que pour le 2^. Il annonce sa prochaine retraite: il veut au préalable adresser au patriotisme des contribuables un appel, qui sera renouvelé le 7, pour que l'impôt de l'année soit payé dès maintenant afin de « mettre le Gouvernement Provisoire à même de secourir toutes les souffrances, de rendre l'activité à toutes les transactions et de répandre les bienfaits du crédit à tous ceux dont le travail augmente les richesses ».

Le pouvoir reconnaît que le recouvrement du droit de timbre sur les écrits périodiques ne pourra pas être effectué. Le 3, le jour où il proclame solennellement par la voix du Moniteur que cette contribution continuera d'être perçue, il renonce à cette « taxe essentiellement politique »

par égard pour la presse, « cet instrument si puissant », dit un de ses membres, Garnier-Pagès, qui ajoute : « Toute question de presse est une question de premier ordre ». L'effet de cette réforme sera de rendre plus accessible l'abonnement aux journaux quotidiens.

Il ne faut pas croire que le nouveau régime capitulât toujours. Accablé de demandes de places, il se détermina néanmoins à en réduire le nombre et à appliquer, dit un contemporain, « ce principe (juste en effet) de bonne administration : peu d'emplois, mais larges rétributions ». Il donnera même suite à sa résolution en supprimant des postes de conseiller d'État et de conseiller à la Cour des Comptes. Son commissaire du Gard écarte les requêtes au moyen des considérants suivants : « Convaincu qu'un peuple de solliciteurs ne saurait être un peuple vraiment républicain ; que les hommes les plus capables de bien remplir les places sont ceux qui ne les demandent pas... ». Nous verrons plus tard le sous-secrétaire d'État aux Finances répondre à un receveur particulier du Morbihan : « Paris, 22 avril 1848. Monsieur, depuis l'établissement de la Piépublique, vous avez demandé deux fois de l'avancement. Dans vos réclamations, vous faites valoir la constance de vos opinions politiques, l'aversion que vous inspirait un gouvernement de fraudes et d^e déception, et enfin l'oubli délibéré où vous avez été laissé par le gouvernement déchu, à cause de vos

antécédents, de vos relations et de votre inaltérable patriotisme. Vous ajoutez : « Je ne viens pas ici, u monsieur le ministre, en imposer à votre bonne « foi, en faisant étalage de patriotisme 1 Mon dossier « fixera à cet égard votre opinion sur mon compte. » Conformément à vos désirs. Monsieur, je me suis fait représenter votre dossier, et voici ce que j'y trouve : nommé eu 1830 à la recette particulière de Bressuire, qui vaut 9 000 fr.. vous avez été envoyé en 1837 à Falaise, avec avancement. En 1840, vous avez été appelé à la recette de Péronne, qui rapporte 16 000 fr. En 1844, vous avez demandé, pour votre convenance particulière, la recette de...., quoique d'un produit un peu moindre, et vous avez obtenu cette faveur. En 1840 vous avez été nommé membre de la Légion d'honneur. Enfin, Monsieur, vous n'avez cessé de solliciter de tous les ministres une meilleure position. Ce n'est pas tout encore. Dans une lettre que vous avez adressée le 30 novembre dernier à M. îNouton, alors directeur du personnel, je lis : « Pénétré comme je le suis. Monsieur, de « trouver en vous l'homme toujours juste, je viens « en appeler à cet intérêt que vous m'avez tant « promis ; et vous dire que vous pouvez en ce <t moment réaliser toutes les espérances d'un père (■ chargé d'une nombreuse famille qui s'est com- « promis dans les élections dernières par dévoue- « ment pour le gouvernement qu'il sert, et dont les M elTorts, hélas ! trop avérés et sans réussite, ont jeté

« sur lui une déconsidéralion (jue je ne puis sup- « porter plus longtemps. » - — Le rapprochement de tous ces faits, Monsieur, m'impose un devoir, je Tai rempli. Par un arrêté en date de ce jour j'ai prononcé votre destitution. — J'ai l'honneur, Monsieur, de vous saluer. Signé : Duclerc. »

La population parisienne a toujours eu le goût et a pris récemment l'habitude des manifestations publiques. Il ne lui est nullement nécessaire qu'elles soient tumultueuses. Elle va participer à la plantation d'arbres de la liberté que bénira le clergé catholique. Le A mars, c'est elle qui donne sa majesté à la cérémonie qui se célèbre à l'église de la Madeleine en l'honneur des victimes des émeutes. Les représentants du socialisme au pouvoir, Louis Blanc et Albert, adressent aux « citoyens travailleurs » une exhortation, de pensée très modérée et qui mérite d'être retenue : « Les questions qui touchent à l'organisation du travail, y lit-on, sont complexes de leur nature.... Elles veulent donc être abordées avec calme et approfondies avec maturité.... Nous présenterons les projets de loi à l'Assemblée Nationale, qui sera, grâce au suffrage universel, un vivant résumé de la société tout entière. Donc, ayez bon espoir. »

Le Gouvernement s'est assigné comme programme de réaliser chaque jour un nouveau progrès. Il veut émanciper les esclaves des colonies de la République; au lieu de le faire, il charge une commis-

LA NAISSANCE d'LN NOUVEAU RÉGIME 73

sion — encore une ! — de rédiger Tacte délibération. Comme il est honnête, il entend que, pour écarter toute spoliation et au risque de surcharger encore le Trésor, une large indemnité soit attribuée aux propriétaires. Ce même jour, 4 mars — date historique — , le ministre des Affaires Étrangères Lamartine lit à ses collègues et expédie la circulaire, Texposé de principes qu'il adresse aux agents diplomatiques de la France pour qu'ils en fassent part à leur tour aux gouvernements auprès desquels ils sont accrédités. Le nouveau régime n"a, à l'égard des monarchies, ni des préventions ni des arrière-pensées. 11 veut la paix. Profondément différent de la République de 1792, il écarte les visées belliqueuses, qui le mettraient en péril. Il est d'ailleurs prêt à soutenir la guerre qu'on lui déclarerait, il serait invincible dans la limite des frontières du pays. Il pourra d'autant mieux rester pacifique quil ignore les ambitions dynastiques, qui avaient, dans l'affaire des mariages espagnols, compromis les relations de la France et de l'Angleterre. Il attend que les traités de iSlo tombent d'eux-mêmes, par l'effet naturel du progrès des idées. Le nouveau régime espère que le rayonnement de sa doctrine démocratique aidera les peuples à conquérir la liberté, lindépendance '.

1. De nos jours M. Caillaux a émis aussi cette opinion. Dans un discours du 25 août 1916. il exprime le vœu que • des démocraties soient organisées >n Europe] sous l'égide morale de la France ».

HlSr. DE LA BtVOLUlIOX DE 1S18. 5

Tel est ce document célèbre : de ton élevé, de style éclatant, de sens ambigu. Les uns y verront une politique circonspecte de non-intervention, les autres une entreprise de propagande au dehors.

Le ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement Provisoire procède, dès son installation, à de nombreux changements. Seulement, comme il s'appelle Lamartine, il éprouve le besoin de les justifier par des arguments appropriés. Ainsi il écrit au sujet de l'Angleterre : « Le poste de Londres reçut un simple chargé d'affaires, afin d'éviter, par l'absence de tout agent d'un ordre trop élevé, toute occasion de froissements entre deux grands gouvernements qui avaient la volonté intime de se concilier pour la paix du monde etque les chicanes auraient pu aigrir et diviser ». Il révoque les ambassadeurs de Broglie, Rossi, de Barante, de Bacourt, de Flahaut, de Bourqueney, de Bois-le-Comte. Il va môme supprimer le titre d'ambassadeur, en se fondant sur cette idée fausse que « les gouvernements républicains et démocratiques n'ont pas besoin... du luxe de la représentation, de la prééminence du rang dans les cours », Il se contente donc d'agents moins solennels, leur confie le plan de diplomatie qu'il se propose de suivre et qu'il définit en ces termes : « Attendre avec dignité l'Angleterre, rechercher la Prusse, observer la Russie, calmer la Pologne, caresser l'Allemagne, éviter l'Autriche, sourire à l'Italie sans l'exciter, rassurer la Turquie, aban-

donner l'Espagne à elle-même ». Par une lettre officielle du 5 mars adressée au ministre de Belgique, Lamartine notifie que le Gouvernement Provisoire a reconnu Tindépendance et la neutralité de ce pays : la France les respectera.

Le même jour le Conseil, réuni au ministère de la Justice, doit pourvoir au remplacement de Goudchaux, qui s'est retiré. Il désigne pour les Finances Garnier-Pagès, qui remet la mairie de Paris au publiciste Marrast et qui s'adjoint, comme soussecrétaire d'Etat, Duclerc '. Le nouveau ministre, ancien courtier de commerce, marque peu d'enthousiasme; il déclare « les finances perdues et l'État livré aux mouvements révolutionnaires ». En dix jours, depuis le 24 février, les gouvernants auraient-ils perdu toute confiance, toute illusion?

Le Moniteur a publié, le 5, un communiqué annonçant que, dans sa séance de la veille, le Gouvernement a décidé que l'Assemblée Nationale serait nommée par le suffrage direct et universel. Le lendemain est promulgué le décret même dont la rédaction a été préparée par le nouveau vice-président du Conseil d'État. Cormenin : les assemblées électorales sont convoquées au 9 avril pour élire, au suffrage universel, l'Assemblée Nationale qui doit élaborer la Constitution. Le suffrage universel, < loi des lois, écrit un contemporain, raison de tous substituée à

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