CHAPITRE XIV
Affaire des duchés de Schleswig et de Holstein. — Motifs de cette guerre. — Moutc. ment révolutionnaire de Kiel." — Forces envoyées par la confédération germanique. — Les hostilités s'engagent. — Entrée des troupes danoises dans le Schleswig. — Contingent prussien. — Retraite des Danois à Flensbourg. — Bloms établi par Ui inn. rine danoise. — Alarmes des marchands de la Tamise. — Le cabinet de Londres pro. teste contre le blocus. — L'Angleterre et la Russie médiatric^es. — La Suèic se joint au Danemarck. — Combat de Duppel. — Appréciation de cette guerre — Rôle de la Kussie. '^ Langage qu'aurait dû tenir la France. — L'esprit démociatique se développe dans les duchés. — Négociations rompues. — Conditions nouvelles débattues à l'île de Malmoë. — Prétentions de l'assemblée nationale allemande. — Forces respectives. — Annonce officielle de l'armistice. — La question devient interminable. — Motifs de la rupture de l'armistice. — L'assemblée nationale allemande ne veut pas d'un traité prussien.— Ce rejet entraîne la dissolution du cabinet du vicaire général. — 11 est également repoussé par les habitants des duchés. — Coup d'œil sur l'Angleterre. — Moyens mis en usage par les chartistes. — Us sont frappés par la police. — M. Hume propose la réforme électorale comme moyen de rétablir la tranquillité. — Sa motion est rejetéo par les aristocrates. — L'Irlande déclare qu'elle résistera pied à pied à l'oppression. — Langage des journaux irlandais. — Discours des chefs. — L'autorité redouble d'eiïorts pour faire avorter l'insurrection. — Procès de Mittchell. — Sa condamnation. — Traitements indignes qu'on lui fait subir. — Cris de joie de l'aristocratie. — Adresse de la confédération au peuple irlandais. — Projet de réunion de la Vieille et de la Jeune Irlande. — Obstacles qu'y met O'Connel.— Approche de la crise. — Panique de Londi«8 relative aux affaires de l'Irlande. — Les journaux anglais veulent qu'on écrasa l^hydre. — Renforts envoyés en Irlande. — Détails sur l'insurrection irlandaise. — Elle est comprimée par le défaut d'entente. — L'Irlande voit «es fers se river et se» libertés détruites par l'Angleterre. — Règne de Narvaez en Espagne. — Régime du sabre et de la bastonnade. — Insurrection du 7 mai à Madrid. — Elle estétoulTée.— Horribles détails de la décimation des prisonniers. — Départ de Madrid de l'envoyé anglais.
Il nous est impossible de terminer ce coup d'œil sur les événements dont l'Allemagne entière fut le théâtre dans les premiers mois de la grande révolution de février, sans dire quel-, que chose de l'interminable affaire des duchés du nord, connus sous la dénomination de duché de Schleswig et de duché de Holstein.
Les différends survenus entre la diète germanique et le roi
de Danemarck, au sujet de ces petits États, avaient été l'objet de nombreux protocoles vers la fin du règne de Louis-Philippe. Il s'agissait de savoir qui de la confédération ou du roî de Danemarck aurait le droit de compter au nombre de ses administrés les 300,000 habitants placés sur les froolières de ce dernier. La dièle prétendait, avec assez de raison, que les 160.000 à 170,000 Allemands de la contrée sud des duchés devaient faire partie de l'Allemagne proprement dite. Le roi de Danemarck, se fondant sur les droits que lui donnait une succession, ne voulait pas laisser distraire la portion allemande des duchés sur lesquels il exerçait le droit de suzeraineté. C'était, comme on le voit, une de ces questions de délimitation, d'héritage, de bomet, ainsi que l'appelait up journal, l'un de ces différends qui servirent si souvent de prétexte aux monarchies pour entamer des guerres interminables. Déjà les deux compétiteurs se préparaient à vider le différend par les armes, quand un mouvement révolutionnaire, qui éclata h Kiel, hita les événements en mettant fin aux négociations. On organisa aussilàt un gouvernement provisoire, lequel déclara que le duc ayant été forcé, par un mouvement du peuple de Copenhague, de prendre une attitude hostile vis-à-vis les dnchés, le pays se trouvait sans gouvernement. En même temps, la ville d'Altona reconnut le gouvernement provisoire; les douanes furent abolies, et les Danois des duchés se trouvé* remplacés sous la protection du peuple. Un armement général fut ordonné dans la crainte des troupes danoises, qu'oa disait prêtes k entrer en campagne pour soutenir les droits de la couronne de Danemarck.
De son côté, la diète germanique ne perdît pas un moment pour inviter les gouvernements du Hanovre, du Mecklembourg et du Brunswick d'envoyer des forces sur les frontières. On crut avec raison que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse allaient saisir avec empressement cette occasion de dis-
traire les Allemands des réformes intérieures, en exploitant les susceptibilités nationales. On assurait encore que le Danemarck était poussé par la Russie, dont le czar espérait, si la guerre éclatait , trouver un prétexte pour mettre le pied en Allemagne, par les duchés.
Les hostilités ne tardèrent pas, en effet, à s'engager. Une frégate danoise s étant montrée dans le golfe de Flensbourg, les étudiants deKiel la forcèrent à s'éloigner en tirant sur elle des coups de canon. Cest ainsi que commença cette guerre de territoire, qui faillit embraser tout le Nord.
Quelques jours après, on apprenait que les troupes danoises venaient d'entrer dans le Schleswig et Tlle d'Alsen. C'était, du eâlé des Danois, une guerre nationale à laquelle voulaient prendre part toutes les corporations. Le roi devait se mettre & la tête de l'armée, lorsque 12,000 hommes auraient été réunis. Déji 4,000 Danois avaient passé le Belt pour se rendre dans le Jatland.
Du côté de la confédération, le roi de Prusse fut un des premiers i envoyer son contingent dans le Schleswig; 4,000 hommes occupèrent Rendsbourg ; et la diète approuva les dispositions prises par ce prince confédéré pour défendre la frontière fédérale dans le Holstein. « Le nœud gordien du Schleswig-Holstein , disait à cette occasion une feuille allemande , va enfin être tranché; les Prussiens se sont décidés à entrer dans les duchés, dont l'indépendance est désormais assurée. »
Avec un auxiliaire toujours prêt comme l'était le roi de Prusse, la guerre des duchés devint d'abord une lutte entre cette puissance et le petit roi de Danemarck. Ce dernier, appuyé fortement par toute la population danoise, entra bientôt à Schleswig même, pendant que les Prussiens occupaient Al tona. On s'attendait à une affaire générale, mais il n'y eut que des engagements partiels.
Les Prussiens commencèrent par attaquer les Danois aux
ns de Schleswig, et forcèrent ces deroîers à abandonner , après un combat long et sanglant. Le roi de Danemarck eiira k Flensliourg.
sut alors qu'un traité d'alliance offensive et défensire la guerre des duchés, venait d'être conlu entre le Daneik, la Suède et la Russie. Ce traité pouvait donner de ■ides proportions à cette guerre; il exigeait que les troupes siennes agissent avec beaucoup de circonspect ioD dans pays coupé par tant de bras de mer, où elles pouvaient k Luut instant être coupées de leur ligne d'opération par desdébarquements inattendus.
En présence de ces traités, la guerre s'envenima. LeDanek, fort de sa marine militaire, étendit d'abord à toute la allemande la mesure par laquelle il avait autorisé ta ici des bâtiments de quelques-uns des Etats de la cdïiféderation germanique; ses navires portaient un grand préjudice au commerce allemand. De son côté, la Prusse se servait du prétexte de cette lutte pour renforcer, d'une manière fornoidable, son armée, essentiellement contre-révolutionnaire.
Bientôt le Danemarck ne se contenta plus de capturer tes navires allemands, il déclara en état de blocus les villes libres de Brème, Hambourg et Lubeck, les ports, côtes et embouchures des fleuves de ces Etats, ainsi que les ports danois occupés par l'ennemi. Les vaisseaux danois reçurent l'ordre d'exécuter rigoureusement cette mesure, et de ne point permettre au navires nationaux ni à ceux des puissances alliées, amies ou neutres, de pénétrer dans les ports et lieux ainsi bloqués. Au commencement du mois de mai, le blocus s'étendit à Stettin, à Dantzick, ainsi qu'à l'embouchure de l'Elbe et du Wéser. Des bâtiments anglais et américains s' étant présentés pour entrer à Dambourg, les vaisseaux de guerre danois les forcèrent de se retirer.
On comprend combien les marchands de la Tamise dorent
être alarmés. Le journal le Standard jeta le premier cri. a Le blocus dans cette saison, dit-il, va produire une pression trèsgrave sur les établissemenls anglais qui vivent de I escompte des traites fournies contre des cargaisons destinées à la Baltique et aux ports do TAllemagne. »
Le cabin:3t de Londres protesta contre le blocus, et il obtint sans doute que cette mesure ne serait pas sérieuse à l'égard de son pavillon, puisqu'on vit le gouvernement anglais . se mettre du côté de la Russie pour appuyer diplomatiquement le roi deDanemarck. Aussi ce roi, dont les forces n étaient guère conutées en Europe, résistait-il vigoureusement à la confédération germanique en général , et à la Prusse en particulier.
Pendant que de Copenhague on envoyait renforts sur renforts h Taiînée active, la Suède faisait déclarer officiellement à Bambous g, par son consul, que dix mille Suédois étaient en marche poir rejoindre Tarmée danoise. Une gazette allemande annonçait que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait notifié a celui de Lerlin que si les troupes prussiennes névacuaient pas le Jutl.nd, il considérerait cette invasion comme un casus belli.
Le Dani^marck, avec sa marine militaire, suppléait au nombre et à l'expérience de ses troupes de terre. Avec vingt-quatre bâtiments armés, il venait de bombarder Frédéricia ; et, malgré rartilljrie prussienne, cette ville avait beaucoup souffert. Ce fut encore au moyen de sa marine que le Danemarck surprit les Allemands k Duppel, dans Tlle d'Alsen, et força les troupes fédérales à se retirer, après avoir éprouvé des pertes notables tant en morts et blessés qu'en prisonniers.
a Les Danois fout des progrès, était forcé d'avouer un journal
allemand ; il sont sous les murs d' Apenrade et de Graverstein.
]Les populations fuient devant eux... »
Ce fut en ce moment que i' on apprit le débarquement en TOMi ni. SI
Fionie d'une avant-garde suédoise forte de 4,500 hommes.
« La question du Schleswig-Holstein, disait à ce sujet nn journal républicain de Paris, devient de plus en plus grave, lia Russie, qui veut avoir un pied en Allemagne, s'en mêle et pose le ctuus belli , ia Suède débarque ses troupes dans l'tle de Fionie ; mais on ne connaît pas encore au juste ses desseins : elle les cache. Nous croyons, nous, que la Russie la pousse. D est vrai que ses soldats, dit-on, hésitent h marcher contre les duchés. La confédération germanique , ayant pour principal corps d'armée une division prussienne, s'apprête à défendre iei droits.
a Le Danemarck oppose les sien* à ceux de l'AIlemogne.
a L'Angleterre et la Russie l'appuient.
« Enfin les Etats-Unis envoient, dit-on, nne escadre pour protéger leur commerce.
« Et toutes ces forces, tous ces intérêts, toas- ces prétendus droiU se donnent rendez-vous, comme dans un champ clos, sur un terrain de trente myriamètres carrés, darrs les deux pepetits duchés de Schleswig et de Holslein, eisur la mer qui les baigne.
« On connaît l'origine du difîërend , les prétentions des adversaires. Inutile de les rappeler. Les notes diplomatiques et les protocoles royaux en ont assez parlé. Toute la dispute, ponr les compétiteurs couronnés, ne repose que sur le droit d'hérédité, le droit divin, comme au bon vieux temps.
« C'était bon encore lorsque Louis- Philippe tenait la France sous le régime de la monarchie héréditaire mais aujourd'hui!
« Il est temps que la république française élève sa grande voix et intervienne avec son protocole du droit éternel des peuples. II est temps qu'elle pose ta question sous sa véritable face, et qu'elle exerce, au proût des peuples, son influence. Elle ne peut tenir qu'un langage, celui que lui dicte le prin-
cipe démocratique sur lequel elle repose. Ce langage, le voici :
— « Princes et diplomates , que voulez-vous ? Vous pré- « tendez vous disputer la possession d*un peuple I Est- ce « bien le moment d'avoir de pareilles prétentions, lorsquedans « toute l'Europe les peuples seuls ont le droit et le pouvoir enf« fin de déclarer ce qu'ils veulent être I
« Le peuple de Schleswig et du Holstein est convoqué en « masse pour la guerre. Vous, ses ducs allemands, vous lui « reconnaissez le droit de combattre. Avant tout, reconnaissez- « lui donc le droit de dire pour qui il entend combattre I Ci- « toyens du Schleswig et du Holstein, le Danemarck et la diète « allemande se disputent votre territoire, votre patrie, vos en- « fants, vos impôts. Déclarez, en face de l'Europe, à qui vous « entendez les soumettre et les donner.... »
« Voilà, concluait le publiciste républicain, le langage que la république française doit se hâter de tenir aux princes qui se disputent ce peuple, ainsi qu'au peuple qui est l'enjeu et qui sera la victime ; car le sang va, cette fois, couler à flots
« Et quand le peuple aura opté entre les deux nationalités qui le tiraillent, notre rôle sera de soutenir jusqu'au bout, là comme ailleurs, le droit de ce peuple, exprimé par le suffrage universel, et de lui prêter, s'il le faut, l'appui de nos armes. »
Telle était l'opinion que les républicains de France émettaient sur ce qu'on appelait la question des duchés. Cette opinion était fondée aussi bien sur les principes républicains que sur les exemples que donnaient alors au monde les puissances qui appuyaient les prétentions du roi de Danemarck. Mais la démocratie n'était pas encore arrivée au point de soumettre les prétentions des rois aux principes qui découlent de la souveraineté nationale; et, en ce moment-là, elle perdait, en Allemagne, tout le terrain que lui avait fait gagner le grand exemple donné par le peuple français.
Chose étrange 1 Pendant que le vent de la réaction soufflait
i04 HISTOIRE
sur luule cette Allemagne, naguère si bien disposée à embrasser les idées républicaines, l'esprit démocralique se développait dans ce même coin de terre, objet de la convoitise des deux compéti leurs.
H C'est le peuple et non pas le prince, écrivnit-on d'Altona, [ui doit se prononcer pour telle ou telle natîoralilé. » Et en s'exprîmant ainsi, le journal de celte ville annonçiit la nouvelle que le duc d'Auguslembourg, c'est-à-dire le prirnje prétendant du Schleswig-Holstein, se proposait de renoncer à ses droits de succession sur lesduchés, afin de laisser toute liiierlé d'option h la population que la dièle germanique et le roi de Danoraarck se disputaient à coups de canon.
Avant de tirer le glaive, le roi de Danemarck avait iàit présenter au général Wrangel, commandant pour la diète, un projet d'arrangement amiable qui avait été rcpouss ';. Depuis lors, l'Angleterre s'était posée comme médiatrice, el déj^ le bruit avait couru que les hostilités allaient cesser de ] art et d'autre. Mallieureusemenl ce bruit était sans fondemeii', car on lisait dans une lettre de Copenhague, delà fin de juin, que les négociations entamées par le cabinet de Londres et. lient rompues. L'on expliquait ainsi les causes de cette rupture.
« Il était impossible, disait-on, que le Danemarck se soumit aux prétentions exagérées de ses adversaires. D'ailleurs, le Danemarck n'a, en ce moment, aucun motif de c^er, car, d'un côté, il est sûr de la neutralité de l'Autriche, et, d'un autre côté, la nation a prouvé qu'elle était prête à faii i tous les sacrifices pour maintenir l'honneur et l'indépeadan'C du pays. »
Il fallut donc se préparer de nouveau à comb ;ttre et s'en remettre à ïa sentence des baïonnettes inintell'jentes, car les partisans de la dièle allaient répclant partout iii'aucune solution jincili(|ue ne serait possible tant que les D; uois n'auraient pas éproLivc un échec.
Cependant les dispositions que l'on prenait d part et d'autre
ne semblaient pas indiquer que Ton voulût en venir à une action décisive, car, en même temps (|ue le général Wrangel déclarait qu'il ne franchirait pas la frontière du Jutland tant que les renforts qu il attendait depuis longtemps ne seraient pas arrivés, le ministre de Suède à Berlin produisait une note du cabinet de Stockholm selon laquelle les Danois s'étaient désistés, sous r influence de la Suède, do Tidée de reprendre les hostilités, pour se tenir sur la défensive. On voulait probablement ménager la possibilité d'un arrangement dont les feuilles publiques ne cessaient de parler, et dont elles croyaient connaître les conditions.
Ces conditions, qui paraissent avoir été sérieusement débattues à nie de Malmoë pour un armistice, consistaient en F évacuation du Scbleswig par les Allemands ; la rentrée en Suède des troupes de ce royaume, la cessation du blocus des ports allemands, la reddition des navires capturés, la déclaration de neutralité du territoire du Schleswig, et la nomination d'un comité administrateur pendant l'armistice. On attendait, disaiton encore, la ratification du roi de Prusse.
Ces bruits généralement accrédités d'un armistice, cette inaction des deux côtés rendaient la guerre des duchés interminable. Il ne se livrait point, il est vrai, d'action décisive ; mais chaque jour n'en éclairait pas moins quelques escarmouches qui coûtaient du sang. Tantôt les populations étaient bercées par la nouvelle de l'acceptation pure et simple de l'armistice; tantôt on disait que le roi de Prusse en avait légèrement modifié les conditions; puis tout à coup on annonçait que la ^proposition était rejetée, et qu'il fallait recommencer la guerre. Les Danois s'en prenaient alors à l'assemblée centrale de Francfort, qui, disaient-ils, avait élevé de nouvelles prétentions à l'égard de l'armistice conclu par les deux généraux (*), sous les inspirations de la Prusse et de l'Angleterre.
(I) Le général WraDgel, commandant pour rAllemagne,et d'abord pour It
a. La gnerreva donc recommencer, s'écriaient les joumsax de Copenhngue, cnr l'assemblée nationale de Francfort parait dominée par une ardeur belliqueuse, et le Danemarck ne
pourra jamais céder avec lionneur plus qu'il ne l'a déjà fait
Il est probable que la guerre maritime aura un caractère plus étendu pour le littoral de rAllcmagne. L'Angleterre ne pourra guère voir d'un œil satisfait que l'armislice. ratifié sous sa médiation, par le roi de Prusse, échoue contre l'esprit de conquête de l'assemblée de Francfort. »
Les journaux danois présentaient alors le tableau des forces respectives qui allaient se rencontrer dans les duchés. On y lisait que le total des troupes fédérales requises contre le Danemarck, s'élevait à quinze régiments d'infanterie, vingt-quatre escadrons de cavalerie, avec artillerie. Ces contingents, joints aui troupes diverses déjà réunies sous les ordres du généra) Wrangel, formaient, assurait-on, une armée de près de quatrevingt mille hommes. « C'est avec cette force colossale, disaient les rédacteurs de ces feuilles, que la grande nation germanique . se propose Yhonneur d'écraser le petit Danemarck, qui, uni à la Suède, n'aura guère que cinquante mille hommes à opposer. Cependant, sous une conduite habile, cinquante mille hommes pourront fort bien faire face k quatre-vingt mille hommes, qui sont forcés, pour ne pas compromettre leurs com-
Pruste, avait complètement changé ses rapports avec ce dernier ni , dès l'éleotion du vitairt de l'empire. Après avoir déclaré qu'il ne dépendait plui que àe ce pouvoir central de J'Aliennigne, il s'était adressé au vicaire général pour la ntification.de l'armistice conclu h l'île de Malitioë avec le général Hédému, commandant les troupes danoises. Le vicaire de l'empire ayant soumis t'affain ^ la diète nationale, celle-ci modifia les conditions de celte suspension d'armea : elle voulait que 4,000 hommes de troupes fédérales resiasKent dans les duchés, et que le gouvernement provisoire continu&l ses Tonclions. Moyennant ce. la diète conseniatt à co que les Danois eussent une garnison de 3,000 bommca dans l'ile d'Alsen. Ces modlRcalions changeaient complètement les bases de la propositioD d'armislico rédigée par le» deux générauï.
mnnîcatrons, d'occuper un ifès-yaste littoral. Nous espérons que la France, par sa prompte interyention, empêchera un combat si inégal. »
Mais la France ne donnait aucun signe de vie dans ce conflit qui devait tant l'intéresser; on aurait dit quelle n* avait nul intérêt matériel engagé sur les bords de la Baltique. Les sollicitations de la presse républicaine ne purent décider le ministère Cavai;^'nac à jeter un regard sur ce coin de T Allemagne où s'agitaient tant de passions.
Quant nu vicaire général, il voulut adoucir le refus de sanctionner larmistice par l'envoi, dans le Schleswigi de M. de Gagera, chargé de renouer les négociations.
En efief, ce diplomate se rendit à Kiel, en même temps que M. de Bel )W arrivait en Danemarck, muni des pleins pouvoirs du roi deTrusse. Une sorte de conférence, à laquelle assista le roi de Suède, s'établit de nouveau à File de Malmoë. Bientôt on occupa le public des dernières stipulations de l'armistice; ce qui n'em| écba pas les généraux respectifs de se livrer, suivant l'usage, aox plus grands préparatifs pour le cas de la reprise des hostilités.
Enfin, le 29 août, on lisait, sur les murs de la Bourse de Berlin, l'avis officiel suivant, émanant du ministre du commerce de la Prusse :
« Xai l'honneur de prévenir messieurs les anciens du commerce qu'on est parvenu à conclure, avec le Danemarck, un armistice de sept mois, et que Ton peut espérer la ratification du roi au traité conclu à ce sujet. Suivant ce traité, on peut attendre sous peu la remise des vaisseaux retenus, comme aussi le rétablissement de rapports entièrement libres. »
Les commerçants, et principalement les nombreux armateurs des côtes du Nord et de la Baltique, se réjouipent de cet arrangement qui allait les soustraire au ruineux blocus établi par le Danemarck. Le commerce de Hambourg, dont les pertes
lent été trè.<>-gran<:es depuis qaatre mois, s'empressa de B à la disposition d'un oflicier danois, déslgaé à cet olTet, iraent h vapeur ayant mission d'aller annoncer aux raisle guerre la levf'e du blocus.
I il était écrit dnns les destinées des peuples que la quesdes duchés serait interminalile, tant qu'il y aurait des tendanls. Au moment où des avis oHiciels annonçaient irtoQt la conclusion de l'armistice entre la Prusse et le Daneiiarck» et tandis que M. Below et les plénipotentiaires de Copenhague arrivaient à Lubeck pour échanger les ratiiicattons, '" bruit se répandit que le pouvoir central allemand refusait reconnaître l'armistice, et qu'il avait ordoDoé au géaénl ■angel de continuer la guerre.
Voici, en elTet, ce qui s'était passé à Francfort lorsque le arlemenl allemand eut eu connnissance du texte de l'armistice. Nous puisons ces détails dans une correspondance digne de foi. Elle expliquait ainsi la conduite de l'assemblée nationale :
« Le parlement allemand vient de voter la rupture de l'armistice ('). Le parti conservateur, le parti Dahlmann, député
(') Voici l'analyse de cet armistice, telle que la publia le Moniteur Pnuiitn :
« Si l'armistice est dénoncé, les troupes reprendront les posilions qu'ella occupaient au moirietil de la conclusion; le blocus sera levé, les prisonnier? d* guciTP seroiilmisen liberté; tous les navires aiec leurs carg-iisons, seront re- Ibcliés; les Iroiipcs évacucrojit les diicbés dans un délai de douze jours; l'il* d'AlïCii spra occupa pur 2,000 hommes danois; les deux puissances coiitractanies, la Prune et le Danemarck, nommeront un gouvernement p^o^isoiM qui sera composé de cinq membres, dont deux seront choisis par la Prus^eet deux autres par le Danemarck; aucun membre de l'ancien gouvernement provisoire ne pourra siéger dans ce gouvernement; toutes les résoluiiojis de l'ancien gouvcrNcnient provisoire seront abrogées; le duché de Luueiibour;; son idmiiii^lré par trois personnes nommées par les doui puissiii^tes coniraciautia; CCS stipulations ont été garanties par la Grande-Bretagne. Ni le Uanomarck, ni k Conrédération germuiiquaDe sa désistent, pu- ces alipulations.da leurapr^
da Holstein, a voté, cette fois, avec la gauche démocratique, et le ministère du vicariat est renversé.
a II ne faut pas s imaginer, ajoutait cette correspondance, que la démocratie allemande ait de la haine contre la nation danoise : elle reconnaît parfaitement que le Schleswig parle danois, et veut rester danois dans sa partie septentrionale ; elle sait que forcer une population en ce sens serait un acte peu digne des principes démocratiques; elle veut donc que le nord du Schleswig reste au Danemarck ; mais, en même temps, elle s'oppose vivement à l'armistice, parce qu'il a été conclu d'une manière tout à fait arbitraire, en cachette, pour ainsi dire, par le roi de Prusse seul et par le vicaire, sans la contre-signature des ministres constitutionnels.
« Il y a donc violation flagrante de l'organisation unitaire de la confédération germanique. En outre, la Prusse n'était autorisée, à conclure l'armistice que pour (roû mois ; elle l'a eonelu i^ovLvsept mois, et dans ces sept mois d'hiver, les bras de mer qui séparent les lies danoises du Schleswig et du Jutland, sont couverts de glace; par conséquent l'armée allemande pourrait très-bien y aller à pied pour contre-balaocer de la sorte l'avantage que les Danois tirent (}e leur marine.
« La Prusse et le vicaire général, poursuivait le correspon-. dant, ont donc commis la faute de laisser nommer le comte danois Moltke, si détesté dans le Schleswig-Holstein, le chef des ultra Danois, comme chef du nouveau gouvernement des deux duchés allemands. D'ailleurs, ce nouveau gouvernement est danois aux trois cinquièmes de sa composition. L'ancien gouvernement révolutionnaire et l'ancienne constituante démocratique des deux duchés sont dissous, leurs décrets annulés ; les
tentions respectives; les ratifications seront échangées à Lubeck dans le délai de dix jours. »
L'assemblée nationale avait bien raison de dire que c'était Ut un trailé iout à faii pniM^en.
Tom lu. 5î
du Scbleswig sont arrachés à lenrs cadres et livrés aux bai , par lesquels Us seront licenciés sans aucun doute; les tr ws allemandes sont forcées de se retirer jusqu'à l'Elbe, et l bourg est rendu h la réaction bureaucratique du roi ab tiste de Danemarck.
« I assemblée nationale de Francfort avait donc bien le droit de s'indigner de ce traité prutiien. Les démocrates de l'assemblée poussent à toute force vers une rupture entre la Prusse, qui a trahi l'unité, et le pouvoir central ; ils savent que le parti démocratique du Schleswîg-Holsteîn est sur le point do proclamer la république, et que de là naîtra un conflit entre la Prusse réactionnaire et séparatiste, et l' Allemagne unitaire et progressiste....»
A ces détails sur les causes du rejet de l'armistice, nous ajouterons que cette affaire venait d'impressionner vivement les populations allemandes. Celle de Francfort assiégeait ta salle de l'assemblée, au moincnl de la discussion ; la résolution de la majorité, fondée sur ce que la Prusse avait insulté le parlement central, fut saluée d'interminables applaudissements, qui redoublèrent lorsqu'on sut que le ministère venaîl de donner sa démission en masse : on se flattait même que le vicaire général en ferait autant. Sous quelque face que l'on envisageât cet acte de virilité de l'assemblée nationale, on ne pouvait se dissimuler qu'il devait avoir les conséquences les plus graves pour l'Europe entière.
Il y eut cela de particulier dans ce rejet qu'il fut accueilli avec joie tant en Allemagne que dans les duchés eui-mèmes. Tandis que la ville de Cologne se hâtait d'envoyer une adresse à l'assemblée nationale pour lui dénoncer la conduite de U Prusse et prier le parlement de défendre la révolution des duchés, lors même qu'une guerre européenne en serait le résultat, la population de Kiel et des autres villes des duchés se réjouissait de ne point passer sous les ordres du comte do Mollte,
qui, disait- on, avait foulé aux pieds les droits nationaux. a Son gouvernement, ajoutait un journal, serait comme si demain le prince Hetternich reprenait le gouvernement de rAutriche. »
— « Quoi qu'il en soit, lisait-on dans le Correspondant de Hambourg, ce gouverneinent n entrera pas en fonctions : le peuple, l'assemblée nationale, qui se réunit demain, protesteront. D'ailleurs, les membres du gouvernement provisoire ne voudraient pas avoir pour collègue M. Moltke. »
C'était donc un parti pris partout de repousser le traité fait par la Prusse.
« Voilà, s'écriait un publiciste démocrate, une belle et grande occasion pour la république française de montrer sa sympathie pour la cause de l'Allemagne révolutionnaire, qui vient de se lever d'un bond pour déchirer le parchemin de la trahison et en appeler aux sentiments unitaires de la nation. Voilà aussi un beau rôle pour la France ; car elle est évidemment la seule puissance qui saurait se faire entendre comme médiatrice en faveur de l'Allemagne unitaire et démocratique, contre la Prusse séparatiste et absolue. >>
Nous verrons plus loin quelles furent les suites de la vigoureuse détermination de l'assemblée nationale allemande, et quel parti le gouvernement de la république française tira de son influence sur l'Allemagne démocratique.
En attendant, nous terminerons ce dernier chapitre consacré à l'extérieur, par un coup d'oeil rétrospectif sur les événements qui agitèrent l'Irlande et l'Angleterre dans cett^ époque de crise européenne, crise dont les conséquences se firent sentir jusque sous le gouvernement de plomb qui écrasait l'Espagne.
Nous aurons peu de chose h dire de l'Angleterre, de ce peuple qui se met en ébullition aussi facilement qu'il retombe au tempéré et à la glace ; de ce pays où l'on voit des manifes-
ns imposantes de cent mille hommes se dissiper comme la
evant la baguette dn constable.
I la fameuse pétition monstre des chartistes deLon-
■ésentce par Feargas O'Connor, pétition que H. Cripps
ut pas qu'on examinât, parce que, disait-il , elle ne
ne cinq quintaux et demi an lien de cinq tonnes, «(
' intre membre des communes, H. Thomley, contesta
rali t, parce qu'au lieu d'émaner de cinq millions de
[-ens, elle ne contenait que deux milltoni de signatares;
;s la présenlation de cette pétition monumentale, diwns-
nous, les chefs chartistes ne trouvèrent rien de mieux à bin
revenir k la charge. « Dans tous les meetings cbartislai
.iendronl le vendredi saint et après Piques, s'était éerii
en rentrant à la convention, il faut engager ces
igs à inonder la chambre de pétitions > Apris
Pâques , que le déluge des pétitions commence I »
Ce qu'on appelait la convention adoptait alors la rédaction d'nn mémoire à la reine pour obtenir le renvoi du ministère, la dissolution du parlement et l'appel au conseil d'hommes politiques amis de la charte. La montagne en travail accouchait donc de la souris I
C'était avec ces moyens que les chartistes de l'Angleterre espéraient combattre les mauvaises tendances de l'aristocratie; c'était pour faire prendre en considération leurs demandes, très-modérées d'ailleurs, qu'ils se promenaient en nombre immense dans les rues de Londres, jusqu'à ce que les agents de la police les eussent rossés brutalement et renvoyés chez eux le bras en écharpe ou la tète fendue [').
{') le Morning-Ckroniele, en rendant compte du dernier meeting des chartistes de Londres, s'exprimail de manière à faire croire qu'il prol'essail le p\as prorond mépris pour l'Iiumanilé. « La police a joué du bàion, disait avec jubilation le journal des modérés ; il y a eu pluiieart ttlti ou^ertet. n
Le Daiiy Niu>i tenait à peu près le même langage. • La police, raconiail-il
Cependant F aristocratie faisait mine de vouloir prendre au sérieux ces sortes d'émeutes à jour fixe, et qui n'allaient jamais au delà de quelques rixes avec les constables ; elle s'efforçait de faire croire à un danger réel, afin de pouvoir solliciter des mesures liberticides contre les réunions du peuple. <( Les charlistes sont ici, disait un journal en faisant allusion aux craintes manifestées par les aristocrates ; ils sont là ; ils vont tenir un
meeting, deux meetings , trois meetings à la fois Les
chartistes s'arment ; ils veulent lasser la police ; ils seront bientôt au nombre de cinq tent mille hommes sous les armes.» Et les trembleurs de la bourse ou des châteaux ne parlaient , comme les réactionnaires de France, que de moyens extrêmes contre le peuple. L'aristocratie^e manquait pas de dire en passant que le ministère manquait d'énergie.
« Il faut, s'écriait le journal le Times, il faut mettre la main sur un des meneurs de ces rassemblements qui inquiètent Lonr dres, et le juger sous l'empire du nouvel acte du parlement , puis l'envoyer aux Bermudes tenir compagnie à sir John Mitcbell. Le résultat de cette mesure serait de calmer l'effervescence dans les rues de Londres. Le crime doit être puni à Londres comme à Dublin. »
Des deux côtés du détroit on retrouvait ainsi la même haine pour les prolétaires, le même désir de frapper ceux qui voulaient un autre ordre de choses que celui proclamé par l'aristocratie ; et lorsque quelque voix s'élevait au parlement pour interpeller Fautorité sur la conduite de la police à la fois provocatrice et lâche, puisqu'elle se ruait toujours sur des foules désarmées, et quelle frappait indistinctement vieillards, femmes, enfants,
à 868 lecteurs, frappait la foule à coups de b&ton. Quelques individus tombèrent sans connaissance.... >
Dans la réunion des chartistes qui avait eu lieu le 5 juin à Bishop-Bonner* 'Selds, il y avait eu, de l'aveu des journaux aristocratiques, 70 à 80 indfvidus grièvement blessés.
ly répondait, comme le faisait autrefois M. Guîzot: « (ju'il
n îit la responsabililé de ce qui s'était passé, comme ayant
lui-même les instructions aux commissaires de police; »
lajorité de la chambre applaudissait lorsque l'aulorilé
ait qu'il y avait eu beaucoup de personnes blessées dans
cule émeule. Aussi le journal français qui rapportait ces
pouvait-il s'empêcher de remarquer celte recrudes-
baine, puisque autrefois les réunions populaires, ao
d re maltraitées, étalent protégées par l'autorité. « L'An-
're est toujours le pays des luttes indignes, des combats
bâton, s'écriait le journaliste français; les meneurs de l'a-
cratie ne se préoccupent pas plus des citoyens blessés dans
rassemblements, que s'il^' agissait des suites d'un combat
coqs, La police aux prises avec le peupleest un spectacle;
1 stocratie Juge des coups et applaudit : c'est ce qu'on a fait
à la chambre des communes. »
En réfléchissant à ce qui se passait alors en Angleterre, un autre publiciste français en tirait cette conséquence : que les prolétaires anglais étaient loin encore du jour de lenr émancipalion.
Néanmoins , les meetings des chartistes devenaient plos nombreux, malgré et probablement à cause de l'intervention brutale de la police ; les aristocrates du pays, et surtout ceux de la chambre des communes, se montraient fort préoccupés de ces rassemblements ; ils tenaient la police et la garnison sur pied jour et nuit, et cela dans le but avoué d'obtenir une législation sévère contre l'agitation dans les rues. Ils s'étaient montrés très-eiTrayés de la manifestation cbartiste qui devait avoir lieu le 12 juin ; ils battirent des mains comme s'ils eussent remporté nnc grande victoire lorsqu'ils surent que cette manifeslalion (ilait ajournée indéfiniment.
Dans l'intention de rétablir la tranquillité au sein des villes, le député Hume, quoique fort peu révolutionnaire, crut devoir
déposer à la chambre des communes une proposition pour la réforme électorale.
c< La chambre, constituée comme elle Test aujourd'hui, dit ce député, ne représente pas convenablement la population, la propriété, ni l'industrie du pays. De là un vif mécontentement qui augmente parmi une grande partie de la population. Il est dès lors opportun, dans le but d'amender la représentation nationale, que la franchise électorale soit assez étendue pour comprendre tous les tenanciers ( house hoUer ) ; que le vote ait lieu au scrutin ; que la durée du parlement ne dépasse pas trois ans, et que la proportion du chiffre des membres du parlement avec le chiffre de la population soit rendue plus égale. D
H. Hume accompagna sa proposition de quelques commen«taires qui ne manquaient pas de justesse. D'après ses calculs , sur six millions d'adultes, un million seulement étaient inscrits comme électeurs. U y avait donc en Angleterre cinq millions d'adultes mécontents jusqu'à l'indignation de se trouver ainsi exclus du droit de participer à l'élection des députés de la nation.
« Faites donc cette sage concession à l'opinion publique, flf écriait cet orateur ; cela vaudra mieux que ce luxe de constables et les surabondantes précautions de police prises le 10 avril dernier pour assurer la tranquillité publique.
Il va sans dire que le ministère et les ministériels repoussèrent de toutes leurs forces la réforme électorale ; et la proportion si bénigne de M. Hume fut enterrée par 351 conservateurs ; 84 membres des communes votèrent seuls pour la prise en considération de la proposition. L'aristocratie et ses suppôts aimèrent mieux se jeter dans les voies des répressions rigou^ reuses, en employant la force brutale contre le droit ; ce qui &isait dire à un journaliste que ce triste résultat affectait : « Celui qui veut que la puissance de l'idée et du droit suc-
combe devant la force brutale esl un insensé qui creuse son propre tombeau. Plus la résistance à l'idée, au droit, esl opiniâtre et aveugle, plus la lutte est acharnée, plus sa ruine sera grande et profonde. »
Les ennemis du peuple n'écoutaient rien que leur haine. Elle leur suggéra en ce moment-là une mesure qui eût suffi, en d'autres temps, pour faire mettre en accusation ceux qui l'avaient conçue. Celte mesure consista à armer les constables et les autres agents de police, qui avaient déjà à leur service le gourdin des assommeurs, d'un coutelas très-redoutable, qui leur permit dès lors d'éventrer les récalcitrants. Et, comme on devait s'y attendre, ce moyen, mis entre les mains de la police, ne fit qu'animer les antipathies du peuple anglais pour ses oppresseurs.
Mais c'était surtout en Irlande que ta révolte contre cette oppression prenait le caractère in plus grave.
Nous avons déjà fait connaître les circonstaoces qui avaient amené l'arrestation des trois chefs de la confédération irlandaise, O'Brien, Meager et Miltchell. Dans une réunion géné< raie des clubs confédérés, tenue à Dublin, le 20 avril, les chefs de la Jeune Irlande firent signer une déclaration portant qu'on résisterait pied à pied au gouvernement oppresseur qui pesait sur le pays. « Nous nous armerons et nous équiperons, y était-il dit, et nous risquerons notre existence pour la défense de la patrie, si nos services sont nécessaires. »
— « Soufflez donc, soufflez donc le feu , s'était écrié Mittchell avec cette éloquence populaire qui lui était familière ; forgerons, à l'œuvre! que jamais votre feu ne s'éteigne I forgez du fer pour les piques libératrices. La bataille de la constitution commence dans les forges ; elle s'achèvera sur les champs de bataille et dans les rues. »
La presse irlandaise n'était pas moins explicite, témoin ces lignes du journal la Nation, qui s'imprimait à Dublin :
DE LA RÉVOLUTION DE l848 41T
€ La guc rre civile, disait cette feuille rédigée par les chefs de la Jeune Irlande, vaut mieux que la soumission à la tyrannie anglais-*. Oui, il faut les prendre et les enlever, ces droits qne l'on n<ius dénie tyranniquement, et c est à nous de commencer une guerre qui doit unir par F affranchissement ou Textermination de la race irlandaise. »
Et comme il allait être bientôt question de mettre en jugement les trois chefs irlandais, M. Brennan déclara, dans une réunion tenue à Middleton, qu'il fallait s armer à tout prix. € Si le gouvernement veut, en vertu de nouvelles lois draconiennes, fi ire déporter de braves gens, ajouta-t-il, on devra s'opposera ce que cette iniquité s'accomplisse. »
Deux j( urs après, un grand meeting ayant été tenu à Drogheda, Mîttchell, qui y assistait, s exprima encore en ces termes :
« Pour (conquérir ses droits, le peuple irlandais doit faire ce qu'ont fait les démocrates de France. Pas de pétitions à la chambre des députés, pas de négociations avec le ministère Guizot, pas d'adresse au roi Louis Philippe. Non 1 Organisation des clubs, et puis la fashion française I Eh quoi I s'écrieront des propriétaires alarmistes, voulez-vous donc tout saccager, tout brûler? Je réponds : Que voulez-vous voir de plus affreux que ce qui se passe en Irlande, où un million d'hommes meurent de faim... Je préfère, à la continuation d*un tel état de choses, la mort, l'anarchie ou toute autre chose. Je sais que l'on me qualifie di brigand, de mécréant; ceux qui le disent mentent impuném:^nt. Je n'ai jamais prêché le pillage; mais je veux l'affranchissement de mon pays... »
Entin O'Connor, parlant h ses amis de Noftingham, dans
un meeting tenu en cette ville, avait exposé ainsi son plan :
« En avant, nous nous soutenons ; en arrière, nous tombons,
La charte, et pas de capitulation. Je n'ai jamais été partisan du
déploiement de la force physique ; je n'ai jamais engagé le Tom ni. 83
Le» ra» 6b h J«»e IrUode cHioM Ame 4*to ; die TOnUil of|DiDiser le p^ «MS nnâân «4 mner t/iiu les cilareos p*r ksr iMaryamii gifde mimMit niUoDate. destisée à prattger Tfa lotM M* ';iiiMrinM do dcibiks et de l'éCna^er. c rAof^lelent;. ■ fl était, diail-on dans Ums les dvbe. ém deAir | de tintai homme de §« lenîr prêt i loateéreataalilê. *
CefMïndant l'iititontè redonblAit d'elEarU pcpsr faire ■ lea [iroj<Hs dcM |uIriolc« irlandais ; les magistiab de DnUia n lIcilaioDt la fermeture des club«, foTeis les plus ardeals de f^ j gilation que les cher» enln^lenaient parmi le peuple. De toa t cAtéfi, on Hf-mandail des mesures énei^ques de compresîaa.
Vn événemcot doDt la ville de Limerick fol le tbéilre fiiin^ oit aux rûoctioDnaîrcs l'occasion qu'ils cherchaient d'appliquer k cct(6 ville les loi>i lea plm violentes. La maison où se tenait le meeting auquel assistait ItlittcheJI, ayant été attaquée par leH r:onlrc-révolutioitnnircb ameutés, un homme tomba mort 8UUH leH (;(>U|)H de feu tires sur cette maison et de la matsoa iiii^iiio. Il H'cnsuivit un affreux tumulte, au milieu duquel Mitlclioll, ()'l)ri<!n et Menglier furent insultés et frappés. L'aat«rîl<) jirolitn ilo ces déiilurabics désordres pour déclarer la \Tlle un <'<(al do KÏégo, et la lui martiulc fut proclamée dans tout le eoMiti''.
IliciilAl In cour du Lanc de la reine entama le procès des trois vIk'I'h irluiidiiiH. O'Iti'ien écliiip|ia aux poursuites haineuses du Hiiiivcrru-nit'iil par la ilocliinilion du jury. Quant à Milteliell, <|ui iiïtiil d'idioni voidu se fjiiro rcpréscnler dans le procès, la rtnir dt'i'idii nu'il ci)iii|iiuallniit en personne.
V.i\ nn^iiii' toiii|is (ptt> et' [n-iKès lixiiit rallention piil)lique, les nHi'iitv du pouvoir <■! In poliiv txlraord inaire de Dublin parais- ■nii'iil vil iltMinor lii'tiui'iuip di' mal [>our amener une coilisioD
entre le peuple et la troupe ; mais une af&che dans laquelle les chefs des clubs invitaient le peuple à ne pas donner dans le piège, suffit pour faire échouer les projets de la police.
« Leur but, lisait-on dans celte affiche, est d'attirer le peuple à une bataille pour laquelle ils sont prêts, tandis que lui ne Test pas. C'est à vous, Irlandais, de choisir votre heure. »
Le 26 mai, la cour prononça enfin le jugement contre John Mittchell; il fut condamné à quatorze années de déportation, comme coupable de haute trahison, crime prévu dans les dernières lois draconiennes, rendues par le parlement. Mittchell, en se défendant devant le jury, s'était exprimé en véritable martyr de la cause populaire. « Je savais que je jouais ma vie, avait-il dit; mais je savais que, dans toute alternative, la victoire serait pour moi. Elle est réellement ponr moi ; car je ne présume pas, en effet, que le jury, les juges, ni toute autre personne présente à cette audience, s'imaginent voir un criminel à cette barre »
Mittchell ayant été vivement applaudi, la police intervint dans la salle pour faire cesser cette marque de sympathie, et le président protesta contre un pareil langage.
<( Permettez-moi d'ajouter, reprit Mittchell, que, dès le principe, j'ai agi sous F inspiration du devoir. Je ne me repens de rien de ce que j*ai fait, et je crois que la marche que j'ai ouverte n est qu à son début. Le Romain qui voyait froidement brûler sa main devant le tyran, lui promettait que trois cents amis feraient comme lui ; ne puis-je pas promettre aussi (se retournant vers les amis qui l'entourent) que pas un, ni deux, ni trois, mais cent amis feront comme moi? »
Le juge ne pouvant plus comprimer les applaudissements et l'agitation de la salle tout entière, cria aux geôliers d'emmener Mittchell, qui, en effet, fut entraîne aussitôt.
Le même jour, le défenseur des droits de l'Irlande fut placé sur un bateau è vapeur et conduit immédiatement à Spick-
UISTOIHB
, dans le comté de Cork, ob il devait attendra sa traaqiof^ lûon définilÎTe.
€ Nous &spérons qu'aucune faiblesse, disait l'orcane de celte tocralie sans entrailles, ne s opposera à ce qu'il subisse ud iment mérité, celui delà déportation. »
Un outre journal de la mèine couleur politique, le forain;;- I mick, après avoir dit qu'il n'y avait pas eu h Dublin des
sorâres bien sérieux k la suite de la condamnation de Mittefaell, ajoutait que dtistjamim seulement s'étaient réunis dans s environs de Newgate, et que la police avait été obligée de jouer du bâton. « M. Devin Reilly et un frère de Miltchell qui se troQTbitdaos la foule, continuait ce journal avec ta mèmeaméaîté, ont été renversés ; ils ont été obligés de se faire panser. •
Lorsque iMiltchell s'est embarqué sur le Sheai Wutcr, qui l'a conduit à Spick'Island, la foule a crié chapeau bas; tous les spectateurs l'ont salué aflectueusement. Mais ce furent là \e^ dorniéres consolations qu'il reçut. A peine eut-il quitte la geôle qu'oa lui rasa les cheveux, et on lui mit les fers à la jambe droite, reliés par une lourde chaîne. Un membre de la chambre des communes, M. Roche, ayant demandé au ministre de l'intérieur si le gouvernement avait l'intention d'exécuter, dans toute sa rigueur, la sentence rendue par la cour du banc de la reine, à Dublin, contre Miltchell, sentence qu'il considérait comme cruelle et hors de proportion avec le délit, le gouvernement répondit qu'il avait donné l'ordre formel de mettre la sentence à exécution.
L'aristocratie anglaise avait poussé des cris de joie en apprenant la condamnation de Mtttchelt. Mais elle oubliait que ^I^ lande renfermait un grand nombre de citoyens distingués qui allaient marcher sur les traces du chef de la jeune confédération , et que le gouvernement aurait encore de bien mauvais moments à passer à cet égard ('), Déjà l'on fut obligé de répri-
{■) (Noire ami Mitchell a é;é assassiné, depropos délibéré, par ud jurr *^''
mer, dans les quartiers occidentaux de Londres, des émeutes, è Toccasion de la condamnation de Minchell. Les troupes furent sur pied.
D*un autre côté, la confédération venait de déclarer qu'elle adoptait, avouait et professait les opinions et principes de Mittcbell. La publication périodique qu'il faisait paraître devait être continuée ; enfin l'association du repcal et des chartistes avait décidé d'adopter la famille du condamné, et de pourvoir à son entretien, ainsi qu'à l'éducation de ses enfants. Une copie de celte résolution devait être présentée à M"* Sliltchell, avec Fexpressipn de la vive sympathie des chartistes et des repealers.
iMitchell avait à peine quitté l'Irlande, que la confédération publiait une adresse au peuple d'Irlande, qui devint bientôt le sujet de toutes les conversations. Le ministère se montra inquiet, non-seulement de ce qui se passait en Irlande, oii tous les citoyens étaient sollicités de s'armer, mais encore de l'agitation qui régnait en Angleterre.
En Irlande la grande affaire à l'ordre du jour des patriotes était la réunion et la fusion de la vieille et de la jeune association. Dans une séance tenue è Dublin , par les membres les plus marquants du repeal, on avait entendu le président Calway déclarer qu'une fusion était opportune et désirable. « Pour arriver au repeal, ajouta-t-il, il faut concentrer l'opinion publique. On me demaifdera si je conseillerais pour cet objet une prise d'armes : Non ; mais je proclame que tout Irlandais a le droit de porter des armes et d'en user pour sa légitime défense. La loi et la constitution an;j;laise reconnaissent trois armes: la langue, la plume et Je ylaive. Les deux premiers sont les armes de la raison. Quant au glaive, Blackstone
et par un procureur général catholique, s'était écrié Doheny dans un banquet; mais, qu'eu le sache bien, uou& ue sommes pas geus à nous laisst;r intimider: il est au ciel un Dieu vengeur! »
{ne tout sujet a le droit de porter les armes pour le cas de
jne défense. »
Mjà VieiVc Irlande, par l'organe de John O'Conneli , répondit
lia question relative à fa fusion devait être ajournée de quel-
« joarft afin de pouvoir consulter l'opinion publique. Abor-
it ensuite celle de l'armenieot des Irlandais, cet orateur,
18 nier le droit du peuple, émit l'opinion que le re[)cal
orrait être obtenu par des moyens lègaui et paeiûques. A ces
s l'assemblée ût entendre de nombreuses dénégations, qui
^rôDt le fameux agitateur, devenu si calme , h supplier le
^rauple irlandais de ne pas prêter l'oreille à ceux qui lui con-
'illaient de s'armer.
"Gonnel impatientait alors les nouveaux chefs irlandais par .
«amenientde la fusion. Non-seulement il mettait obstacle
Tsonnellement h cette réunion désirée, mais encore on lui
eprochait avee raison d'empêcher le vieux clergé d'adhérer i
la fusion.
En ce raomenl-là , les clubs prenaient en Irlande , comme en Angleterre, une extension immense; les confédérés irlandais paraissaient organiser et compter leurs forces pour la lutte qu'ils allaient avoir à soutenir contre l'aristocratie anglaise. On ne mettait pas en doute qu'avant peu le pays ne fût couvert de quelques centaines de mille hommes armés et en quelque sorte disciplinés et prêts à exécuter tout ce qui leur serait conseillé par les chefs du mouvement. Ayx approches de la crise, les journaux irlandais devenaient très-explicites : Le Fel(/n disait que le salut de l'Irlande exigeait la séparation des deux îles. — L'/m/i ne voulait pas que les terres d'Irlande servissent à nournir et à engraisser les chacals dévorants.
« D'ici à deux mois, ajoutait cette feuille, l'époque delà lutte arrivera. Ainsi que chacun fasse son testament, et se prépare h mourir, ou à vivre libre ! »
Comme on le pense, le gouvernement anglais ne restait pas
inactif en présence de ces menaces; il prenait toutes les mesures que les circonstances nécessitaient afin d'être prêt au jour du danger. Non-seulement il ne cessait d'envoyer des troupes dans les villes et les contrées qui exigeaient une surveillance active, mais encore il trouvait le moyen d'enlever chaque jour quelque chef aux Irlandais. C'est ainsi que la plupart des journalistes avaient été successivement emprisonnés , et devaient être jugés comme prévenus du crime de haute trahison ou de félonie. Quant à Meagher, ses amis voulaient le soustraire aux ressentimonts de l'aristocratie en l'envoyant en Amérique; mais il se refusa à quitter la partie.
En présence de ces excitations successives, la Jeune Irlande s'en pren lit au parti d'O'Connel, et adoptait la résolution suivante :
« Le r tard apporté à la formation de la ligue irlandaise a été mis à preflt par le gouvernement pour arrêter et emprisonner les hommes qui soutiennent avec le plus d'ardeur les droits du peuple. Le seul moyen de mettre un terme à cet état de choses nuisible aux intérêts du peuple, c'est de former promptement la ligue irlandaise, qui réunira toutes les classes d'Irlandais désireux d'obtenir l'indépendance de leur pays. »
Les aristocrates et leurs journaux ne cessaient alors de peindre les lilandais comme avides de pillage et comme n'ayant d'autre but que celui d'établir l'anarchie. Quoique ces ignobles moyens fussent usés, les chefs des clubs, O'Brien et Richard O'Gormon, répondirent è ces calomnies par un nouveau manifeste dans lequel ils exposaient franchement l'objet de leurs patriotiques efforts.
« Loin de travailler au renversement de l'ordre, y disaientils, loin de vouloir établir l'anarchie perpétuelle, notre premier soin a été et est encore d'assurer l'indépendance législative de notre patrie, sans préjudice d'aucune classe de ses habitants. Dans Faccomplissement de nos projets, nous espérons
lerminer les souffnmc^îs, et, par conséquent, les désordres qui n'ont jamais cessé d'al-ecler noire peuple sous le joug de l'Angleterre. »
Tout à coup on apprend h Londres que l'Irlande s'est lerée pour secouer enfin le joug d'une aristocratie dét&*tèe; (jue fin- BurreclioD a éclaté h lo fuis sur deux points, à Walerford. oà se trouve Henyher, et à Ciirriek, où est le révérend père Brrne. La bourse et la cité Je Londres sont dans une agitation extrême; les tords et les banquiers paraissent atterrés; et lorsqu'on interroge le ministre, il se borne à déclarer que Tétai de siège serait poussé jusqu'aux dernières limites; ce qui fut considéré comme peu rassurant. Aussi les journaux anglais, sous le délire de la peur, proposent- ils les mesures les plus impitoyables; ils veulent qu'on en finisse a\GC l'hydre, qu'on i'dcra» à tout jamais.
Mais le n:\inistere n'a pas besoin d'clre poussd dans la voie des rigueurs. D'un seul coup ii déclare sept districts de l'Irlande en état de siège. Des troupes sont expédiées de tous les points sur les lieux où l'on disait que l'insurrection se montrait ; des nuées d' agents de police, de conslabics, etc., débarquent à Dublin, à Cork, et se répandent partout. On parle de 45,000 soldais que le gouvernement aurait réunis contre les Irlandais. Enlin lord Clarendon, lieutenant de la reine en Ir lande, accourait à Londres pour s'y concerter avec le ministère.
Or voici ce qu'il y avait de vrai dans les causes de celte panique que les journaux de Londres et le gouvernement avaient fait planer sur toute l'Angleterre.
Le gouvernement anglais, inquiet du langage et des préparatifs des Irlandais, et craignant un soulèvement général armé, si on donnait le temps aux clubs d'orgonisct l'iiisurrection; le gouvernement, disons-nous, s'était leiiu |)rèt aliu de saisir la première occasion qui se présenterait pour écraser les patriotes
DE LA REVOLUTION DE tS4 8. 42^
avant le mois de septembre, époque présumée pour la prise d'armes générale.
Cette occasioa, il crut la trouver dans ce qui se passait à Waterford, au meeting de Shévriamon, oii Meagher et Doheny haranguèrent cinquante mille personnes. Au retour du meeting, l'immense cortège qui accompagnait les chefs fut arrêté par la force armée, les autorités ne voulant pas que le défilé eût lieu. 3Iais le peuple força le passage, et se rendit ainsi maître de la ville.
En même temps, la population de Carrick ayant appris que trois chefs de clubs venaient d'être arrêtés, courut réclamer leur liberté. L'autorité s étant bien gardée de céder d'abord, O'Donnell et Mandeville se présentèrent devant le magistrat, et lui annoncèrent que le pays se levait, et que, dans une demi-heure, les forces populaires auraient écrasé la garnison. Le magistrat hésitait encore. Alors le peuple, qui arrivait en grandes masses, entoura la prison. Déjà l'attaque avait commencé, lorsque la garnison mit bas les armes.
Ces deux faits, très-graves sans doute, pouvaient donner la mesure de Taudace des patriotes irlandais; mais ils n'étaient oependant pas. ainsi qu'on l'avait annoncé en Angleterre, les préludes de l'insurrection générale; ils étaient arrivés spontanément, et ne se rattachaient point au plan que les chefs pouvaient avoir formé pour le moment suprême. Aussi furent-ils considérés, par les patriotes irlandais, comme des événements fortuits.
Mais le ministère crut pouvoir s'en emparer pour exécuter ses projets de compression ; l'occasion de porter la terreur chez les Irlandais lui parut favorable, et il s'en saisit opportunément, en déclarant qu'il existait en Irlande une conspiration ayant pour but non-seulement de s'opposer à ce que la justice eût son cours dans le procès qui allait s'ouvrir, mais encore de
TOMB ni. 54
er, par la force, toutes lois et tout ordre, el d'engager le ins une lutte mortelte.
ordres furent donc donnés en conséquence, chefs irlandais, surpris ainsi dans leurs tournées el leurs lings, déclarèrent que le sang coulerait à la première atl»- ; mais ils n'étaient pas ous-mouies d'accord sur le parti Is allaient adopter.
Le journal la Nation, en appelant aux armes tous les ci- 'ens, s'écriait que le easus belii était arrivé. « Cest une hitte nort qui s'engage entre le meurtrier et ta Tictime I s'écriait rédacteur; levez-vous, Irlandais; IHeu k wut/ frvppaf
— « Le peuple irlandais, lisaî^on dans une prodamatioD, stigmatisé du nom de lÂche à tout jamais, s'il ae sùnt l'occasion de secouer le joug de l'Anglais. »
— a Hommes d'Irlande, s'écriait Gnvon Doffie, puisque la mdence le veut ainsi, soyez les instruments de la volooti ine. Appelés h être les martyrs de la liberté, moutoei-voiii
dignes de cette noble et sainte mission. »
— « A l'œuvre, ajoutait John Martin. Amis, ne vous laissez pas effrayer par ces 40,000 machines de destruction qui s'apprêtent à faire de vous une boucherie , è vous tuer sur le sol de la patrie, pour vous punir de la trop aimer. Aux armesl atu armes! mieux vaut la mort, une mort sainte et glorieuse, qu'une vie déshonorée. »
— « Eh bien : aux armes, disait Lalor. Combattons dès septembre, si nous le pouvons; plus tôl, s'il le faut. Mais qui commencera ? qui frappera le premier coup ? qui cueillera la première palme? «
— « Aujourd'hui ou jamais, répondait Joseph Brenon; aujourd'hui pour toujours ! Mais, direz-vous, nous ne sommes pas prêts I Le serez -vous jamais plus et mieux ? Je suis de ceux qui pensent que le mieux serait de subir notre dcsiinée sur-le-
champ, et d'être libres dans la mort, si aous ne pouvions pas
vivre libres. »
Meagher, avant de quitter Wateford, adressait aux habitants de ces contrées une proclamation dans laquelle, s élevant contre la prohibition des armes, il disait aux patriotes : u Comme les hommes de Limerick, de Carrick, de Tipperary, soyez fermes, organisez-vous avec calme, promptitude et sans peur. Vos chefs ne manqueront pas de vous donner les conseils voulus par les périls du jour. Dieu sauvera le peuple ! »
Enfin, Doheny, parlant au meeting tenu dans le Tipperary, laissait derrière lui le repeal, et invoquait une république, aux applaudissements de ses nombreux auditeurs.
Ainsi, au moment où F aristocratie anglaise lançait ses forces contre l'Irlande et commençait la lutte par l'état de siège et la prohibition des armes, les Irlandais n'étaient pas d'accord sur l'opportunité de lever l'étendard de la délivrance. Tandis que quelques chefs voulaient qu'on s'insurgeât immédiatement, d'autres étaient d'avis de renvoyer la levée des boucliers au mois de septembre I
Ajoutons qu au moment où les populations, dominées par les circonstances, déclaraient qu'elles n'obéiraient pas à l'ordre de déposer les armes, et qu'elles s'en serviraient pour défendre les droits du peuple et la liberté de leurs chefs, le fameux agitateur John O'Connel , qu'on disait vendu à l'aristocratie, publiait une longue lettre au peuple irlandais pour le calmer.
Ce défaut d'entente et de spontanéité, en présence d'un ennemi décidé à agir, devait perdre la cause de l'Irlande.
En effet, k quelques jours de distance de la panique de Londres, vers la fin de juillet, les journaux de cette ville changèrent subitement de ton et chantèrent victoire. A la suite de quelques collisions entre la troupe et les habitants du midi de l'Irlande, collisions sanglantes et dont le résultat avait d'abord paru de bon augure pour la cause de la liberté , on resta tout
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prit successivement que Meagher et O'Brien étaient en fuite; ir.'Kllbrii^DolieiiYiet aùttes chefs s' étaient retirés dans itiës dé î^hàrbon de terre et sur les montôgùes deKepper, le docteur R^ân et if)rèsque tous lès journalistes patrioiiss ah*étés ; qjùtè les troupes C&ùvraîent tout le pays, et enfin le gouVeÉ'nemettt'tridtnpbaît partout, saris ((n il'y eût nulle t cette résistance désespérée k laquelle on s'attendait. Eèà undais àtàient été piif^à T improviste dans la contrée âgitiSe chefs, et les autres coritrées n'avaient pa^ boug;é , atla: r ordres que lés chefs devaient donner. Ainsi, la malheureuse Irlande allait voir river ses fers pour pas airoîr coîtnpris que, datis la guerre du peuple contre ses ii^eâsëurs, oh né déit pas procéder avec le compas à là main, vaincus furent albts' Tobjet des plus basses calomnies de la dës' Jburnatii' aristocrates . Ils ne cessaient d' apprendre i I lédfénr^'ce que les journaux réactionnaires 3e la France îenlàf îéhiiHs abohifié^; i feàtôir : que les Irfaridàis et les chartistes de Londres n'avaient jamais eu d'autre but sinon de voler, piller et incendier. On les appela les brigands y les anarchistes, les malfaiteurs, les forçats libérés!,,,.
Que si, pour achever cette revue rétrospective des événements de l'extérieur, nous jetons les yeux sur l'Espagne, ofi règne le sabre de Narvaez, nous y verrons le glaive de la vengeance se promener sur la tête des patriotes. Dans ce malheureux pays, la réaction était arrivée jusqu'à remettre en pratique les anciennes tortures de l'inquisition. Les citoyens que la justice à la turque ne pouvait pas convaincre de culpabilité, étaient livrés au régime de la bastonnade, qu'on leur appliquait, en prison, comme une sorte de question extraordinaire.
Malgré ces rigueurs, une révolution paraissait imminente en Espagne : aussi jouissait-on à Madrid du spectacle de Tartillcrif^ constamment braquée sur la ville.
L'arbitraire fut poussé au point que le chargé d'affaires du gouvernement anglais près celui de l'Epagne, M. Bulwer, se vit dans la nécessité d'adresser au cabinet de Madrid une note renfermant des représentations au sujet des violences à Tordre du jour.
« L'Angleterre, disait M. Bulwer, n'a pas la prétention de dicter à des Etats étrangers leur politique intérieure ; mais elle ne peut pas assister d'un œil indifférent à ce qui se passe en Espagne, ni voir tranquillement compromettre les institutions libérales, pour l'établissement desquelles elle a fait de grands sacrifices i»
Cette note suffit pour exciter la colère de Narvaez et de son conseil réactionnaire. La réponse fut une attaque contre l'Angleterre, attaque propre à amener une rupture entre les deux cabinets.
Le gouvernement espagnol ne se relâcha en rien de la ligne de conduite qu'il s'était tracée, qui était : le despotisme du sabre, soutenu par l'aristocratie. Ce régime devait porter ses fruits.
En effet , le 7 mai, une insurrection formidable éclata à Madrid. Des soldats y avaient pris part. Mais d'autres soldats en plus grand nombre avaient comprimé ce mouvement, inspiré par le désespoir et l'indignation des patriotes. « Malheureusement, disait une correspondance de Madrid , le peuple , rendu défiant par la conduite des troupes dans la tentative de mars, s'est tenu à l'écart de la lutte, et la tyrannie a momentanément triomphé encore une fois. »
Or, voici l'usage que la tyrannie fit de sa facile victoire.
« M' étant présenté devant le régiment d'Espagne, et l'ayant fait désarmer dans la cour de la caserne del Posito , porte le rapport du général Pezzuela , digne exécuteur des vengeances des mo(ier(!x, j'établis le conseil de guerre ordinaire, devant lequel je fis conduire tous les prisonniers, tant militaires que
bourgeois, pris les armes k la maîn en combatfant contre la force armée. Ces prisonniers, jugés par ce conseil de guerre avec toutes les formalités proscrites par les lois militaires, furent condamnés à la peine marquée par l'article 26 du coda pénal, sentence que j'approuvai, après avoir pris l'avis de l'auditeur de guerre. Immédiatement après, on décima les soisanledix-huit prisonniers qui, comoie je l'ai dit, furent pris les armes à la main. Sa majesté, dans son inépuimble clémence, ayant permis, d'après l'ordre que m'a communiqué votre excellence, que les soulevés fussent décimés en masse.
M Après avoir été mis en chapelle et avoir reçu les secours de la religion, treize condamnés, et parmi eux cinq Hongrois, furent fusillés suivant les tristes et graves solennités de nos lois, en présence de presque toutes les troupes de la garnison, dans les environs de la porte d'Alcala. Les piquets qui ont exévuié la uuiidamiialiui) uuf été pris iJaas le oièoie i-égimeut OÙ servaient les coupables. Ceux des coupables qui n'ont pas été exécutés, mais qui ont élé condamnés h la peine immédiate des présides, on leur a, par un ordre, arraché l'uniforme qu'ils ont taché par la trahison ; et après avoir fait une allocution aux troupes, je les ai fait délier devant les cadavres. »
Un journal ministériel, VHeraldo, complétait ainsi les horribles et lâches détails donnés par le général Pezzuela, détails qui n'ont besoin d'aucun commentaire.
« La triste scène qui précéda l'exécution, dit cette feuille, ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui y assistèrent. Suivant ce que prescrit l'inllexible loi militaire, les soisante-diihuil soldats qui devaient être décimés tirèrent au sort leur sentence de mort. Ces malheureux mettaient en tremblant la main dan? !o casque où étaient déposés les billets, et presque /tous ceux qui amenaient un billet blanc, c'est-à-dire la grâce de la peine de mort, tombaient évanouis. Le cœur saignait eo leur entendant dire : ' Ce malin on nous faisait sortir de la
caserne à coups de hftton, et maintenant on nous fusille I »^ — «Voilà, s écriait une autre feuille, yoilà le régime tant vanté des gouvernements paternels et modérés I l'assassinat mis en loterie I d
Pendant que ces scènes se passaient à Madrid, une autre insurrection militaire éclatait à Séville ; et là, comme à Madrid, elle était étouffée dans le sang.
Tout à coup on apprend que le chargé d'affaires de l'Angleterre, M. Bulwer, vient de recevoir ses passeports, avec ordre de quitter Madrid dans les quarante-huit heures. Narvaez l'accusait d'avoir soudoyé la révolte de Séville. Le parlement an^ glais fut saisi de cette affaire ; et, pendant qu'il se livrait à l'examen des pièces, les secrétaires, ainsi que tout le personnel de la légation anglaise à Madrid, recevaient l'ordre de quitter cette capitale. La guerre paraissait plus que probable entre l'Espagne et l'Angleterre.
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