CHAPITRE IV
La colonne de rHôlel-de-Ville prend l'ofTensive. — Elle place le 9* arrondissement entre deux feux. — Position des insurgés dans ce quarlier. — La lutte s'engage dans la rue Saint- Antoine. — Elle est impossible à di'^i^ ire. — Spectacle qu'olTre ce quartier. ~- Efforts du général Perrot pour franchir la rue Saint-Antoine. — Il ne débouche sur la place de la Bastille qu'à la nuit. — Marche du i;én(M al Négrier par les quais. — Résiftance qu'il éprouve à la r^iserne des Célestins. — Il atteint le boulevart Bourdon*
— Moment critique. — Lanioricière s'avance sur le faubourg Saint-Antoine par les boulevarts. — Lutte dans le Maiais vl à la p.ace des Vosges. — Situation des insurgés qui occupent le faubourg Saint-Antoine* — Attaques [Kirtielles de ce faubourg. -— Proclamations diverses des iusui<:és(le ce quartier.— Drapeaux et devises du faubourg. ^ Calomnies des journaux royalistes. — Le comb^it devient général sur la place. — Mort du général Négrier. — Lk'. C4)mbat continue; la place est en feu. — L'arrivée de l'archevêque de Parifc produit un moment de trêve. — But de sa détermination. — L'archevêque pénètre au milieu des inr^urgés. — Ses prescriptions ne sont pas observées par la troupe. — Altercations et coups de fusil. — L'archevêque est blessé mortellement. — Trois insurgés tombent à ses côtés. — Indignation des insurgés. — Soins respectueux qu'ils rendent au blessé. — Le combat n 'commence sur la place et ne cesse qu'à la nuit. —Retour du général Lanioricière au boulevart du Temple. —Sa répon.se à un parlementaire. — Confusion et fausse interprétation des actes ofllciels.
— Anarchie qui règne au-dessous du pouvoir. — Vues diverses des chefs militaires.
— C'est une victoire complète que veut la réaction et non une paciflcation. — Le général Bréa au faubourg Saint-Marceau. — 11 y porte des paroles de conciliation.— Barricades de la barrière Fontainebleau.— Le général Bréa parlemente avec les insurgés.—11 traverse la barricade.— Exigences des insurgés.— Le général est retenu en 6tage, ainsi que les ofllciers qui l'accompagent. — On croit que c'est Cavaignac. — Gris de mort contre lui. — On essaie de le sauver par le jardin. — La population Tarrête. — Mauvais traitement qu'on lui fait subir. — Ordres que l'on exige de lui. — n est condbit au poste de la garde nationale. — Triste situation des Prisonniers. — Le général Cavaignac en est informé. — Sa réponse. — Dernière tentative pour sauver le général. — Approche des troupes. — Le général et son aide de camp sont immolés. — Attaque et prise de la barricade. — Terribles représailles.
Laissons le général Lamoricière rassemblant ceux de ses bataillons décimés qui no lui paraissent plus nécessaires aux faubourgs Saint-Martin et du Temple, pour marcher vers la Bastille, point de jonction de tous les corps opérant, ce jour-li, sur
la rive droite de la Seine ; et essayons maintenant de raconter ion ni. 14
vo HISTOIRE
Il '«■
Ni ija>î>t\ le i(), du eoié de la rue Saint-Antoine et aut--^ uuv ja.*u^>t's par les insurgés dans le neuvième arrondis-
.'Il «sHir viut\ dos la veille, les troupes sous les ordres du géi.. 1 t L>uvi\ior avaient pu prendre l'offensive, et qu'après. avoir :.iv<' Us insiiriîos de l'église Saint-Gervais, elles les avaient it inis on ivlur l(uile la nuit.
iu joui", la rolonne de riIôtel-de-Ville, composée princîpai^iiii ut do Itataillons de la ligne et de la mobile, se dispose à uiaivIuT M^i-s la liaslille. Le général Perrot , qui a succédé an ijoiu'ral Duvivior, suivra la ligne directe; le général Négrier, qui \a aniiMKT une partie de la réserve établie à rassemblée ua(iouaU\ obliquera à droite, et passera par les quais. Tout le UcmièuKMUTonilissoment sera donc pris entre deux feux, qui l'aitaqiit*ronl simultanément par la rue Saint-Antoine et par la \\\v dnûlt) tlii ileuve.
M.us, dans «•«» (]uarlior, les insurgés occupent non-soulement liMilr*. Ii's riirs grandes et petites, mais presque toutes les maison-.. «It* noiiibreiises barricades sont élevées à cbaque pas, les totirln''i dt« Ions 1rs coins sont garnis de planclies, de matelas, ol de>. «iiiiimiinit-.'ifions intérieures, pratiquées d* une maison à r^uilre. |M'rint'!lriit à eeux (jui ilefendent cet arrondissement (') dr M» n'iirpr d'un pointa Taulre sans restera découvert. Ce^t ki.n * e dotlalt^ de p«i!iles rues étroites, où rinsurreclion se mon- \\v eu Umvv, c|U(i les troupes du général Perrot vont être obli-
.1^ Pin. I.' iHMivii'iFi»' ;irnin'Iis-!onn*iil, coniiiH' daiîs I»' (l()iizit'me, Ixauconp ,1 ,,.! n-iliiHiriiu. ■.■ "N'> '«M :i iîi, Vôlniont nuMi'- u\i\' les 1in:iuiu»s o\\ Mousc, \ ...nii. t , l. I iii.Mij," . !»«> î 'i'':.;iiits (II' (■:■ f:i.a. 'ii'î', \insiii-^ c:«'-^ i)rini'ij)a'(?s I ,(, ..i.J, !»■' In III'' Saiiil-Antuiiic, in'uiil assiir-- avoir vu aiiJj»:ii <li» citovvns ,11 m ■ M»»'* »e»»' «l'iMMirpOs eu lù<;u.*o Iravaillaiil à ces ivlr;iiicin.ii «.iiU t»i les tt. i.'tuh*-* M'»»' »l ii'sti' uvôrc (|uo le iioiiihn: <1«\'; n>mliallaiits cltTri-Mv es l-arïh»»»l ■ »» » |'»"»iu>« «'l*! aussi consiijL'rablo i\\\\m a [ni lo rrniro : fiiiiiuKutP à «MSHMit* lM«««MMt«M(l(*li'fi(lui(-'i'l soûls coili' dovôc d«waiit Saiiit-l'aul, là où la rue ««iMttHii»^!'*' ^ M^^'li' u*^ trùtrgraiide largeur.
gées de passer avant d'atteindre la large rue Saint-Antoine, où de nouvelles barricades exigeront bien des sièges. Ces troupes n'emmènent avec elles qu'une seule pièce d'artillcrio, un obua, la difficulté do traîner des canons étant extrême ; on ne pouvait d'ailleurs en mettre qu'un seul en batterie dans ces rues.
Vers sept heures l'attaque des barricades commence dans la nie Baudoyer, et aussitôt des coups de fusil partent de toutes les mes adjacentes; depuis celle des Barres d'un coté, et la rue Lefèvre de l'autre côté, jusqu'aux rues Cloche-Perche et Geoffroy-Lasnier, tout est en feu, chaque fenêtre s'enflamme tour à tour; le^ défenseurs des barricades mêlent leur feu horizontal au feu vertical qui part de tous les étages des maisons occupées. De leur côté, les assaillants dirigent leurs obus sur celles de ces maisons oh les insurgés paraissent plus nombreux; les balles pleuvent dans toute la rue, qui offre bientôt l'aspect de la désolation : il ne reste déjà plus de vitres aux fenêtres; les habitants ont fui; on ne voit sur le pavé que quelques cadavres.
Malgré les pertes que font à chaque pas les troupes, elles gagnent insensiblement du terrain : plus d'une barricade est déjà tombée en leur pouvoir; mais à chacun de ces retrancliements, il faut faire un temps d'arrêt pour ouvrir passage à Tobus, dont la plupart des servants sont déjà hors de combat, et ce temps d'arrêt est toujours lo plus critique.
11 faut renoncer à décrire cetl*^ lutte de [)lusicurs heures, celte guerre que le maire de Paris caractérisait en disant que les insurgés avaient fait de ce quartier une immense forteresse qu'il fallait démolir pierre à pierre, et que la garde mobile, la troupe de ligne et la garde nationale avaient dû faire le siège de chaque maison.
En effet, bien des rues de ce quartier, et principalement les maisons formant les angles de ces rues, présentaient après le combat le spectacle de masures ruinées par les projectiles. L'une de ces maisons, celle située au coin de la rue Cloche-
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Perche» était percée i jour comMe un crible par f effet des dbuSt et des milliers de traces de balles attestaient, à chaqiip pas, combien la lutte sur ce point avait dû être opiniâtre. La mairie du nenvième arrondissement et les rues qfd Tavoisinent ne farent conquises que pied à pied.
Au bout de quatre heures de combats faits pour exaspérer la troupe, et après avoir employé plu» de deux heures contoe la barricade de la rue des Juifs, la colonne du c6ntre avait enfla atteint la hauteur de Féglise Saint-Paul, en face de laquelle se trouvait la barricade de la rue Gulture-Sainte-Gatherine, qu^ les pompiers se mirent à défaire ('). Mais il restait encore cinq barricades à enlever pour déboucher sur la place de la Bastille. Deux de ces énormes barrages sont évacués, mais il est impo^ sible de faire passer Tartillerie sur ces monceaux de pavés. Lea artilleurs de la garde nationale qui ont remplacé les canonniers de la ligne, tombés presque tous en route, sont obligés, poux traîner la pièce, de briser la grille de Saint-Paul. Ici la rue étant incomparablement plus large qu à son entrée, les troupes peuvent se développer et lancer sur l'autre extrémité des feux de peloton et des feux de file, auxquels il est impossible que les défenseurs des dernières barricades résistent. Aussi abandonnent-ils ces derniers retranchements de la rue Sain^Antoine, pour se jeter dans les rues du Petit-Musc, Gastex, Lesdiguières, etc. Chacune de ces rues a sa barricade de flanc, devant laquelle il est difficile de passer sans éprouver des pertes considérables. La barricade de la rue du Petit-Musc est défendue longtemps et coûte plus d un homme à la troupe. Celle de la rue Castex ne fut enlevée qu' à la nuit, et alors seulement la colonne du général Perrot put déboucher sur la place. <( Hélas I écrivait le citoyen Marrast à l'assemblée nationale, jamais encore le pavé de Paris n'avait été rougi de tant de sang I »
> La cawrne des pompiers se trouTe sur ce point.
Du côté des quais, la résistance éprouvée par les troupes sous les ordres du général Négrier n avait été guère moins vive, et sur quelques points elle fut aussi sanglante. Partie de THôtel-de-Ville avec un bataillon de troupes de ligne, un bataillon de la mobile et plusieurs détachements de diverses légions de la garde nationale, cette seconde colonne, qui avait aussi avec elle de l'artillerie, se dirigea, par les ([uais, vers le pont Marie et la caserne des Célestins. La l)arricade du pont fut trouvée sans défenseurs; mais les insurgés s étaient fortement retranchés dans la caserne. Après avoir balayé les quais, le général ût attaquer ce bâtiment : la résistance fut vive ; mais cette position se trouva trop isolée, du moment où la colonne du centre occupa la rue Saint-Paul ; les ouvriers et les autres citoyens qui défendaient la caserne F évacuèrent, afin de ne pas être complètement cernés. En quittant cette position, les insurgés 86 répandirent, par les rues latérales à celle Saint-Antoine, dans les petites rues perpendiculaires aux quais, et de là on les vit occuper successivement l'Arsenal, le grenier d'Abondance et le grand bâtiment qui couronne la rue de la Cerisaie. I^ général Négrier parWnt à les cliasser encore des deux premières positions, et put atteindre le boulevart Bourdon. Là, une barricade , placée au bout de la rue de la Cerisaie, l'arrêta quelque temps entre deux feux : celui qui partait de la rue Contrescarpe et de Tentrée du faubourg, et celui qui partait de la rue de la Cerisaie. La position de ses troupes se trouva un moment fort critique ; le général se vit dans la nécessité de s'abriter du côté de la rue Neuve -de -l'Orme. De là, il fit recommencer, avec le canon placé au bout de cette même rue Neuve-de-l' Orme, l'attaque de la barricade qui lui fermait l'accès de la place ; il tinit par forcer les insurgés h l'élucuer.
Mais à l'heure où le général Négrier était arrivé à l'entrée du boulevart Bourdon, sur la place, la colonne du centre
luttait encoro avec les barricadea de la rue do PMit^Miue et de la rue Castex ; de sorte qne la jonction ne pnl flfopérw qu'il la nuit, alors que b cinquième i>amcade de la «nrf Saint-Antoine, celle élevée à la hauteur de la Aie Castex, fut enfin emportée.
Cependant, le général Lamoricière, que nous avons laissé . sur le bonlevart du Temple, marchant aussi vers la BastiBs avec un détachement de ses troupes, était parvenu à àSLofgat ceux des insurgés qui occupaient les maisons en constradioii sur toute la longueur du boulevart, depuis lesFilles-du-C!alvaiv| jusqu'à la rue de Laval, et, les ayant rejetés derrière le caalt il était enfin arrivé à l'extrémité du boulevart Béaumaichaia» n se trouvait donc en face du redoutable fauboui^. Ne voulait point exposer ses soldats, il les fit abriter derrière la rue dsi Tournelles, et plaça une pièce d'artillerie à celle des extrémités de cette rue qui aboutit sur la place, d*où il fit canonner ks grandes barricades fermant feutrée du fiaubourg.
En ce moment, une quatrième colonne, composée en grande partie de gardes nationaux, allait aussi entrer en ligne. Cette colonne, h la tête de laquelle marchait le représentant Galy- Cazalat, s était détachée du général Lamoricière au boulevart du Temple, et marchant droit, par les rues Boucherat et Sain^ Louis, elle avait fini par chasser devant elle ceux des insurgés qui occupaient cette partie du septième arrondissement. Arrivée au bout de la rue Saint-Louis, la colonne du Marais s'y réunit avec un des corps de troupes parti de rHôtel-de-Ville qui cherchait à s emparer de la place des Vosges, occupée encore ' ' par de nombreux insurgés, dont une partie était en uniforme * de Ja garde nationale. L'attaque de la place commença aussitôt. Les ouvriers placés aux fenêtres de la mairie du huitième arrondissement et a celles de la caserne attenante reçurent les assaillants avec un feu terrible, et ce feu ne discontinua peint de part et d'autre pendant près de trois heures. Les insurgés.
apprenant alors que la rue Saint-Antoine était occupée, ({ue la rue des Tournelles allait l'être, abandonnèrent la mairie et la casame et prirent la fuite par les derrières. Mais cetl43 lui le B'étant pas facile, un grand nombre de ces malheureux lurent pris en même temps qu on délivra les soldats du bataillon de la ligne qui leur avait rendu les arm(^ la veille (*).
Les forces qui se dirigeaient contre le faubourg Saint-Antoine arrivaient donc de toutes parts, et leur nombre s'augmentait k chaque instant.
Mais, par sa position et par les soins qu'on avait rais à le retrancher, ce faubourg, l'un des plus vastes, des plus peuplés et des plus patriotiques de Paris, pouvait tenir longtemps et a*étre réduit que par un bombardement en règle.
Appuyé d'un côté sur la ligne avancée du canal, de l'autre côté à la Seine, et ayant derrière lui les murs d'enceinte depuis La Vîllette jusqu'à Bercy , ce champ de bataille , tout tracé, devenait formidable, pour peu qu'il y eut du monde pour le défendre. Par le canal, les insurgés des faubourgs du Temple et Saint-Antoine menaçaient constamment les lianes des assaillants, et ils auraient pu prendre les troupes à revers, s'ils n'eussent eu contre eux toute une arméf^ de cent mille baïonnettes. Maiti^s du pont d'Austerlitz, et ayant un pied sur la rive gauche par leurs barricades de la place Walbuberf , les
p) c A la prise de la place dos Vof^cs par le |kMiple, dit raulcur du Prolcjue #lliie Révolution^ les troupes rendirent leur armes : l«is soklai-^ lun'iit tr.n comme des frères plutôt qu'on pri-duniers. Tuus cmix qui doui.niiK*r.Mit à «vnmis 011 liberté furent reliuîliôs sur-lo-cliain[). Iv»rsi(ue la [>Iace l'ut npriso, les aoldats qui 8*étaient rendus au peuple iurent les uns fusilles, les uutrcsdô^adétel traduit devaut uu conseil de ;j;uerro »
Nous pouvons ajouter, sans crainte d'ôtro (hinontis, que lors do la ropriso de la mairie du huitième arrondi<souiont , bien dos insuru'i's fait:^ prisonuiors furent passés par lesarmes, soit dans la cour de la c;seni<\ si>it sur la pUu inèiiie*
aro
insai^ étaient eooore en position de menacer l'HàteL-dfr-VUlA par ce cÀté. •
On ne 'pouv^t gnère f attaquer qne de front, par la pkotf de la Bastille, le senl point d'intersection dn canal qui pemott le déTeloppement des forces assaillantes, tant que ce canal oa serait pas franchi ailleurs eA que le pont d'Àusteriitz tiendrait Mais l'entrée si resserrée dn faubourg du côté de la place était' tellement retranchée, qu'il eût fiilln perdre beaucoup de monde pour la forcer de front ; car des premières maisons, on pouvait balayer toute la place & une grande distance ; et si ka insurgés eussent eu seulement deux ou trois canons, ils davenaient inattaquables autrement que par un si^e. L'intérieor du faubourg était aussi fortement retranché que l'entrée : oa comptait soixante-trois barricades seulement dans la grande me, depuis la barrière du Trône jusqu'à la place de la BastiU«.
On n'a jamais, su au juste combien d'hommes en armea renfermait ce faubourg; on a supposé qu'il devait s'y trouver ce jour-là douze ou quinze mille combattants. Mous croyons qq chiffre très^xagéré. Quelles qu'aient été les fautes nombreusea et graves commises par f insurrection, on ne peut guère admettre que huit à dix mille homm^ soient restés pendant près de trois jours, forme au bras, sans chercher & aller secourir quelqu'un des points isolés que les troupes attaquaient, ou sans tenter quelque diversion. Cela ne pourrait se comprendre surtout lorsqu'il s'agit d'hommes qu'aucun ordre n'enchaînait U où ils étaient. Quoi qu'il en soit, et n'eussent-ils été que quatre à cinq mille pour défendre leurs retranchements de l'entrée du faubourg, ils auraient été assez nombreux pour que l'attaque de front pût coûter fort cher aux troupes.
Hais on comptait imposer aux insurgés par un grand développement de forces, et prendre le faubourg par un coup de main. Peut-être aurait-on réussi k faire déposer les armes aux défenseurs du faubourg, en leur faisant connaître la débite de
r insurrection dans les autres quartiers, et surtout en leur offrant des conditions acceptables pour des hommes de cœur. Mais il fut facile de s'apercevoir, à T émulation qui avait gagné les divers généraux, qu'il s'agissait beaucoup plus d'un succès militaire, d'un triomphe glorieux, que d'une pacification. Aucune proposition ne fut faite aux insurgés , aucun temps d'arrêt ne fut donné h la lutte pour laisser les moyens de réfléchir. Dès qu'une colonne arrivait en vue du faubourg, les boplets annonçaient à ses habitants la présence des forces de l'assemblée nationale.
On a reproché avec raison aux insurgés du 23 juin et du lendemain d'avoir caché, pour ainsi dire, leur drapeau, de ne pas avoir dit hautement pour quelle cause, pour quels prin- . cipes ils prenaient les armes ; en un mot, de ne pas avoir fait connaître au monde, attentif k ce grand drame, leurs griefs contre l'assemblée nationale et le gouvernement, par un manifeste propre à éclairer Topinion publique sur leur détermination extrême. Ce fut là une grande, une immepse faute, car elle permit aux royalistes et aux réactionnaires de toutes les wrtes de peindre l'insurrection du peuple sous les couleurs les plus défavorables.
Les insurgés du faubourg Saint-Antoine avaient essayé de réparer cette faute, autant que cela dépendait d'eux. S'ils ne publièrent pas un manifeste complet , ils crurent y suppléer par diverses proclamations, qui ne produisirent aucun eilet en dehors du faubourg parce qu'elles n'en dépassèrent pas les linûtes. Ces proclamations ont dû être nombreuses, car là oii il n'y avait pas unité de commandement, chaque fraction de peuple a dû chercher à exprimer sa pensée. Beaucoup de ces proclamations manuscrites sont aujourd'hui perdues pour l'histoire. Toutefois il nous en reste assez pour faire connaître les sentiments qui animaient les insurgés de ce quartier.
Voici celles dont l'authenticité n'a point été contestée ; nous Tom ui. 15
tl4 HISTOIRE •
les plaçons dans Tordre qui nous parait le plus natAral. Une première proclamation manuscrite, qu'on lisait à plusieurs endroiti du fiiubourg, et notamment h la porte d'un 1 marchand de vin établi au n"" 174, était ainsi conçue :
Au NOM DB LA RÉPUBUQUB.
Liberté, Égalité, F^atemiti.
< Citoyens , organisons la défense ; ayons autant de fime « que nous avons de courage. Plus d'hésitation ; que tout le « monde fasse son devoir ; que les femmes et les enfants nous 4i encouragent; que Paris soit une seconde Varsovie ! Ceit « la cause du monde entier que nous défendons. Si Pttris^eit « dans les fers, l'Europe est esclave.
a Aux armes I aux armes I
« Vaincre ou mourir pour la République démocratique et « sociale; firères, voilà notre devise.
a Salut et fraternité. »
La seconde affiche, qui a été placardée dans le faubourg, le* 24 au soir, s'exprimait ainsi :
Liberté , Égautâ , FRAiBRNiré.
« Nous voulons la République démocratique et sociale; les a vrais républicains ne peuvent vouloir autre chose. Les àr <( toyens qui, depuis deux jours, sont descendus dans la rue, « Vont compris. Notre sainte cause compte déjà bien des mai^ « tyrs; il faut quelle triomphe ou que nous nous ensevelis- « sions sous les débris enfumés de nos maisons. »
En voici une troisième qui, au premier coup d'œil, parait n'être qu'une variante de la seconde, mais qui en diffère pas
bien des phrases ou ajoutées ou modiiiées; celle-ci porte en tète :
Proclamation du fal^ourg Saint-Amoixb:
a Aux armes, citoyens, aux arraes !
a Nous voulons la République démocratique et sociale !
« Nous voulons la souveraineté du peuple I
« Tous les citoyens d'une république ne doivent et ne peu- M vent vouloir autre chose.
« Pour défendre cette république , il faut le concours de « tous. I^es nombreux démocrates qui ont compris cette néces- « site sont déjà descendus dans la rue depuis deux jours.
« Cette sainte cause compte déjà beaucoup de victimes; « qous sommes tous résolus à venger ces nobles martyrs ou à « mourir.
« Alerte, citoyens I que pas un seul de nous ne manque à € cet appel.
€ En défendant la République, nous défendons la propriété!
4C Si une obstination aveugle vous trouvait indifférents de- ' m vant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les m décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine.
« Pensez à vos femmes, à vos enfants, et vous viendrez à « nous!
Une autre proclamation trouvée manuscrite à T imprimerie du faubourg Saint-Antoine, devait être publiée le lundi; mais la marche des événements s opposa à Timprcssion de cette pièce, Tune des plus caractéristiques de toutes celles placardées dans ce quartier :
« Eh quoi ! y lisait-on ; le canon gronde, la liberté meurt, « et les ennemis, comptant sur la victoire qu ils n auront « pas, osent appeler pillards l... pillards I les hommes qui' ont « rapiM>rté patiemment la faim, alors que les ioUsfaitî insul-
« taientà leur misère. Sachons vaincre, et respectonsla .pfo- « priété de nos frères qui se sont trompés à notre égard, et qui « nous calomnient.
n Aux armes, citoyens, aux armes !
« Vive la République démocratique I
« Protestons tous contre les tyrans qui nous font massaerel 4i pour leiur ambition.
« Rallions-nous, nous les vaincrons ! » '
A toutes ces manifestations de l'esprit qui animait les inpat' gés du faubourg Saint-Antoine, à ces émanations de la pensée politique qui les dirigeait, nous ajouterons encore les inscriptions qui furent trouvées sur la plupart des murailles et des portes. Partout on lisait encore, après la reddition, ces iwls écrits à la craie, au charbon, ou afQchés sur des carrés de papier : Mort aux voleursl Mort aux pillarde I Respect à la proprUtél — Armes données l
Les drapeaux qui flottaient sur les barricades et ceux pris aux insurgés des divers quartiers où il y eut lutte, étaient tous tricolores ('); la bande bleue de la plupart de ceux apportés à rassemblée nationale était faite le plus souvent avec des lam-' beaux de blouses à demi usées. Les autres drapeaux , ceux
(1) Les journaux réactionnaires n^ont cessé de dire, tant qu*à duré la lutte et encore après, que les insurgés avaient planté sur leurs barricades des drapeaux rouges : ils ont môme affirmé qu'on en avait apporté un ù la commisaioo d'enquête sur lequel se trouvaient écrits ces mots en lettres rouges : Vainquewi le pillage! vaincus Vincefidiel Enfin le Constitutionnel annonça qu*on avait saisi sur plusieurs prisonniers des cartes imprimées portant cette variante: VainqueurSt nous partagerons; vaincus y nous incendierons!
Toutes ces assertions se sont trouvées complètement fausses. Les drapeaux pris sur les barricades et déposés à la présidence lurent reconnus, tous sans cx« ception, pour des drapeaux tricolores plus ou moins bien confectionnés. Aucun n'indiquait la pensée du pillage ou de l'incendie. Quant aux cartes imprimées, personne n'en a vu, à moins que les calomniateurs du peuple n'aient poussé riofaioaie jusqu'à les taire imprimer eux-mêmes, pour le besoin de leur cause.
appartenant aux clivci*ses hri^x^dcs des ateliers n jtionaux étaient plus élégants. Sur tous ces derniers drapeaux on lisait écrit en grosses lettres: Vive la République démocratique et sociale! et au-dessous : Ateliers nationaux. Première, — seconde, — troisième division. Presque tous ces drapeaux ou bannières portaient en outre la devise suivante : Organisation du travail par lassociatian. — Plus d^ exploitation de l'homme par l'homme. Quelquesuns des guidons des barricades ofTraient encore les mots : Mort aux pillards I Respect aux propriétés !
Enfin le mot d'ordre et de ralliement des ouvriers du faubourg ertle tous ces quartiers fut celui-ci : Mourir en combattant ou vivre en travaillant ! devise que Ton trouva également écrite sur plusieurs drapeaux des autres barricades. ^ Tel se présentait sous tous ses aspects le fauboui^ Saint-Antoine lorsqu'il fut attaqué par rartillerie et les divei*ses colonnes de troupes qui venaient de faire leur jonction à l'entrée de la place de la'Bastille.
Vers les six heures, le combat devint à peu près général. Le canon de la rue de l'Orme, l'obus de la rue Saint-Antoine, la pièce de campagne mise en batterie au bout de la rue des Tournelles, tiraient à la fois sur les barricades et sur les maisons"* de l'entrée du faubourg. Les vitres tombaient avec fracas à chaque détonation, et la fusillade parue do tous les points occupés par la troupe allait cribler de balles les alentours des fenêtres de ces maisons. De leur coté, les insurgés, quoique privés d'artillerie, n'en faisaient pas moins un feu plongeant do toutes les habitations dont ils s'étaient emparé<%; chaque fenêtre était devenue une embrasure d'oii Ton vovait sortir la foudre, tandis que les défenseurs des barricades dirigea i«nt leurs feux horizontaux sur tout A les pièces pointées conti-e eux. Bientôt lé champ de bataille se trouva enveloppé d'une fumée épaisse qui empêchait de bien voir l'effet des boulets et des obus.
En ce moment, le général Kégrier s'avança sur la place et
fdt se placer au-dessous dé la grille qui entoure la co1jm&ii6« afin dejnieux observer par lui-même les barricades de tentréo du &uboui^. Quelques personnes l'y suivirent, entre autftt le représentant Gharbonnel et le général Régnault, nagnèra colonel d'un régiïnent de ligne. A la vue de ce groupe, au loilieu duquel se faisaient remarquer des chapeaux bordés d'or {% les insurgés les plus rapprochés dirigèrent leurs feax de ce côté. Â la première déchai^, deux ou trois des hommes qui se trouvaient avec le général tombèrent près de lui. Le' général fit un mouvement pour tourner la colonne; uÉb seconde décharge ne lui donna pas le temps de s%oigner; une balle le frappa mortellement : il tomba en même temp| que le général Régnault et le représentant Gharbonnel. Négrier mourut instantanément sans pouvoir prononcer une seule piNi rôle. Régnault ne survécut que quelques minutes à sa blessure. Quant au représentant Gharbonnel, on le transporta chez un marchand de vin dont la boutique se trouvait au-dessous même des fenêtres d'où étaient parties les décharges meurtrières. Il y reçut les premiers soins d'un de ses collègues, et vers les huit heures, on le rapporta chez lui, en suivant le boulevart ; il y m&urut bientôt.
Malheureusement, là ne se bornèrent point les soûles pertes
(1) Sous la première république française, il fut décidé quelo chapeau monté âaê généraux serait bordé d*un large galon doré. L'expérience démontra quccetteidée était désastreuse , Tennemi tirant toujours de préférence sur les groupes où il apporcevait des chai>oaux galonnés , qui étaient alors énormes et par conséquent très-apparents. Au ^mmencement de Tempire, cette ordonnance fut changée, cl les généraux n'eurent plus que le chapeau doublé en plumes blanches intérieurement. La nouvelle république adopta, sans examen, Tordonnance de la fin du xviii* siècle. Ce fut une faute qui devait être funeste à ceux des mili^ laires destinés à porter le chapeau gulonné. Les cRses qui contribuèrent à la mort où à la mise hors de combat de tant de généraux, dans les journées do juio, furent, d'un côté, la nécessité où ils se trouvèrent de s'exposer beaucoup plas que dans les combats en rase campagne, et, d'un autre côté, la facilité qu'eurent les insurgés à tirer sur les chapeaux dorétt.
regrettables de cette soirée ; une autre yictime de la guerre ciyile devait aussi tomber près de ces barricades, non pas avec l'épée à la main, mais avec l'image du Christ sur sa poitrine; non pas en lançant des obus contre le faubourg insurgé, mais en portant des paroles de paix et de réconciliation à des frères qn'on considérait comme égarés. Cest de la mission et de la mort de Tarcbevèque de Paris que nous avons à parler ici.
Quand le général Négrier et le général Régnault tombèrent près de la colonne, il était six heures et demie. Un colonel tfyant pris le commandement de la colonne de droite , le combat ne se ralentit pas un instant ; la place de la Tiastille continua d'être littéralement en feu. Depuis les maisons qui dominent la dernière écluse du canal jus^ju au milieu do la rue Contrescarpe, la plupart des fenêtres lançaient des éclairs, et les balles pleiivaient aussi bien sur les abords do la place, où se trouvaient les pièces d'artillerie, que sur les barricades et les maisons du faubourg. iMais les troupes avaient l'avantage du canon, dont chaque coup portait en plein sur ces maisons, et les endommageait successivement. I)e six à sept heures, ce feu terrible semblait avoir pris une plus grande intensité de part et d'autre.
Tout à coup le canon et la fusillade de la colonne Négrier cessent. Un instant après, le ,irén('?ral Perrot fait aussi taire ses obus. Insensiblement le feu des insurgés cesse aussi. Tous les regards se dirigent vers le milieu de la place. Un homme portant une soutane violette la traverse courageusement, prcicédé d'un autre messager de ])aix, portant au bout d'une perche un rameau vert. Cest i'arclievêque de Paris, Diiiis Alfn*, qui a pris la résolution i!e se jel'r entre d<s IVèn-s irrilrs, dans l'espoir de mettre un terme, par la conciliation, à cette guerre désolante.
Dès l'instant où cette détermination avait été prise par ce prélat, il s'était rendu au siège du pouvoir exécutif pour la
ISO HISTOIRE
comsmniqaer au général Cavaignac, et loi demander tfjk lui serait donné la faculté de se rendre auprès des insurgés dh fiubourg. Le général accueillit avec empressement la requêlè 4e ce pacifique auxiliaire, et ne lui fit d'autres observAlRns que cdiles relatives à sa propre sûreté, dont le prêtre du Ghrftt ne se préoccupait point, a Mon devoir, disait-il, est de donner^ ma vie pour sauver des brebis égarées. » Bonus autew fosti» datfritamnujmjn'0(nnbvsmi$.
Ce ne fut pas sans peine que le prélat, qu'accompagnaient ses deux grands-vicaires, HM. Jacquemet et Ravinet, put parvenu jusqu'à la place de la Bastille, tant étaient grandes les difficultés . amoncelées sur sa route. Il visita les ambulances qui se trou*'. ' valent sur son passage, apportant les consolations de la religion aux blessés et bénissant les morts. Quelque fatigue qu'il dAt prouver à firanchir tant de barricades encore debout, il en fat amplement dédommagé par l'accueil que lui fit la population de tous les quartiers qu'il eut à traverser. Tout le monde croyait voir dans cette pacifique intervention d'un ministre du Dieu de paix la fin de cette lutte sanglante qui couvrait de deuil la cité tout entière.
Arrivé enfin à l'entrée du boulevart Bourdon, du côté de la place, il se fit conduire à Tofficier supérieur qui commandait sur ce point, et lui demanda s'il ne serait pas possible de foire cesser le feu pendant quelques instants, ne doutant pas qu'une pareille suspension n'eût lieu de l'autre côté. Â l'aide de cette brève mutuelle, le prélat espérait se faire reconnaître et entrer en pourparlers. Le reste lui paraissait plus facile.
Le feu cessa donc, à sa demande, du côté des assaillants; il s'arrêta aussi du côté des insurgés : on les vit même descendre de leurs barricades et mettre la crosse en l'air en signe de pacification. Ceux des fenêtres examinaient avec une curiosité attentive ce qui se passait sous leurs yeux. L'archevêque, prér cédé de l'homme porteur du rameau vert, s'approchait des
barricades, suivi seulement de ses deux vicaires et d'un domestique, la prudence ayant prescrit de refuser toute escorte. Néanmoins les représentants du peuple Larabit, Galy-Gazalat et Draet-Desvaux, qui étaient aussi arrivés sur la place dans f intention, ainsi que nous Tavons déjà dit, de certifier Fexactitude des proclamations du général Gavaignac et du président de l'assemblée nationale, ne purent se résoudre à laisser T archevêque pénétrer seul dans le faubourg ; ils le suivirent espérant mieux remplir leur mission de près que de loin. La porte du marchand de vin qui fait Tangle de la rue de Charenton et de la rue Contrescarpe s ouvrit alors, et les insurgés laissèrent passer le prélat et les représentants du peuple par cette sorte de guichet, mais ils en refusèrent Feutrée aux autres eoelésiastiques, qui restèrent au pied de la première barricade. Malheureusement, du côté des assaillants, on n'observa point les prescriptions du messager de paix : des gardes nationaux et des soldats traversèrent la place par curiosité ; bientôt, le même sentiment leur fit franchir, en nombre, les abords des barricades : ils se trouvèrent ainsi mêlés aux insurgés descendus de leurs retranchements. Pendant que le prélat s avançait entre les deux premières barricades, mais lentement, à cause de l'état du pavé, et qu'il adressait des paroles paternelles à ceux des insurgés qui le suivaient avec déférence, des gardes nationaux se prirent de querelle avec des habitants du faubourg ; des menaces furent échangées ; il y eut même des prises de corps, dit une relation non suspecte de partialité pour les insurgés (*) ; cela fut au })oint cpie les ecclésiastiques, restés en dehors du retranchement, durent, au nom du pontife, conjurer les assaillants de se retirer.
(>) JoCEifÉES DE JUIN, par Pagèt'Duporly avocat à la cour d'apiK»! do Paris. Cette brochure, quoique écrite avec la plume d'un réactionnaire, n'en est pas moins la plus oomptèlc de toute:» celles publiées sur les évéïienieiils de ces joaroées néfastes.