CHAPITRE CINQUIEME
Sur la place de la Concorde, dans les rues adjacentes, autour de l'Assemblée, peu à peu s'établirent, entre la manifestation et la répression, deux courants opposés. Tandis que la masse des gardes nationaux approche et augmente, celle des adhérents à la démonstration s'éloigne et diminue. Les amis sincères de la Pologne s'inquiètent d'abord, puis ils blâment, enfin ils se retirent. Les plus exagérés ont pénétré ou veulent pénétrer dans la salle et assiègent avec furie les portes du palais; mais sur la place de la Concorde la multitude se disperse, se fond insensiblement. En quittant les extrémités, la fièvre semble se concentrer au cœur.
Et cependant, dans la salle même des séances, un sentiment de réaction contre la violence s'est glissé dans l'esprit des chefs les plus intelligents. La pétition est lue. Blanqui a parlé. La pression s'est suffisamment fait sentir; si elle se prolonge, elle avorte. Il y faut un terme. Raspail, Huber, Lagarde, président des délégués ouvriers du Luxembourg, Sobrier lui-même multiplient leurs efforts pour organiser un défilé et faire évacuer la salle.
Dès le début de l'invasion, les représentants ont
compris qu'ils ne pouvaient sauver la dignité de
l'Assemblée que par une attitude calme et imposante.
Au milieu des cris, des vociférations, pas un n'a
montré de faiblesse ni d'indécision. La droite comme % i. 14
la gauche, conservateurs et ultra-républicains, tous contemplent d'un œil froid et ferme cet effroyable bouillonnement, sans s'y mêler autrement que par de courageuses protestations. Un instant le président a la pensée de se couvrir et de lever la séance, mais ce serait paraître fuir devant l'émeute et déconsidérer la Représentation nationale. Il reste avec le Bureau, impassible à son poste. Le vice-président, Gorbon, est venu s'asseoir à côté de lui, afin de partager le péril de sa position et la responsabilité de ses actes. Ils asso-
cient leurs efforts. Usant de leur influence personnelle sur certains chefs pour leur faire entraîner la masse au dehors, ils leur adressent des injonctions publiques et des exhortations à voix basse. Mais, impuissants à faire écouler ce torrent qui, grossissant toujours, devient de plus en plus violent et désordonné, ils donnent aux questeurs tous les ordres pour agir. Puis, sans nul souci d'eux-mêmes, mais redoutant tout pour l'Assemblée, ne cherchant plus qu'à la préserver d'une atteinte individuelle qui serait le signal d'une épouvantable scène, ils songent à gagner du temps, afin de laisser l'ouragan s'éteindre dans ses propres convulsions.
Les envahisseurs et les personnes accourues à la défense de l'Assemblée étaient mêlés, et peu à peu avaient pris place sur les bancs des représentants qu'ils enserraient de plus en plus. Là, par une contradiction étrange mais naturelle, ceux qui, en foule, avaient violé l'enceinte sacrée, isolés, respectaient les députés dont ils s'étaient faits les voisins improvisés,