CHAPITRE CINQUIEME
s'empressaient même de les défendre contre les emportements du milieu de la salle. Une menace surgissait-elle, aussitôt elle était réprimée. Sobrier protestait à M. Marie de ses intentions respectueuses. Un adhérent de Blanqui, Flotte, interpellé par Gorbon, lui avouait que les excès de la manifestation tuaient la République. Blanqui lui-même se sentait troublé et indécis. Chaque clubiste subissait l'influence du député qui faisait appel à sa raison, et s'apaisait. Mais le contraste avec la foule qui s'entassait dans les vides des bancs, dans le milieu de la salle, dans les couloirs, sur les degrés de la tribune, autour des bureaux du président et des secrétaires, n'en était que plus saillant. Là, l'excitation croissait avec le nombre. C'était une ivresse poussée jusqu'à la folie, une saturnalc d'insensés. Blanqui avait été hissé à la tribune par des bom* mes à figure sinistre qui l'avaient violenté pour le faire parler de Rouen. Il était dépassé par des sectaires qui n'obéissaient plus qu'à leur furie. On sentait aussi dans cette tourbe sans nom des excitateurs à froid qui exaltaient le tumulte. Là surtout était le péril, bien plus que dans la multitude passionnée.
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Louis Blanc n'était plus maître de sa personne ni de sa volonté. Enlevé, porté dans la salle des Pas Perdus, placé sur une chaise, il est provoqué à prendre la parole par les cris et les vivats : « Mes amis, ne criez pas Vive Louis Blanc! Les hommes sont sujets à l'erreur.
Ils peuvent se tromper. Criez plutôt : Vive la République! (Voix de la foule : La République démocratique et sociale. ) Le peuple est fort. En lui réside la toute-puissance. Mais, avant la force, il y a quelque chose de plus utile aujourd'hui, c'est l'union! Avant l'union, quelque chose de plus urgent, c'est la vigilance ! Soyez donc forts, unis, vigilants. » Il ajoute ces mots qui, interprétés comme s'appliquant à la manifestation présente, devaient plus tard lui ouvrir la porte de l'exil : « Une Révolution comme celle d'aujourd'hui n'est pas de celles qui ébranlent seulement, mais de celles qui renversent... Je dois au peuple mon intelligence et ma vie. » Des cris d'enthousiasme couvrent sa voix, et lorsqu'il veut engager la foule à se retirer il est saisi, emporté. A moitié étouffé, épuisé, il résiste, tombe, baigné de sueur, est relevé et porté en triomphe jusque dans la salle des séances où ses forces l'abandonnent. Il ne peut que remettre à un ouvrier ces mots tracés au crayon pour être lus en son nom : a Citoyens! au nom de la patrie, au nom de la liberté et de la parole qui sera l'instrument de votre émancipation, au nom de votre force que votre modération honorera à jamais, ne mettez pas l'Assemblée dans l'impuissance absolue de délibérer. /> Ne pouvant lire ni faire lire ces lignes au milieu du tumulte qui croissait toujours, il exhalait ainsi sa douleur : « Ce sont des fous ! Ils perdent la République! » Cri bien souvent répété dans celte malheureuse journée.
Continuation du récit du Moniteur. — Affluence au Luxembourg. — Ordres réitérés pour se porter à l'Hôtel-de-Ville. — Le général Fouclié nommé commandant supérieur de toutes les forces militaires de Paris. — Arrestation de Quentin. — Arrivée au Luxembourg du président de l'Assemblée. — Invitation de l'Assemblée de siéger au Luxembourg. — Appel de l'Assemblée à la force publique. — MM. Corbon, Sénard, Degousée et d'autres représentants se présentent aux troupes et les enthousiasment. — M. E. Duclerc rouvre la séance. — Dégagement complet des abords du palais. — M. Lamartine rentre dans la salle des séances. — M. Ledru-Rollin résiste à la violence des clubistes qui veulent l'entraîner; il se concerte avec M. Lamartine; ils marchent tous deux, à la léte des troupes, au secours de l'Hôtel-de-Ville. — Acte de colère de la garde nationale contre le général Courtois; elle l'arrête. — Stupeur des clubistes à la dissolution de la Chambre, prononcée par Huber; mobiles d'Huber. — Abaissement moral des meneurs; contraste avec 1830 et février 1848. — Raspail, Blanqui, Huber, Sobrier, Louis Blanc, Barbés. — M. Marrast à l'Hôtel-de-Ville ; il examine et prépare, avec M. Edmond Adam, les moyens de défense. — La garde nationale se retire et laisse la place à Barbès; les grilles «ont escaladées et ouvertes; appel de M. Marrast a la Commission exécutive. — Barbès et Albert sont portés dans les salles du palais; propositions d'un Gouvernement provisoire ; colère de Barbès au nom de Blanqui; tumulte à l'intérieur et à l'extérieur pour la confection des listes; Barbès proclame un Gouvernement provisoire; il somme la Russie et l'Allemagne de reconstituer la Pologne, sinon leur déclare la guerre ; coup d'œil de l'Hôtel-de-Ville ; les 5* et 6* légions et celle de l'artillerie entrent dans l'Hôtel-de-Ville; arrivée du géuéral Fouché; le palais est entouré par la garde nationale; marche de MM. Lamartine et Ledrù-Rollin ; arrestation de MM. Barbès, Albert, Rey, etc. ; l'Hôtel-de-Ville est dégagé; MM. Lamartine et Ledru-Rollin à l'Hôtel-de-Ville; ils délibèrent sur les mesures à prendre; ils retournent a l'Assemblée. — Occupation de la maison de Sobrier; dévastation par la garde nationale de la banlieue. — Préfecture de police : ses dispositions ; réserve de Caussidière; il repousse le plan de guerre de l'un de ses amis; il persévère dans son inaction, malgré l'inscription de son nom
parmi les membres d'un nouvenu gouvernement ; ses ordres d'immobilité; un détachement de Montagnards lui désobéit et sort pour joindre Blanqui k lïlôletde-Ville; ce détachement va engager la bataille; un ordre de Caussidière l'arrête et le fait rentrer; la Préfecture, refuge de tous les hommes d'action.
Je reprends le récit de la séance de l'Assemblée d'après le Moniteur.
« Le citoyenBarbès : Citoyens représentants, le peuple, qui est à vos portes, demande à défiler devant vous. Je demande que vous le lui accordiez, et que, de plus, pour montrer que vous vous associez à ses vœux, nous descendions, nous les représentants du peuple, et que nous allions nous mêler dans ses rangs pour lui dire que la cause de la Pologne est la nôtre. (Vive la Pologne ! — Écoutez !)
a Je demande que nous déclarions que nous faisons droit à la pétition que vient de présenter le peuple, que la cause-de la Pologne est la nôtre, et que partout où il y aura des opprimés la France interviendra. (Bravo! "bravo !)
ce II faut que l'Assemblée vote immédiatement et séance tenante le départ d'une armée pour la Pologne, un Impôt de un milliard sur les riches. (Plusieurs membres des clubs : Non ! non ! Barbés, c'est pas ça, tu te trompes, deux heures de pillage 1 !), qu'elle défende de
1 II n été constaté, devant la haute cour de Bourges, que ces paroles non recueillies par la sténographie et non reproduites dans les deux premières éditions du Moniteur, mais rapportée* seulement de mémoire dans la troisième
battre le rappel, qu'elle fasse sortir les troupes de Paris, sinon les représentants seront déclarés traîtres à la patrie. (Tonnerre d'applaudissements.)
« (En ce moment il est trois heures et quart; l'exaltation des factieux est à son comble. Le citoyen Barbés, qui est toujours à la tribune, fait de vains efforts pour obtenir le silence, mais il ne peut parvenir à se faire entendre de cette multitude, dont les vociférations et les cris couvrent les bruits de l'extérieur.
« On entend dans le lointain le roulement des tambours battant le rappel. L'animation s'accroît de plus en plus.
« De nombreux députés font d'inutiles efforts pour se rendre auprès du président et du vice-président Corbon, qui est monté depuis quelque temps se placer à la gauche du président; le secrétaire général de la questure, Lemansois, est à sa gauche. Le président se lève pour la vingtième fois, essaie de dominer le tumulte et s'efTorce de rappeler à l'ordre les factieux ; il s'écrie :
a Comme président de l'Assemblée nationale, je vous ordonne de partir et de laisser l'Assemblée délibérer. »
(l Ces paroles sont à peine entendues de quelques personnes qui l'entouraient, etl'un des factieux, s'élan-
édition, n'avaient été prononcées que par un seul individu et entendues par deux ou trois personnes. — Aussi furent-elles niées et re poussées avec indignation par les accusés. — Au surplus, cela prouverait surabondamment la vérité de cette assertion qu'il y avait là des agents provocateurs de la pire espèce. Dans toutes les Toutes il se plisse toujours des malfaiteurs. L'un d'eux déroba la pendule des sténographes. Mais, lorsque le peuple, non responsable de ces crimes, eu découvre les coupables, il en fait justice immédiate et terrible.
çant brusquement et la main levée vers le président, lui dit en fureur : a Tu n'as pas le droit de parler ici ; tais-toi. »
« Le président se rassied. Barbés est encore à la tribune, ne pouvant que difficilement se faire entendre.
« Une immense acclamation de Vive la Pologne ! part des tribunes publiques et de l'enceinte de la représentation envahie.)
« Le citoyen Président : Encore une fois, citoyens, si vous voulez qu'on délibère sur la pétition que vous venez d'apporter, laissez à l'Assemblée sa liberté ! Gomme président de l'Assemblée nationale, je vous ordonne d'évacuer la salle.
a (Le président insiste encore, mais sa voix est couverte par les cris tumultueux.
« Lagarde, président de la commission des délégués du Luxembourg, monte à la tribune ; il en est bientôt renvoyé par un pompier qui demande également à être entendu du peuple.
«Le citoyen Crémieux monte à la tribune ; il ne peut parvenir à se faire écouter.
« Le tumulte est à son comble.)
« Le citoyen Huber, non représentant : Je demande que l'on fasse de la place pour que le peuple puisse défiler avec calme devant l'Assemblée.
« Un citoyen non représentant : Je demande que le Gouvernement provisoire fasse exécuter le décret du 25 février.
« Un autre citoyen non représentant : On nous a fait la promesse d'organiser le travail ; on ne l'a pas organisé
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encore. Nous voulons que le ministère du travail soit constitué aujourd'hui. (Vives marques d'approbation.)
« Le citoyen Raspail, non représentant, n'adressant à Vorateur : Au nom de la République, de la fraternité et de la liberté, je vous supplie de descendre de la tribune. (Explosion de cris : L'organisation du travail!)
a (Un colloque très-vif s'établit entre les citoyens Huber et Raspail. Celui-ci s'écrie avec énergie, en s'adressant aux citoyens qui envahissent la tribune : « Je ne suis plus avec vous si vous ne quittez pas la salle. »)
« Un citoyen : Citoyens, écoutez-moi! nous demandons l'exécution des promesses du Gouvernement provisoire. Il nous a promis d'organiser le travail ; il ne l'a point encore organisé. Nous voulons que l'on s'en occupe immédiatement. (Oui ! oui !)
a Voix nombreuses de la foule : Nous voulons Louis Blanc.
a D'autres voix : Nous voulons un ministère du travail. Il nous faut le citoyen Louis Blanc ! (Oui, oui, Louis Blanc!)
« Le même -.C'est une question extrêmement importante, à laquelle le Gouvernement ne fait pas droit. (Louis Blanc ! Louis Blanc !)
« Le citoyen Sobrier, non représentant : Le peuple ne peut pas rester... (Le tumulte couvre sa voix.)
« Un pompier : Nous sommes venus ici en délégation pour la Pologne. (Vive la Pologne f)
a Nous sommes venus ici...
a Un homme du peuple : Parle donc vite, pompier !
« Un autre factieux : Nous demandons l'organisation d'un comité social qui veille sur le Pouvoir exécutif. Nous demandons que justice soit faite des massacres de Rouen ; nous demandons la guerre contre les oppresseurs de la Pologne ; nous demandons la destitution de la plupart des ministres.
« Un troisième citoyen : Nous voulons qu'on punisse les égorgeurs de Rouen.
« (Les représentants restent immobiles à leur place.
« Le bruit du tambour semble encore approcher. Les factieux se taisent un instant.
« Barbes s'élance à la tribune et dit: Pourquoi bat-on le rappel? Qui a donné l'ordre de battre le rappel? Que celui qui Ta donné soit déclaré traître à la patrie et mis hors la loi.
« Ces paroles sont couvertes d'une immense acclamation. « On nous trahit, on veut nous tuer ici : à bas les traîtres ! s'écrie-t-on de tous côtés. Qui a donné l'ordre de battre le rappel? Il ne faut pas qu'on le batte. »
« Le bruit des tambours s'éloigne.
« Au pied et sur les degrés de la tribune, s'engage une lutte entre divers clubistes qui veulent parler au peuple. La confusion est extrême.
« Des menaces de mort se font entendre contre le président. Les factieux envahissent le bureau des secrétaires. « Qu'on donne l'ordre de ne plus battre le rappel, s'écrient mille voix frénétiques, d
a II est trois heures et demie ; au moment même arrive un officier de la garde nationale qui porte des nouvelles au président et lui dit que, dans un quart d'heure