CHAPITRE SIXIEME
pressent dans un espace où soixante à peine peuvent d'ordinaire trouver place.
« Les tribunes des journalistes sont envahies.
« Les citoyens qui entourent le président, et dont quelques-uns ne cachent pas leurs armes, redoublent d'insistance, de clameurs, de vociférations. Ils s'approchent du fauteuil et se resserrent ; le capitaine d'artillerie est toujours à son poste, prêt à agir.
« Lesclubistes, dont un ou deux portent l'uniforme de garde national, se disputent la tribune, se pressent, se renversent. Ce moment est solennel.
a Pendant deux minutes, la crainte que les tribunes ne s'affaissent subitement (etelles fléchissent visiblement), entraînant avec elles la mort de plusieurs mille personnes, fixe l'attention des plus exaltés. Le tumulte s'apaise, mais recommence bientôt avec plus de violence encore. Le bureau du président est caché au plus grand nombre des représentants par des groupes d'hommes qui surgissent de la masse et veulent se faire entendre.
a La plus grande partie de l'Assemblée, celle qu'on peut apercevoir du fauteuil, conserve une altitude calme et digne.
« Bientôt apparaît le drapeau des jacobins, avec son crêpe noir.
« Une longue agitation règne dans l'Assemblée).
a Le citoyen L. Lambert, non représentant, au milieu du bruit : Au nom de la République démocratique, une et indivisible, je proteste contre la violation de l'Assemblée nationale.
« (Le citoyen Huber, revenu de son évanouissement, qui a duré une demi-heure et a été produit sans doute par l'excitation et la chaleur, s'élance à la tribune. Avant de parler, il se tourne vers le président et l'insulte du geste et du regard.)
« Citoyens, écoulez ; on ne veut pas prendre de décision ; eh bien ! moi, au nom du peuple, au nom du peuple trompé par ses représentants, je déclare que l'Assemblée nationale est dissoute. (Oui! oui! — Non! non! — Exclamations en sens divers '.)
a (La confusion est épouvantable. C'est unhurrah, un pêle-mêle de cris, de vociférations. Le président est sommé de donner sa sonnette; il la refuse. Plusieurs se précipitent auprès de lui. L'anxiélé de tous est horrible. Un crime, un immense attentat va peut-être s'accomplir.
a On attend.
a Une feuille de papier au bout d'une pique est portée à la tribune.
a Le citoyen Huber l'arrache, et, d'une voix qui, à ce moment de calme menaçant, perce à travers les clameurs de tous, s'écrie : encore une fois, l'Assemblée nationale est dissoute.
« Il se tourne vers le président, le menace du poing.
et Une masse de factieux, paraissant exécuter un ordre qu'il aurait exprimé par ce signe, escaladent le bureau, se précipitent vers le président, le renversent de son fauteuil où va s'installer quelques instants après le capitaine d'artillerie.
(( Après cette dernière violence, le président, auquel dix ou quinze factieux barraient le passage et qu'ils menaçaient de mort, sort de la salle, entouré de MM. Corbon, Anthony Thouret, Lcmansois, Cruveilher et de plusieurs autres citoyens qui protègent sa retraite.)
« Un factieux : Voici le décret que je propose :
« Le peuple est souverain.
a Attendu que plusieurs membres de la représentation du peuple ont quitté leurs fauteuils ;
ce Considérant que ces membres ont manqué à leur devoir, et que, par ce motif, ils ont décliné la souveraineté populaire ;
a Le peuple souverain les déclare traîtres à la patrie; il décide qu'ils seront immédiatement mis en arrestation et jugés comme traîtres à la patrie.
« Au nom du peuple souverain.
« Autre factieux {Flotte) : Ne laissez pas sortir les représentants qui fuient le combat; ce sont des traîtres ceux qui s'en vont.
d V auteur du décret : Je demande l'appel nominal et l'arrestation des absents. (Agitation tumultueuse.)
« liuber : Citoyens, écoulez! On ne veut pas prendre de décision; eh bien! moi, au nom du peuple, au nom du peuple trompé par ses représentants, je déclare que 1* Assemblée nationale est dissoute. (Oui ! oui! — Non! non ! — Exclamations diverses.)
a De toutes parts : Vive la république ! vive la république ! vive Barbès !
« (Une grande foule entoure le représentant Barbès; il est soulevé sur les épaules de gens du peuple qui
•224 COMMISSION EXÊGUTIVE.
crient : Vive Barbés! Le citoyen Barbés parait lutter contre ceux qui le portent en triomphe.
« D'autres gens du peuple portent aussi sur leurs épaules Sobrier, qui est dans une agilation difficile à décrire.)
« Voix nombreuses : Blanqui ! Blanqui !
« Le citoyen Quentin : C'est Blanqui, c'est Blanqui qu'il nous faut!
a Un factieux : Voici la liste d'un nouveau Gouvernement provisoire que je propose à l'acceptation du peuple :
« Barbés, <x Louis Blanc, « Ledru-Rollin, a Blanqui, « Huber, a Raspail, « Caussidière,
« Etienne Arago (oui ! oui ! — Non ! Non !) « Albert, « Lagrange.
« De toutes paris : Aux armes 1 aux armes!
— A l'Hôtel-de-Villc ! à l'Hôtel-de-Ville !
— Vive le nouveau Gouvernement provisoire !
a (On arbore sur le bureau du président un étendard surmonté d'un bonnet rouge et accompagné d'une épée.)
<t Un factieux : Nous sommes bloqués! aux armes! aux armes! — A l'Hôtel-de-Ville ! à l'Hôtel-de- Ville!
a Un autre factieux. Voici la bonne liste du nouveau Gouvernement provisoire :
CHAI'ITHR SIXIEME. 225
« Gabet, « Louis Blanc, « Pierre Leroux, « Raspail, « Considérant, « Barbés, « Blanqui, « Proudhon.
« Autre factieux : Mes amis, ne nommez pas tant de socialistes, vous feriez tort à notre cause.
« (On voit de nouveau Barbés porté sur les épaules des gens du peuple. Il se débat en vain et parait se trouver mal; on lui apporte un verre d'eau.)
« Une voix : Nous voulons la République démocratique. (Tous, tous nous la voulons! — - Tout pour le peuple 1)
« (Des discussions confuses s'engagent sur la composition de la liste des membres du nouveau Gouvernement provisoire.)
« Un factieux : Il faut que Ton fasse imprimer cette liste pour qu'elle soit connue du peuple.
« (Un garde national parait en armes dans l'hémicycle.)
« Quelques voix : Pas de fusil !
« Le garde national : Je le garde pour la cause du peuple !
« De toutes parts : Aux armes! aux armes? A l'Hôtelde- Ville!
« (Le bruit du tambour se fait entendre; quelques
hommes entrent dans la salle en criant : Voici la garde mobile ! voici la garde mobile ! Aussitôt une épouvantable panique s'empare de la réunion turbulente, et le peuple, naguère si violent, se retire précipitamment et dans le plus grand désordre.)
« Pendant que ces choses se passaient dans l'intérieur de la salle, le président, expulsé violemment de son bureau, après avoir donné ordre au citoyen Degousée, questeur, de prendre les mesures possibles, courait à la Commission exécutive réunie au Luxembourg et avisait à tous les moyens de résister à la sédition dont il ignorait l'étendue et la puissance. En même temps, les vice-présidents et un certain nombre de représentants se réunissaient dans les salles de la présidence, préparaient et signaient des proclamations et donnaient lès ordres nécessaires pour tenir à la disposition de l'autorité toutes les forces nécessaires pour faire évacuer la salle, expulser les factieux et les poursuivre dans leurs derniers retranchements.
a En conséquence, les citoyens Gorbon et Senard, agissant par délégation, au nom du président, rédigèrent immédiatement douze ou quinze proclamations adressées aux maires de Paris.
« A cinq heures moins un quart, un grand nombre de gardes nationaux du 2' bataillon mobile, conduits par le commandant Glary, l'adjudant-major Bernard et le capitaine Bonnemain, entre dans la salie aux cris de Vive V Assemblée nationale ! vive la République !
a Les "ardes nationaux sédentaires de la 2 e légion les suivent presque immédiatement et concourent avec eux,
sous la direction de l'adjudant-major Bernard, à faire évacuer la salle et les tribunes publiques par les personnes étrangères à l'Assemblée, qui les avaient envahies.
ce Un grand nombre de représentants rentrent dans la salle.
« Le citoyen Duclerc, ministre des finances, accompagné des citoyens Victor Grandin et Gélestin Lagache, monte au bureau.)
« Le citoyen Célestin Lagache, au milieu du bruit: Ecoutez, gardes nationaux! c'est un membre du Gouvernement, c'est le citoyen Duclerc, qui vient prendre la présidence de l'Assemblée, en l'absence du président et des vice- présidents.
« Voix nombreuses dans les rangs de la garde nationale : Nous soutiendrons l'Assemblée ! Vive l'Assemblée nationale!
et (Les dernières personnes étrangères à l'Assemblée, qui étaient encore dans la salle, sont entraînées par les gardes nationaux).
« Le citoyen Duclerc, occupant le fauteuil du président : Au nom de l'Assemblée nationale, qui n'est pas dissoute
oc Voix nombreuses dans les rangs de la garde nationale .-Non ! non! Vive V Assemblée nationale!
et Le citoyen Duclerc Au nom du peuple français,
qu'une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l'Assemblée reprend ses travaux. (Bravo! bravo! — Nouveaux cris : Vive V Assemblée nationale t]
« (En ce moment le citoyen Courtais, en uniforme de
commandant supérieur de la garde nationale, entre dans la salle par une des portes du côté droit. Il est accueilli par les cris nombreux et énergiques de : » A bas Courtais! à bas Courtais! » partis de tous les rangs de la garde nationale.
« Le citoyen Courtais essaie de prendre la parole, mais il en est empêché par de nouveaux cris : « A bas Courtais ! à bas Courtais ! il nous a trahis ! »
« Sur l'invitation de plusieurs citoyens, le général Courtais se décide à sortir de la salle; plusieurs officiers de la garde nationale et les citoyens Flocon et Vieillard l'entourent et le protègent jusque hors de la salle contre les imprécations de tous les gardes nationaux et les menaces de quelques-uns d'entre eux; mais le vice-président Corbon, qui venait lui-même de conduire un bataillon de mobile pour faire évacuer la salle, vient occuper le fauteuil à la place du citoyen Ducierc ; plusieurs secrétaires qui s'étaient rendus à l'hôtel de la présidence le suivent.)
« Le citoyen président : L'Assemblée reprend ses travaux. (Bravo!)
oc (Le citoyen Clément Thomas, en uniforme de colonel de la garde nationale de Paris, entre en ce moment dans la salle et monte au bureau à côté du citoyen président. Il s'exprime ainsi : Au nom de la garde nationale de Paris tout entière, je proteste contre l'indigne violation qui vient d'avoir lieu aujourd'hui de la représentation nationale. Nous n'acceptons pas la dissolution insensée qui a été prononcée.) a De toutes parts : Non ! non !