CHAPITRE SIXIEME
ter par un seul garde national, M. Sée, qui l'a reconnu et qui le conduit «à la mairie du IV» arrondissement. Mis en liberté par le maire qui ignorait les derniers incidents, il court se cacher, puis s'enfuit à Londres.
Sobrier sort, escorté d'une cinquantaine de ses adhérents, se présente au ministère de l'intérieur, dont l'entrée est forcée. Il monte avec une vingtaine d'entre eux dans le cabinet du ministre, le trouve assis, transmettant ses ordres et ses dépêches. Il laisse un des siens proposer le ministère à M. Hecurt au nom d'un nouveau Gouvernement provisoire, et le sommer de l'annoncer aux départements. Tandis que M. Recurt s'indigne et refuse, M. Sobrier va et vient dans le cabinet, décontenancé, regardant les tableaux. Le sang froid, l'énergie du ministre a déconcerté ses interlocuteurs. Ils s'en vont. L'un d'eux a dérobé les sceaux. Sobrier sort avec eux sans mot dire. Et cet homme, l'un des chefs les plus ardents du mouvement, se rend isolément au café d'Orsay, y parle de la dissolution de la Chambre devant deux représentants, M. Martin (du Loiret) et M. Rondeau, qui le saisit et le remet aux gardes nationaux. De là, il est conduit, pâle et affaissé, à la caserne voisine occupée par le 2 e dragons.
Louis Blanc est enlevé de l'Assemblée par deux ou trois cents individus, sans qu'il puisse reconnaître la porte par laquelle on le fait sortir — c'était celle de l'hôtel de la Présidence. — Les uns veulent le porter en triomphe, les autres l'emmener à l'Hôtel-de- Ville. On lui embrasse les mains, les vêtements. Son frère et un de ses amis, qui le cherchaient, le découvrent,
haletant de sueur, brisé, so débattant, et ont peine à l'arracher à cetto foule incandescente, qui le traîne jusqu'à l'esplanade des Invalides, vers la rue Saint- Dominique. Un cabriolet passe, conduisant un négociant, M. Lemaigre, qui consent à lui faire place ainsi qu'à son frère. Louis Blanc s'y jette et parvient enfin à se soustraire à l'ovation de ses trop chaleureux partisans, qui crient : A Vllôtel-de-ViUe l et veulent planter une bannière derrière la voiture. Il se trouve, lui quatrième, entassé dans ce véhicule à deux places. Ses perplexités redoublent. Sa pensée va là où sont allés ses amis dévoués, Barbès et Albert : il peut, en se transportant auprès d'eux, épargner peut-être l'horreur de la guerre civile, mais sa présence pourrait encourager un mouvement qu'il désavoue. Il épanche ses impressions dans le cœur de son frère. M. Lemaigre offre obligeamment de le conduire chez une personne qu'il connaît, M. Artaud, rue de l'Ecole-de-Médecine. Il s'y arrête un moment ; de là, il se rend chez un de ses amis, M. Masson, libraire, sur la place de ce nom, change de flanelle, gagne le quai aux Fleurs, rencontre quelques personnes qui le reconnaissent et l'abordent, revient sur ses pas, trouve devant la rue de Jérusalem un cabriolet qu'il cherchait et rentre enfin chez lui, rue Taitbout, avec son frère, après deux heures de courses et de tourments, encore dévoré d'inquiétudes.