‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 140 sur 164 · CHAPITRE IIUITIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIUITIKMK

L'Assemblée vota l'ordre du jour motivé. Ce vote fut suivi de cris de : Vive la République!

Le lendemain 18, l'attaque de la droite contre le Pouvoir exécutif devait être plus directe et plus violente. En réponse à de nombreuses adhésions venues des départements, l'Assemblée avait décidé qu'elle adresserait une proclamation au peuple français. Deux projets lui furent soumis, l'un rédigé par M. Dornès, l'autre par MM. Bérard , Freslon , Beau mont (de la Somme) et Montreuil. La priorité fut donnée à ce dernier projet. Il contenait ce paragraphe :

« Citoyens ! Prenez conliance dans les destinées de la patrie, l'ordre sortira plus affermi de cette grande épreuve. La justice, dans son action régulière, mais énergique, atteindra les coupables. Sans mesures extraordinaires , sans lois d'exception, nous anéantirons leurs odieuses espérances; il n'y aura pas d'autres réactions que la fermeté de tous les pouvoirs. (Trèsbien !) Le Pouvoir exécutif, exercé avec vigueur et avec unité, ne pactisera pas avec le désordre. Loyalement obéi par de fidèles agents, il ne confondra pas avec les vaillants serviteurs du peuple les promoteurs ou les suppôts de l'anarchie. (Très-bien!) Les institutions républicaines cesseront d'être tournées contre la République elle-même ; le droit de pétition, le droit de réunion ne seront plus employés perfidement, comme des armes contre la liberté. Les minorités factieuses

connaîtront leur faiblesse, et vos représentants, investis de la toute-puissance qu'ils tiennent de vous, s'appliqueront à organiser, sans troubles et sans passions, la plus large démocratie que l'Europe ait vue jamais. (Très-bien! très-bien!) Nous fonderons sur la base du droit une République forte et pure, grande et calme, digne de la première société du monde. »

Après une seconde lecture, M. Durrieu demande l'impression et le renvoi aux bureaux, vu l'impossibilité d'amender, sur une simple audition, une aussi longue proclamation. Il lui reproche d'être empreinte d'un ton emphatique inopportun, et il signale, comme une sorte de censure contre la Commission exécutive, cette phrase : « Le pouvoir exécutif exercé avec vigueur et unité... » Cette citation est accueillie de nouveau par les : très-bien (de la droite)! aux voix 1 la clôture !

M. Emmanuel Arago combat la clôture et soutient le renvoi aux bureaux.

La clôture est prononcée au milieu de l'agitation croissante. Le renvoi aux bureaux est rejeté. Les interpellations se croisent; le tumulte domine les voix. L'impression est également repoussée. Le ministre du commerce réclame comme un droit absolu le vote par paragraphes. La droite se lève pour le vote d'ensemble. La contre-épreuve se perd dans le bruit. Le président prononce l'adoption du vote d'ensemble. Des réclamations énergiques partent de tous les bancs de la gauche. Le tumulte devient tel que le président, ne pouvant le dominer, veut céder le fauteuil à un vice-président. Au moment où il va renouveler l'épreuve sur le vote

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d'ensemble, le ministre du commerce, M. Flocon, monte à a tribune et fait entendre ces judicieuses paroles :

« Vous voulez agir sur l'esprit de la nation, lui prouver que vous avez confiance en elle et la remercier de la confiance qu'elle a en vous? Eh bien! il faut lui envoyer un témoignage qui soit revêtu de votre unanimité, autant que cela est possible, et que ce ne soit pas, sur une misérable équivoque de vote, qu'nne division éclate parmi vous.

« N'est-il pas évident aux yeux de la raison et du

bon sens qu'une pièce (Exclamations ! l'orateur se

dispose à quitter la tribune.)

« Plusieurs membres (au pied de la tribune) : Restez! expliquez-vous jusqu'au bout!

« Le ministre : N'est-il pas évident qu'une pièce de cette étendue peut contenir une seule expression susceptible d'arrêter un vote, et que, cette expression supprimée, vous pouvez avoir un vote unanime, au lieu d'une division... »

Cet argument péremptoire fait une vive impression.

M. Dupin, pressé par quelques amis plus prudents, monte à la tribune et reconnaît que la proclamation ne peut avoir le succès et le résultat désirables, que s'il y a unanimité et non tiraillement. Approuvé par des très-bien ! très-bien ! il ajoute :

« Je serais navré si cette proclamation semblait l'œuvre d'une hésitation quelconque ; et je demande l'ajournement, ne serait-ce que jusqu'à la fm de la séance. (Vive adhésion à gauche.) »

En dépit de quelques députés de la droite qui crient

m commission executive;.

qu'on ne peut revenir sur un vole, l'Assemblée décide le renvoi au lendemain. Le calme se rétablit.

Les membres les plus clair-voyants et les plus modérés de la droite, dont M. Dupin avait été improvisé l'interprète, et les représentants qui acceptaient loyalement la République, mais qui, indignés delà violence faite le 15 mai à la représentation nationale, se laissaient entraîner à un sentiment de réaction, s'étaient aperçus qu'ils avaient dépassé le but et étaient revenus sur leurs pas. En effet, le vote de ce paragraphe, avec l'ensemble de la proclamation, sans examen, sans discussion, était une censure sévère, injuste, du gouvernement républicain ; il eût abouti à son renversement. Ce que l'émeute n'avait pu faire, la droite était sur le point de l'accomplir.

Tandis que les représentants, partisans des anciennes monarchies, s'efforçaient de miner ainsi le gouvernement républicain, la presse, qu'ils inspiraient, se livrait à une recrudescence d'agressions violentes, non-seulement contre la Commission executive, mais contre l'Assemblée elle-même. Cette presse, qui avait déverse sur toutes deux l'outrage et le mépris, leur reprochait de s'être laissé attaquer. Klle avait tout fait pour affaiblir leur autorite, et elle les accusait de faiblesse ; elle

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avait, par une polémique provocatrice, suscité l'anarchie, et elle en faisait peser sur elles la responsabilité.

« Nous ne voulons pas de réaction, » disait le Constitutionnel 17 mai i. « Nous voulons le maintien et raffermissement de la République. Mais il faut pour cela un pouvoir sincère et loyal qui inspire confiance. Qui donc dans l'Assemblée oserait jurer que plusieurs des membres du Gouvernement ne fussent pas prêts à profiler du résultat, quel qu'il fût. decetle espèce de guerre civile et à se ranger du côté des vainqueurs? »

(18 mai) «... L'Assemblée, la garde nationale, l'armée, la population, le pays ont montré, envers le Pouvoir exécutif, une longanimité sans exemple. S'il se trouve faible et chancelant, qu'il en cherche la cause en luimême ; mais désormais, il faut qu'il le sache bien, l'Assemblée, la Nation se défient de lui. »

Le Siècle 20 mai : « Quant au pouvoir, nous le cherchons vainement. Il n'a point de nom, point de forme, point de représentant sérieux. »

L'Union (17 mai) : « Nous le disons à regret, les représentants du pays oui mal compris cette double mission. (Ordonner une enquête et décréter des mesures énergiques.) Il fallait suppléer à la nullité, à l'incapacité de la Commission executive: Mais le temps s'est écoulé en inutiles récriminations. La séance a offert le spertacle mesquin de luttes personnelles, sans dignité, sans gravité aucune; le rapetissement était universel. »

Ce que les partisans des anciennes monarchies s'efforçaient surtout d'établir, dans leurs discours, dans

m COMMISSION EXECUTIVE.

leur polémique, c est que les événements s'étaient dénoués d'eux-mêmes, c'est que le pays s'était sauvé tout seul :

Si, dans la matinée du 15 mai, la garde nationale avait été volontairement lenteàse réunir, si les bataillons avaient un effectif minime, si la i rf légion n'avait pas gardé le pont de la Concorde, c'était la faute du Gouvernement. Mais la levée rapide des légions, leuraffluence autour de l'Assemblée et de l'Hôtel-de- Ville, la répression sur tous les points, c'était le fait de l'initiative individuelle. Les ordres de rappel doublement transmis, l'impulsion donnée, la direction indiquée à chaque colonel, à chaque maire, à chaque bataillon, on n'avait pu les nier le jour même ; on les passait sous silence le lendemain ; plus tard on essaya de les méconnaître. Pour rétablir la vérité obscurcie à dessein, le Gouvernement réclama des rapports de toutes les mairies, de tous les états-majors des dix-huit légions de la garde nationale, de la garde mobile et de l'armée. M. Marie en fît le résumé, inséré au Moniteur, résumé Ûdèle et rempli d'intérêt \

A la séance du lendemain, 19, le mouvement hostile parut complètement modifié. La nuit avait porté conseil. Si l'intention de renverser la Commission executive

I C'eut dans ces rapports et dans les pièces du procès de Bourses que j'ai puisé les dates, les heures, le noin!»re et la marche des halaillons. avec une yrK ciaiun mathématique.

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n'était pas éteinte au fond du cœur, elle allait momentanément se dissimuler. Le péril d'une réaction trop rapide était évident. La majorité s'en apercevait et se déplaçait.

Les ultra-révolutionnaires commençaient à se réjouir de voir cet assaut livré aux républicains qu'ils appelaient modérés. — Vous le voyez, leur disaient-ils, vous êtes attaqués à votre tour. Après nous, c'est vous ! C'est la République qu'on veut détruire. Si vous aviez consenti à expulser tous les chefs réactionnaires que vous avez laissé pénétrer dans Tédiflce pour le renverser, vous ne seriez pas menacés aujourd'hui. Une semaine ne s'est pas écoulée depuis l'installation du Pouvoir exécutif et du Ministère, et déjà se sont succédé les tentatives contre vous. La réaction n'est pas un fantôme comme le prétendent les réactionnaires. Vous en recevez et vous en sentez les coups redoublés. Un simple vote! et vous n'existez plus! Pourquoi avez-vous, avant le temps, abdiqué la dictature?

Les républicains, qui avaient lutté vigoureusement et avec succès contre les envahisseurs de l'Assemblée, se retournaient avec la même énergie a contre ces surprises de réaction, contre cette tactique sournoise qui s'efforce sans cesse de glisser subrepticement dans les discussions des éléments do division et de discorde. Entraver à tout propos la marche du Gouvernement, par des questions de forme, par des chicanes, embarrasser, ralentir son action, diminuer son autorité, rendre sa situation difficile, et, tout en le sommant de faire son devoir, lui en refuser, si l'on peut, les moyens, telle est

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la tactique adoptée!... A grands renforts de sophismes habilement déguisés, arracher à l'Assemblée un vote en désaccord avec ses sentiments intimes, où cela peut-il mener? » [National).

M. Lamennais, dans sa haute intelligence, disait : a Nous avons confiance dans le Gouvernement, dans ses lumières, dans sa vigueur et son patriotisme, mais que peut-il? Voyez sa position incertaine, flottante, dépendante des caprices mobiles d'une Assemblée qui ne sait pas bien encore ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle doit vouloir ; d'une Assemblée où l'on ne découvre l'esprit de suite que parmi ceux dont le but évident est de décomposer, de dissoudre l'administration pour s'en emparer, de rendre jusque-là tout pouvoir impossible. En harcelant les hommes de cœur, en leur créant chaque jour de nouveaux embarras et des difficultés nouvelles, on les contraindra de se retirer, on fera doucement, légalement, ce que l'émeute a tenté de faire par la violence. Il n'y a de différent que le moyen ; le résultat est le même. »

Les députés les plus influents de la droite commençaient à se demander si, par trop de précipitation, ils ne compromettaient pas la réalisation de leur vœu. La Commission exécutive et le Ministère tombés, quel pouvoir, quels hommes les remplaceraient ,? Qui accepterait pareil héritage? Des républicains seuls pouvaient résister au flot révolutionnaire. Toute autre autorité serait emportée. Il était donc indispensable de temporiser. Les représentants, même les plus agressifs des dernières séances, arrivèrent à celle du 19 avec

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