‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 155 sur 164 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

COMMISMO.N Ut POUVOIR EXÉCUTIF A L ASSKMBLK I NAÏIU ( NÀLK.

La journée du li» mai a laissé dans tous les esprits de tristes souvenirs.

La Commission du pouvoir exécutif croit qu'il est de son devo . de faire connaître à l'Assemblée comment elle a compris, dans cette journée, la grave mission qui lui a été conûée.

La Commission du pouvoir exécutif ne présentera à l'Assemblée qu'un simple récit. Ce qu'elle veut, c'est fixer d'une manière positive tous les faits. Ces faits précisés, toutes les situations seront nettes, et il faut qu'elles le soient.

Quelques jours avant le 15 mai, on parlait beaucoup, dans Paris, de manifestations publiques qui, disait-on, devaient avoir lieu; mais tous les renseignements pris s'accordaient à dire que ces manifestations seraient pacifiques. La conspiration qui a éclaté plus tard ne se révélait alors par aucun indice extérieur et saisissable.

Ces projets sollicitèrent vivement l'attention de la Commission. Cependant tant d'autres, de môme nature, avaient été précédemment anuoncés, quand, en réalité, ils n'étaient pas même conçus, que, tout eu se livrant à une surveillance active, la Commission n'éprouvait pourtant aucune inquiétude sérieuse.

On doit le dire même, un précédent récent la rassuiait : le vendredi i. 24

12 mai, en cITet, une première pétition pour la Pologne avait été apportée à l'Assemblée, et les pétitionnaires qui, avait-on dit, devaient se présenter avec des intentions menaçantes, s'étaient sans opposition, au contraire, arrêtés à une grande distance, en sorte que tout avait fini par une simple promenade et par le dépôt de la pétition selon les formes ordinaires.

11 était donc permis de croire que la manifestation du lundi 15 mai ollrirait les mêmes caractères. Les rapports sur les clubs autorisaient cette croyance.

« Cette manifestation, avait-on dit dans l'un de ces clubs, sera paci- « fique et calme; les clubs, les masses comprennent que ce n'est qu'en « se conduisant avec une extrême prudence qu'ils reconquerront la « position. »

Au club centralisateur, le président Huber avait déclaré « qu'il « craignait beaucoup la manifestation, et que, s'il était en son pouvoir « de s'y opposer, il n'y manquerait pas. »

Le rapport de police , dans lequel ce renseignement est puisé, ajoute :

« Un citoyen propose d'envoyer auprès des clubs et des corporations « pour tenter un dernier eiïort. Si, dit-il, on ne peut empêcher la ma- « nifestation, alors que l'on s'y joigne en masse; mais qu'aujourd'hui « même on fasse connaître à tout Paris, par les journaux ou par affiches, « enfin par tous moyens, que celle manifestation est toute pacifique, « et que son unique but est d'obtenir l'intervention en Pologne et « d'enlever aux bourgeois peureux ou réactionnaires toute crainte et « tout prétexte de prise d'armes. » , Rapport du 14 mai.)

Telle était la physionomie générale des rapports.

Quoi qu'il en soit, il était du devoir de la Commission de se tenir sur ses gardes. Or, ce devoir, elle croit l'avoir rempli avec zèle, arec activité.

Voici les faits :

Le dimanche 14 mai, la veille de la manifestation, la Commission s'empresse d'appeler au Luxembourg les citoyens ministre et soussecrétaire d'État au ministère de l'intérieur, le préfet de police, le général de la garde nationale, le général de la garde mobile, le général commandant la l rc division militaire et le citoyen ministre de la guerre.

Le but de celle réunion était de s'entendre sur les mesures de défense que la journée du lendemain pourrait rendre nécessaires. Les trois généraux, le ministre et le sous-socrétaire d'État à l'intérieur

furent exacts au rendez-vous. Le préfet de police ne vint pas. La discussion s'ouvrit.

rassemblement devait se former ù la Bastille; sou but avoué était d'apporter, en parcourant tous les boulevards, à l'Assemblée nationale une pétition en faveur de la Pologne; nous savions tout cela. Les mesures ù prendre étaieni donc, par cela même, nous en convenons, clairement tracées : surveiller le point de départ e» la ligne des boulevards, tarder soigneusement la place et le pont de la Concorde, voilà ce qu'il fallait faire. A cet effet, nous devions en appeler tout à la fois et à la police et à la force armée.

Le général de la garde nationale reçut de nous ordre de commander, dans chaque légion, pour le lendemain, une réserve armée prête à marcher au premier signal, et de la diriger sans relard sur tous les points qui seraient menacés, notamment sur la place et le pont de la Concorde. Le conflit, s'il devait y avoir conflit, ne pouvait guère, en eflet, s'engager qu'à cet endroit.

De son coté, le général Tempoure reçut l'ordre de tenir à la disposition de l'Assemblée trois bataillons de la garde mobile, et de conserver en réserve et prêts à marcher les autres bataillons distribués dans les différentes casernes.

Enfin, le général Eoucher reçut l'ordre de tenir à l'Ecole militaire, aussi prêtes à marcher, toutes les troupes disponibles , infanterie, cavalerie , artillerie. Seulement il ne devait sortir que dans le cas où une attaque sérieuse lui en imposerait l'impérieuse obligation.

Le citoyen ministre de la guerre pensa, et nous crûmes avec lui, qu'il serait bon encore de donner l'éveil aux troupes en garnison à Versailles, Saint-Cermain, Melun, Orléans, pour qu'elles pussent répondre au premier appel ; en conséquence, il fut arrêté que cette mesure de précaution serait prise ou le soir même ou le lendemain.

Ces dispositions faites et bien entendues, le conseil s'ajourna.

L'exécution de tous ces ordres devait évidemment mettre sur pied une force militaire imposante et donner l'éveil à une force plus imposante encore qui, en pou d'heures, serait en face des factieux. Ce premier besoin de la situation était donc satisfait.

Il reslait à ta Commission ù demander à la police une surveillance intelligente, active, dévouée, cette surveillance, la Commission la demandait naturellement au magistrat que la République avait placé à la tète de la préfecture, et qui, seul ou presque seul, pouvait en effet répondre utilement à cette nécessité sociale.

Ajoutons que, là encore, la Commission croyait pouvoir trouver non-

seulement une surveillance efficace, des avertissements prompts et utiles, mais encore une force vive dans l'intervention, selon l'événement, de ces corps auxiliaires organisés, non pour l'émeute sans doute, mais pour l'ordre, sous le nom de montagnards, garde républicaine et garde lyonnaise.

Ce second besoin de la situation était donc également satislaiU

Telle a été, pour la Commission, la journée du 14 mai. Elle crut devoir la terminer en faisant afficher sur les murs de Paris une proclamation contre les attroupements, a La Commission, y disait-elle, saura maintenir avec vigueur et partout la tranquillité menacée. »

Maintenant, qu'il lui soit permis d'affirmer que ses prévisions ont devancé les faits, et que ses dispositions, pour la défense, en conséquence de ces prévisions, ont été suffisantes, plus que suffisantes même, pour balancer et combattre la manifestation du lendemain.

Poursuivons.

Conformément aux ordres reçus, le 14 entre quatre, cinq et six heures du soir, le général Courtais invite par lettre les colonels des légions de Paris à réunir, pour le lendemain matin à neuf heures, une réserve de 1,000 hommes par chaque légion.

Par une autre lettre, il prie les colonels de se rendre à l'état-major général le soir à huit heures, pour affairé de service.

Un rapport du colonel Tracy, envoyé le 20 mai à la .Commission, indique ce qui s'est passé à l'état-major à ce rendez-vous du soir.

On y lit :

« Le 14 mai à huit heures du soir, le général Courtais ayant réuni « tous les colonels des légions, il leur fit connaître les dispositions qu'il « avait prises en prévision de la manifestation à laquelle on s'attendait « pour le lendemain. En ce qui concerne la 1" légion, la réserve de « 1,000 hommes devait occuper le pont de la Concorde, pour interdire « le passage aux colonnes des pétitionnaires qui voudraient passer « outre, etc. »

Dès la soirée du 14, il y avait donc deux précautions prises : force commandée, entente avec les chefs placés à la tête de cette force.

La nuit du 14 au 15 se passa tranquillement. Quelques rassemblements dans les rues et dans les clubs, une assez grande agitation; voilà ce que constatent les rapports de police .

Ces clubs, au reste, avaient hésité longtemps à se rendre à la manifestation polonaise; et même ils ne prirent fermement la résolution contraire que dans la nuit, en recommandant d'ailleurs avec insistance, si les rapports sont exacts, le calme et la paix. (Voyez le rapport du 15.)

Le i 5 mai, dès le matin, la Commission était réunie au Luxembourg. Elle avait cru devoir laisser les chefs militaires tout entiers aux dispositions qu'ils avaient à prendre; mais elle avait convoqué le citoyen ministre de l'intérieur et le citoyen préfet de police. On comprend l'utilité, la nécessité de cette double convocation.

Elle avait eu le soin, en outre, de s'entourer d'officiers d'ordonnance, en nombre suffisant pour qu'il n'y eût aucun retard dans les missions à donner.

Le citoyen ministre de l'intérieur et le sous-secrétaire d'État se rendirent à la convocation; le préfet de police n'y vint pas. Il s'excusa ainsi :

« La luxation qui me retient au lit depuis près de trois jours ne me « permet pas de me rendre près de vous. Si cependant vous jugiez ma « présence indispensable, j'attends vos ordres, et je me ferai transpor- « ter au Petit-Luxembourg pour assister à vos délibérations. »

La Commission demanda des rapports sur les faits de la nuit, sur ce qui se passait sur le boulevard et à la Bastille. Être éclairée, parfaitement éclairée sur le mouvement projeté, voilà ce qu'elle voulait avant tout.

Ces rapports n'étaient pas parvenus encore au ministère de l'intérieur. Cela était fâcheux, mais n'avait pourtant en soi rien d'extraordinaire.

En attendant, la Commission jugea utile de diriger elle-même sur tous les points suspects les officiers d'ordonnance qu'elle avait à sa disposition.

Bientôt cependant quelques rapports lui parviennent. Les rassemblements lui sont présentés, dans ces rapports, comme pacifiques, a Les « ouvriers , y est-il dit, se réunissent bannières en tête : quelques « groupes assez forts stationnent sans paraître offensifs. » Dans un rapport, il est vrai, on ajoute que des discours factieux ont été prononcés, qu'il y a quelques armes cachées sous les vêlements. On y parle aussi de la présence des clubs; mais on annonce que la société des Droits de l'homme n'a encore ordonné ni permanence ni prise d'armes. Puis vient ce post-scriptum : « La proclamation signée par les membres du Gou- « vernement, et qui vient d'être affichée, fait bon effet ; elle rassure un « peu la population, qui est réellement effrayée. Les ateliers nationaux « sont sur leurs chantiers, et ils travaillent. »

Dans un autre :

« La manifestation, rassemblée place de la Bastille, s'est mise en mar- « che à onze heures dix minutes, et a pris les lignes des boulevards; ils « ne sont pas armés. »

Parmi les clubs réunis, le club Blanqui était indiqué comme devant inspirer de l'inquiétude; mais l'un des rapports émané du ministère de l'Intérieur porte cette nouvelle rassurante : « Toutes les mesures sont « prises, et M. Caussidiùre est d'accord avec nous pour arrêter au prête mier mouvement Sobrier et Blanqui. Blanqui est entouré. » •

Quelques instants avant, une ordonnance du préfet de police était venue dire à la Commission, au nom du préfet, que la manifestation avait a sa tête des hommes dont il pouvait répondre comme de luimême.

Au reste, la Commission avait elle-même, dès le matin neuf heure», donné l'ordre d'arrêter les principaux clubisles.

La situation résumée dans les rapports qui viennent d'être analysés restait donc grave sans doute. Cependant rien ne faisait prévoir une lutte violente; plusieurs manifestations de même nature avaient eu lieu depuis l'établissement de la République; elles s'étaient accomplies sans danger. En serait-il de même de colle-ci ?

Cependant la force commandée la veille ne devait pas inoins se tenir prête. SVst-elle levée, en effet?

Voici, à cet égard, ce qu'écrivait le général Courlais, le 15 mai au matin, au citoyen Pagnerre, secrétaire de la Commission : « Les nou- « velles que je reçois sont tranquillisantes sous le rapport des intente lions; quant au nombre il sera considérable; ils regardent comme « une espèce de défi et de point d'honneur de se porter à la Chambre ; « il avait été question d'y arriver avec des armes, mais ils reculent « devant cette pensée. Toutes mes précautions sont prises, la yarde a nationale est toute prête, »

La garde nationale, en effet, avait été réunie dès le matin. Chaque légion présentait une réserve disponible de 1,000 hommes; les réserves de quelques lésions dépassèrent même ce chiffre. Tout Paris d'ailleurs était sur ses gardes, et l'on pouvait assurément compter sur son dévouement et sur son initiative courageuse.

La banlieue aussi avait été appelée.

Une lettre du général Courlais, datée du 15 mai, porte :

« Colonel, vous commanderez, pour ce matin, onze heures, 500 homu mes de piquet à la mairie de Grenelle.

« 500 à Montrouge;

« 500 à Vaugirard ;

« 500 à Centilly.

« Dans le cas où j'aurais besoin de faire rentrer ces bataillons dans « Paris, vous en seriez prévenu.

« Si vous entendiez battre le rappel dans Paris, vous le feriez battre

« de suite dans vos bataillons. A ce signal vous dirigeriez les bataillons « de Grenelle et de Vaugirard sur l'Assemblée nationale, etc. » Ces ordres avaient été exécutés.

Quant aux gardes mobiles et aux troupes, voici comment, selon les rapports, elles étaient disposées.

Indépendamment des mesures générales prises par le général Tempoure, en cas de rappel battu, et pour mettre en campagne tous les bataillons de la garde mobile, des mesures spéciales pour parer aux événements prévus furent adoptées ainsi qu'il suit:

Sur l'ordre même du citoyen président de la Chambre, deux bataillons de garde mobile furent placés dans le jardin du palais, un vis-àvis le pont du Gros-Caillou, un sur la place des Invalides.

En outre, un bataillon de la 3 e légion était ce jour-là de service auprès de l'Assemblée nationale, et la réserve de la 10 e légion devait s'y joindre.

Le général Foucher avait aussi, de son côté, pris ses positions.

Dans la nuit du 14 au 15, sur l'ordre du ministre de la guerre (le citoyen Charras', les piquets avaient été renforcés de deux escadrons, les troupes disponibles à Vincennes et Saint-Denis (2 bataillons 1/2 el 1 batterie) avaient été prévenues de se tenir prêtes à marclier.

Le 15 au malin, des ordres sont expédiés aux garnisons de Saint- Denis, Versailles, Melun, Fontainebleau, Orléans, de marclier sur Paris.

A midi, toutes les troupes disponibles sont mises sur pied ; le 2 e dragon monte à cheval.

A la caserne du quai d'Orsay, 4 bataillons, 4 escadrons et une batle r rie viennent se masser à l'extrémité de l'esplanade des Invalides.

Assurément donc, la force n'a pas manqué; elle ne voulait qu'être dirigée par les hommes a qui le commandement en avait été confié.

Cette direction même, si l'on consulte des pièces écrites, authentiques, semble avoir été bien prise; le général Courtois l'indique uu général Tempoure dans une lettre datée du lli mai, cinq heures et demie du matin:

« J'ai l'honneur de vous informer que les bataillons de la garde na • « tionjle seront ainsi disposes :

« La l re légion a un bataillon à la tête du pont d<; l;i Révolution; « La 2 e , sur la place et le quai des Tuileries; « La 3 # , sur le Carrousel et le quai, pour garder le pont National; « La 4 e , au Louvre, gardant les ponts des Arts et des Tuileries; « La 5% place du Chfttelet, gardant le Pont-Neuf;

37fi

u Les 6 e et 7-, mes Saint-Denis et Saint-Martin, jusqu'à l'Hôtel-de- « Ville ;

• Les8« etO'àl'Hôtel-de-Ville; « La 10* à T Assemblée nationale ;

« La 1 I e et la 12», au Luxembourg »

Dans une autre lettre du même général au citoyen président de l'Assemblée, on lit :

« J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin, il y aura :

« 1,000 hommes en plus de la 10 e légion à l'Assemblée national»».

« 1,000 hommes de la première à la tête du pont.

a 1,000 hommes de la 2* aux Tuileries.

« 1,000 hommes de la 3 e , place du Carrousel.

« 1,000 hommes de la 4" au Louvre.

• Tous ces bataillons se porteront sur l'Assemblée , toutes les pré- « cautions sont prises pour avoir, au premier signal, toutes les lé- « gions, etc. »

A huit heures, le ministre de l'intérieur connaissait cette dépêche, et s'assurait ainsi que les ordres de la veille avaient été bien exécutés.

Mais cette direction indiquée a-t-elle été conservée et suivie?

Citoyens, la force était suffisante; mais la Commission le dit à regret; le commandement seul a manqué. Il n'y eut pas assez d'unité.

La 1™ légion devait occuper le pont; elle ne l'a point occupé; elle n'est arrivée que lorsqu'il était déjà envahi.

La 4* légion s'y était, il est vrai, portée à midi moins un quart ; elle avait même reçu l'ordre de s'y former en bataille, et d'opposer au rassemblement une masse impénétrable.

Mais, un instant après, ordre contraire fut donné par le général Courtais, et, par suite de cet ordre, la chaussée fut démasquée; le rassemblement put librement y pénétrer.

Les autres légions sont restées avec leurs réserves, attendant des ordres, et n'en ont reçu que dans l'après-midi.

La 2" légion, notamment, avait, dès huit heures du matin, conduit 1,400 hommes au jardin des Tuileries. Ils y sont restés, l'arme au pied, presque toute la journée. A l'approche des colonnes, ils demandent des cartouches; ils n'en obtiennent point, et n'en reçoivent de leur mairie qu'à deux heures et demie.

Les bataillons et escadrons de l'armée, l'artillerie, massés sur l'esplanade, restent tous inactifs, ou même reçoivent des ordres de retraite.

Que faisait cependant la Commission exécutive ?

Les ordres donnés et placés en des mains qu'elle jugeait capables et fidèles, elle aurait pu s'arrêter et attendre. Elle n'a pas accepté ce rôle passif.

De tous côtés elle dirige des ordonnances pour suivre le mouvement de la manifestation.

Elle fait plus : elle envoie des estafettes sur le pont, sur la place de la Concorde, afin de reconnaître si ces positions sont bien gardées, si l'on est prêt à opposer aux masses agressives des masses profondes et impénétrables : tout était là. A ce moment, les ordres donnés dans ce sens avaient été exécutés; en effet, des troupes stationnaient sur la place; le pont était garni. Comment croire qu'une disposition opposée serait prise un instant plus tard, comme elle l'a été effectivement?

Vers midi, la Commission exécutive, pensant que, pour mieux accomplir ses devoirs, il serait bon de diviser son action, décide que trois de ses membres se rendront à l'Assemblée; que deux autres et le secrétaire resteront au Luxembourg. Les premiers surveilleront ainsi de plus près les événements et donneront les avis nécessaires pour parer aux éventualités; les seconds devront, selon ces éventualités, prendre des mesures actives et décisives.

A leur arrivée à l'Assemblée, les citoyens Ledru-Rollin et Marie apprennent, à leur grande surprise, que le pont a été traversé, que les pétitionnaires sont à la grille, qu'ils veulent en forcer l'entrée. A l'instant même ils y courent, le citoyen Lamartine y vient de son côté; mais toutes les paroles de conciliation sont bientôt inutiles : la porte de la grille est ouverte, fermée, ouverte encore et refermée ; la grille ellemême est escaladée.

Le crime est consommé. •

Citoyens, l'émeute a bien pu, malgré la force matérielle, envabir votre sanctuaire ; mais, grâces à Dieu, elle s'est brisée devant cette force morale que votre attitude calme et digne lui a opposée. Un instant, il est vrai, vous avez siégé comme sur la place publique, mais vous avez siégé, et la majesté de la patrie, rayonnante autour de vos personnes, a voilé de son éclat cette débauche factieuse que la gravité de l'histoire ne permettra pas même d'enregistrer.

Pendant que ces événements à jamais déplorables se passaient à l'Assemblée, la Commission continuait d'agir.

Le citoyen Pagnerre, que les membres de la Commission restés au Luxembourg avaient envoyé pour s'assurer de la pleine exécution des ordres qui devaient garantir la défense du pont de la Concorde arrivait au moment même où l'Assemblée était envahie. Il s'empressa de re-

tourner au Luxembourg, afin d'informer les citoyens Arago et Garnier-

Pagès de ce qui venait île se passer.

11 était alors une heure environ.

Sur cet avis, et de une heure un quart à une heure et demie, la Commission du pouvoir exécutif donne l'ordre à toutes les mairie* de battre le rappel par bataillons. A deux heures, elle oxpédie lo même ordre à l'état-major général de la garde nationale.

En sorte que de deux points à la fois part l'ordre du rappel.

Sur cet ordre, reçu à une heure un quart par la 10 e légion, à qui il avait été donné par le citoyen Paguerre lui-même, à une heure et demie par la 11 e légion, et par les autres à deux heures trente-cinq et quarante minutes, le rappel est battu partout.

De leur côté, les questeurs et le citoyen vice-président avaient aussi écrit dans le même sens aux mairies.

C'est alors qu'on vit en une heure iurgir toutes les colonnes qui, à la voix du rappel, vinrent inonder les rues de la capitale.

11 fallait indiquer la direction.

La Commission la donne. Elle signale comme points à défendre l'As» semblée, l'Hôtel-de-Ville, la Préfecture de police, la Banque, le Luxembourg.

A trois heures et demie, la Commission investit le général de divi* sion Koucher du commandement de toutes les forces militaires de Paris, y compris la garde nationale mobile.

Elle reconstitue ainsi l'unité de commandement, sans laquelle les masses les plus imposantes se dispersent et s'épuisent.

Bientôt des forces considérables marchent dans la direction donnée, et notamment vers l'Assemblée envahie.

Elles marchent avec résolution, mais aussi avec prudence. A ce moment, une grave responsabilité pesait sur les membres de la Commission,

Délivrer l'Assemblée des factieux qui l'avaient envahie et qui la menaçaient, c'était un devoir devant lequel assurément ils n'hésitaient pas; mais ils savaient que les hommes qui avaient pénétré dans la salle des séances étaient porteurs d'armes cachées. S'arrêteraient-ils dans la voie de violence où ils s'étaient engagés? cernés par la force, attaqués par elle, que feraient-ils? quels consiiis recevraient-ils d'une position désespérée et vaincue ? Que tous ceux qui ont été lémoins des scènes de désordres de l'Assemblée nationale se consultent et répondent.

La Commission ne se laissa point absorber par ces pensées, elle sui concilier l'activité et la prudence. Par ses ordres, les légions continuèrent à s'avancer.

L'accumulai i un des forces produisit son effet; protégée par cette dé-

monstration extérieure, l'énergie de quelques citoyens pût dégager l'Assemblée. La première, la garde mobile, ayant à sa tête les citoyens Bertrand et Duclerc, ministre des finances, entre dans la salie, balaye les factieux. Redevenue libre, la séance est reprise ; en l'absence du président renversé de son fauteuil par la violence, le citoyen Duclerc, ministre des finances, prend accidentellement possession de la prési. dence.

Cependant le bruit de la dissolution de l'Assemblée nationale et de la proclamation d'un nouveau gouvernement provisoire s'était répandu dans Paris; les factieux, en quittant l'Assemblée s'étaient dirigés vers l'Hôtel-de-Ville et avaient annoncé qu'ils se porteraient ensuite sur le Luxembourg.

Dans cette situation, la Commission pensa que l'Assemblée nationale ne pouvait pas un instant cesser de manifester son existence; que si le lieu de ses séances était envabi, elle devait, en attendant que la force publique eût fait justice de cet attentat, continuer ailleurs le cours de ses délibérations. En conséquence, la Commission envoie auprès de l'Assemblée pour l'engager a venir siéger au Luxembourg.

Les légions de Paris devaient venir s'y grouper autour d'elle.

l'ne proclamation dans ce sens fut publiée et affiebée.

L'Hôtel-de-Ville menacé appelait aussi l'attention. Aussitôt après l'ordre rétabli dans l'Assemblée, les citoyens Ledru-Hollin et Lamartine, apprenant que les insurgés s'étaient dirigés de co côté, résolurent de s'y transporter. En effet, ils partent à la tête d'une colonne de garde nationale.

Arrivés devant l'Hôtel-de-Ville, qui déjà était envabi, ils y restèrent jusqu'au moment où les factieux furent arrêtés et l'Hôtel-de-Ville dégagé.

La Commission avait aussi à veiller. En conséquence elle dirige des forces de ce côté. Elle avait demandé par lettres à tous les maires de l'instruire de l'importance des masses qui avaient répondu à l'appel. Elle sut ainsi quelles pouvaient être ses ressources.

Le citoyen Arago, l'un de ses membres, accompagné du citoyen Pagnerre, se rend en ce moment rue de Touruon, et annonce à la 11° légion, qui stationne dans cette rue, qu'il va se placer à sa tête et s'avancer sur l'Hôtel-de-Ville ; mais les dispositions prises pour recevoir l'Assemblée, si elle croit devoir condescendre à l'invitation de la Commission, font renoncer à ce mouvement. D'autres légions étaient d'ailleurs en marebe vers ce point que l'émeute avait eboisi pour y proclamer le gouvernement provisoire.

Un rapport du citoyen maire de Paris a fait connaître ce qui s'est

passé à l'Hôtelde- Ville; il est donc inutile d'en parler plus longuement.

Au milieu de ces faits graves, un incident doit trouver sa place. Dans le moment même où la Commission à laquelle venait de se réunir le citoyen Marie, après sa sortie de l'Assemblée, organisait une défense générale contre l'émeute, deux hommes arrivent au Luxembourg; l'un d'eux, le sieur Quentin, s'adressant au citoyen Arago, lui dit qu'il vient, au nom du nouveau gouvernement provisoire, prendre possession du palais; le citoyen Arago l'arrête de sa main et le fait enfermer.

Un autre est incarcéré sur l'ordre du citoyen Garnier-Pagès.

A l'Hôtel-de-Ville, les mêmes faits se produisaient, mais sur une plus large échelle, contre les factieux cernés de tous côtés, et la Commission apprit bientôt que la mairie de Paris n'avait été qu'un instant souillée.

Elle apprit aussi que l'Assemblée nationale avait pu reprendre sa séance et l'exercice de sa souveraineté.

Ainsi, après quelques heures d'une lutte insensée, l'émeute s'était évanouie devant l'attitude fière et calme du peuple tout entier.

La conspiration du 15 mai était désormais vaincue, sans combat, sans efîusion de sang, par la seule puissance du droit, cette puissance qui a fondé la République et qui la défendra contre toutes les factions.

La Commission du pouvoir exécutif n'étendra pas plus loin son rapport. Y a-t-il eu complot? quels sont les coupables? Ces questions appartiennent a la justice; la justice les résoudra avec calme, mais avec fermeté.

Cependant, en dehors de l'action judiciaire, il y avait des mesures administratives à prendre. Permettez à la Commission de vous dire que ces mesures, elle les a prises; qu'elle veille avec ardeur au maintien de la tranquillité ; que, pour accomplir ce devoir, le plus sacré de tous, elle ne reculera devant aucun effort.

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