CHAPITRE DEUXIEME
Lechiffredes Ateliersnationaux,heureusementmaintenus jusque-là en dehors de la politique, montait toujours. Le 31 avril, il dépassait cent mille. Les grèves devenaient l'état normal. Les ouvriers y inclinaient d'eux-mêmes, espérant y trouver un remède à leurs maux; et de plus ils y étaient excités par les meneurs de toutes les opinions. Hostiles ou favorables à la république, entrevoyant dans la reprise des affaires l'anéantissement de leurs projets, ces meneurs avaient tous le même mot d'ordre : agitation, agitation perpétuelle. Non contents de tenir le peuple inoccupé sur les places publiques et comprenant la puissance du levier que fourniraient les Ateliers nationaux, ils y poussaient les ouvriers en masse. Dans cette tactique tout leur était occasion et profit. La nomination des brigadiers facilita un recrutement illimité. Ainsi, créés par la nécessité, en vue de soulager les souffrances individuelles, malheureusement trop nombreuses, et d'adoucir les douleurs de la crise générale, les Ateliers nationaux menaçaient de devenir un péril public.
Un certain nombre d'anciens sergents de ville et de gardes municipaux licenciés, d'anciens agents secrets du gouvernement déchu, ne pardonnant pas à la République leur situation perdue, étaient à l'affût d'une occasion de vengeance.
Les bonapartistes ne restaient pas inactifs dans ce bouillonnement général. Ils continuaient avec ténacité leur habile propagande. Ils s'unissaient aux représentants de l'ancienne gauche et se mêlaient aux mouvements populaires. Hommes providentiels, dési-
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gnés pour reconstituer l'ordre ou bien tenus en réserve pour organiser le socialisme, ils s'adressaient suivant l'occurrence aux souvenirs, aux espérances, aux dévouements, aux intérêts. Rompus aux conspirations, ils ourdissaient leurs trames cachées, en même temps qu'ils faisaient des appels directs à l'opinion. Le service commémoratif du 5 mai, anniversaire de la mort de Napoléon, avait attiré à l'Hôtel des Invalides une grande affluence; et, à la sortie, on avait entendu ce bizarre mélange de cris : Vive l'Empereur! vive la République !
L'ensemble de toutes ces forces destructives pouvait être évalué, sans exagération, à 60,000 hommes prêts à répondre au premier appel des meneurs.
Tel était le danger contre lequel la Commission exécutive devait couvrir l'Assemblée. Pour accomplir cette œuvre de salut, elle avait la garde nationale, dévouée, mais menacée de division et de discorde par ces 60,000 hommes incorporés dans ses rangs, fatiguée d'ailleurs, épuisée par d'incessantes convocations contre les incessantes provocations de la rue; la garde mobile, formée d'enfants de Paris, dont les dispositions et les sentiments flottaient encore indécis; l'armée enfin, mais réduite aux quelques bataillons qui avaient pu rentrer dans Paris. Le préfet de police déclarait ne pouvoir compter sur les Montagnards, dont il demandait la réorganisation en garde républicaine.