CHAPITRE PREMIER
L'Assemblée constituée, sa préoccupation immédiate fut de déléguer le pouvoir exécutif.
Avant même sa réunion , dès que les élections avaient été connues , les représentants des diverses nuances, la presse, chacun des membres du Gouvernement provisoire , avaient songé à préparer les éléments de cette décision suprême. Des entrevues, des pourparlers, des délibérations avaient eu lieu. On se refusait à livrer à l'improvisation d'un seul jour le choix de celui ou de ceux à qui serait confiée la direction des destinées du pays, alors que l'agitation révolutionnaire était encore incandescente , que les partis se convulsionnaient, que les nationalités, par- , tout surgissantes, étaient à la veille de faire appel à la France.
Qui serait digne d'un tel mandat?
Qui aurait assez de courage et de dévouement pour l'accepter?
Si le Gouvernement provisoire (et c'était miracle) avait traversé la tempête sans naufrage, c'était grâce à la dictature, grâce aussi à l'habile modération qu'il avait pratiquée; mais le Gouvernement qui allait lui succéder aurait une autorité chargée de toutes les responsabilités , tandis que l'Assemblée aurait tous les pouvoirs.
Quelle forme enfin adopterait -on? Celles que l'on discutait étaient nombreuses :
Un président intérimaire;
Des ministres nommés directement par l'Assemblée;
Un président du conseil, choisissant les ministres;
Une commission, ou de cinq, ou de trois membres;
Le maintien du Gouvernement provisoire.
Et ces difficultés pratiques, de personnes et de forme, étaient dominées par une question bien plus élevée, bien plus ardue :
Quelle serait l'essence même de ce pouvoir? Dans son enfantement, qui l'emporterait? l'homogénéité d'opinions, de pensées, de vues? ou bien les sentiments de conciliation et de transaction?
A cet égard , deux hommes paraissaient plus spécialement représenter les aspirations des fractions les plus opposées de la nation.
M. de Lamartine, par sa naissance, ses antécédents, sa fermeté et sa modération, sa bienveillance naturelle, l'éclat de son génie, les seize cent mille suffrages de ses électeurs, semblait devoir réunir, autour de son nom, la bourgeoisie, la noblesse, le clergé, et cette nombreuse clientèle de la célébrité.
M. Ledru-Rollin, par son opposition radicale à la monarchie, ses anciens rapports avec les meneurs des clubs les plus avancés, la fondation du journal La Réforme, ses principes nettement affirmés, son talent d'orateur, sa verve de tribun, ses sympathies