IX
Une des succursales les plus importantes de la Société des droits de l'Homme, rue Albouy, numéro 15, avait décidé, dans sa séance du 9, qu'on n'adresserait point de pétitions à l'Assemblée, mais que l'on inviterait tous les clubs et tous les ouvriers à affluer à la fête du dimanche, afin d'exprimer des vœux sympathiques à la Pologne. « Si cette manifestation ne produit pas l'effet que nous devons en attendre, » s'écriait un orateur, « nous la ferons suivre d'une autre, qui sera peut-être concluante. » Suivant un second orateur, « il faut nécessairement avoir la guerre. Au lieu de l'attendre, il faut l'aller chercher, pour en finir avec toute la racaille des rois, princes, et roitelets qui infestent l'Europe et le reste du monde civilisé. » Un membre soutenait au contraire que l'on devait garder les troupes à l'intérieur pour contenir la réaction.
Le club s'était séparé après avoir pris cette décision : « Chaque citoyen doit être armé ; c'est pour lui un droit et un devoir. A la manifestation de dimanche prochain, les sectionnaires sont invités à ne pas se mêler à la garde nationale. Les médailles sont distribuées, on doit s'en munir. »
L'ajournement de la fête et la réunion chez Dotirlans avaient déjoué ces dispositions; et les diverses sections des Droits de l'homme avaient donné leur adhésion à la manifestation du 15.
98 COMMISSION EXÉCUT1VE.
Le chef de cette Société, M. Villain, s'attendant à une lutte prochaine, ne voyait pas sans inquiétude l'installation de ses bureaux au Palais National, dans le voisinage de ceux de l'état-major de la garde mobile. Il craignait de n'avoir obtenu l'autorisation de s'y établir que parce qu'il y était placé sous une surveillance plus facile. En terme de police, il se prétendait enfermé dans une souricière, d'où, à un instant donné, il ne pourrait sortir, ni lui, ni ses affides. Aussi, le 10, il alla louer la salle Molière qui lui fut concédée par le propriétaire sur des renseignements recueillis auprès de M. Caussidière. De fréquents rapports existaient entre MM. Caussidière et Villain. Ils croyaient avoir besoin l'un de l'autre, en vue de telle ou telle éventualité. Les 12 et 13, M. Villain prit possession de son nouveau local, par le dépôt de quelques objets et de cinq ou six fusils ; puis il y fit élever une tribune afin de pouvoir y rassembler la Société, le 15 mai.
Peu confiant dans les conséquences de la manifestation projetée, M. Villain avait recommandé à ses affiliés d'y aller sans armes. Mais les chefs demeuraient souvent sans influence sur des gens dont ils espéraient cependant disposer à leur gré; et le club alsacien, sentinelle avancée des Droits de l'homme, décidait, le 14, que toutes les sections de la Société se porteraient à la Bastille le lendemain, donnant avis que a les membres du club, qui n'avaient pas encore de fusils ou seraient privés de cartouches, pouvaient s'en procurer, rue de Rivoli, numéro 16, chez Sobrier. »