CHAPITRE TROISIEME. U
5 et 6 juin. Il redoutait également les menées souterraines de M. Blanqui et les complots des réactionnaires. Dans la soirée du 14, une affiche rouge, signée : Barbés président, Maillard, Dutilleul et Langlois, etc., couvrait les murs, déclarant la non-adhésion du club à la démonstration» et invitant les sociétaires à ne pas se livrer à d'autres impulsions.
Certaines associations protestaient aussi vivement. Le Club de l'Unité Démocratique, présidé par M. d'Alton-Shôe, l'un des premiers pétitionnaires en faveur de la Pologne, les clubs républicains du Temple, de Chaillot, des Batignolles, du onzième arrondissement, se présentaient, le 10, devant la Commission du Pouvoir exécutif, s'en référant à son bon vouloir et ne voulant pas fournir des armes aux réactionnaires de l'Assemblée nationale.
Le Comité central polonais remerciait les clubs de leurs pétitions, mais il les suppliait « de ne pas donner à une si patriotique démarche un caractère tel que l'ordre en pût être troublé. Une adresse apportée par un. nombreux concours de citoyens, dussent-ils même s'arrêter à une grande distance de la Chambre, deviendrait une cause d'inquiétude, de troubles, d'irritation peut-être préjudiciable à la Pologne. Les représentants les plus sympathiques hésiteraient peut-être à prendre la parole, dans la crainte de paraître obéir à une injonction ou de céder à l'intimidation. Le Gou-
vernement lui-même pourrait se croire obligé de résister au mouvement. »
Les délégués du Luxembourg s'étaient promis d'assister à la manifestation, mais pacifiquement.
Le dimanche, de midi à trois heures, il y eut réunion chez M. Louis Blanc. Quinze représentants, trois ou quatre amis personnels étaient venus pour se concerter sur le choix des députés à nommer au Comité de Constitution, sur la Constitution elle-même, sur la marche à suivre dans l'Assemblée, sur les rapports fréquents à établir par des dîners communs et par une affiliation à un autre groupe de représentants, qui, dans le même but, s'était rassemblé rue des Pyramides.
On parla incidemment de la démonstration du lendemain. Sur la réflexion d'un assistant qu'elle serait plus grave qu'on le pensait , Barbés s'écria , avec dédain et colère, que c'était sans nul doute Blanqui qui voulait lui donner ce caractère de désordre ; et il exprima sa ferme résolution de s'y opposer.
En sortant, Louis Blanc insista auprès de Barbés, et lui dit, les larmes dans les yeux : oc Tu es à la tète d'un club ; ton devoir de bon citoyen est d'aller à tes amis, de leur dire que si la foule veut faire demain une manifestation , cette manifestation sera détournée de son but; car nous savons bien, nous
CHAIMTKE TROISIEME.
qui avons traversé ces deux mois de révolution, qu'il y a dans les clubs des hommes qui sont à épier les mouvements populaires, pour les détourner de leur but, pour les pervertir. Ne donnons pas à la réaction cette joie de pouvoir dire que la République, en France, n'a aucun gage de stabilité; que nous sommes entraînés perpétuellement de manifestations populaires en manifestations populaires ; qu'il n'y a ni crédit, ni tranquillité possible avec la République. » Et il ajouta : « Le suffrage universel est inviolable. Si jamais on permettait à la foule de violer l'enceinte de l'Assemblée, de violer la majesté du peuple vivant et résumé, cette permission tournerait au grand dommage du suffrage universel , et nous conduirait de la violation d'un principe a la violation de tous les principes et au chaos. »
Ces paroles étaient en harmonie avec la pensée et les déclarations de M. Barbes.
Dans la réunion de la rue des Pyramides , où se rendirent quelques représentants, à leur sortie de chez M. Louis Blanc, il ne fut parlé de la manifestation que dans des conversations particulières. On n'y doutait pas qu'elle eût lieu sans collision.
Les rapports de police signalaient, dans les attroupements des derniers jours, la présence de personnes bien vêtues qui cherchaient à surexciter les esprits. Parmi elles on avait reconnu un agent secret de la
Russie qui poussait les ouvriers à la manifestation. On parlait vaguement d'envois d'argent adressés de l'étranger à de certains banquiers dans le but de soudoyer des émissaires et de fomenter des troubles.- Vérification faite plus tard, on constata en effet que, du 3 mai au 30 juin, les maisons Fould et Kœnigswarter avaient reçu, de Berlin et de Francfort, près d'un million en espèces. De là ces rumeurs et ces suppositions qui traitèrent cette circulation monétaire de subsides expédiés par la Bussie ou par le prince Demidolî aux Bonapartes.
On sait que les ministres étrangers ont des agents secrets charges d'étudier et de révéler l'opinion publique des salons et des ateliers. Ce rôle, aux époques de révolution, devient plus actif, quelquesuns d'entre eux se faisant provocateurs, dans la pensée que les gouvernements qu'ils servent ont intérêt à noyer la révolution dans la guerre civile. En mai 1848, ces agents se multipliaient dans les rues, sur les places publiques, dans les clubs; ils ne s'y montraient pas les moins ardents, sentant que, pour pénétrer jusque dans les comités, il fallait capter la confiance par l'exagération du langage et l'excentricité des allures.
Le moment décisif approchait. Le Comité centralisateur se réunit, le 14, pour fixer les dernières nie-
sures.