CHAPITRE TROISIÈME
pont de la Concorde? A cet égard, tout se lait. De même pour le mot d'ordre : il n'y en a pas pour se reconnaître, se rallier. On ne voit aucun meneur formuler une intention précise. Tout semble livré au hasard, à l'impulsion du moment ; chacun parait avoir fait ses réserves sur l'inconnu.
Chaque club a ses modérés et ses exaltés, ses temporisateurs et ses casse-cou. Enquêtes, journaux, revues, recueils, tout témoigne de cette infinie diversité.
On peut cependant classer les partisans de la manifestation suivant les trois mobiles principaux qui les faisaient agir : le plus grand nombre n'obéit qu'à un sentiment de sympathie nationale pour les malheureux Polonais ; d'autres voient l'occasion de faire consacrer le droit du peuple à présenter lui-même ses pétitions à l'Assemblée, et de créer ainsi pour les clubs et les chefs de parti un moyen d'action sur les décisions parlementaires ; quelques-uns enfin visent au renversement immédiat du pouvoir exécutif et de l'Assemblée, à la formation d'un Comité de salut public, à l'application de théories communistes.
Le préfet de police avait mission de surveiller et de prévenir. Il devait agir. Resterait-il passif? Aiderait-il à la répression, ou s'unirait-il aux clubistes, avec lesquels il était en constantes relations ?
M. Caussidière était prudent et croyait peu au succès d'une tentative contre l'Assemblée. Il la redoutait,
tout en la désirant. Tiraillé par ses amis, suivant leurs tendances et leurs passions, serait-il obligé de prendre une résolution contraire à son devoir ou contraire à ses aspirations? Il se laissait aller au cours des événements, tantôt prêtant l'oreille à toutes les propositions, tantôt les repoussant; hésitant à prendre un parti et semblant remplir instinctivement ses fonctions préfectorales.
Les meneurs les plus ardents l'assiégeaient de leurs instances : a S'il y cédait, la victoire était assurée. La Société des droits de l'homme, les Montagnards, les Lyonnais, les gardiens de Paris constituaient autour de lui une force plus que suffisante pour faire un coup d'état populaire. Jl fallait sauver la République de la réaction menaçante. Intervenant à propos, appuyé par les masses dirigées sur l'Assemblée, il pouvait aisément la cerner, enlever les Falloux, les Berryer, les Barrot, etc., cette poignée de monarchistes fauteurs de trames contre-révolutionnaires. Des officiers de la garde mobile étaient prêts à soutenir une action socialiste sérieuse. » L'un d'eux affirmait que l'on pouvait compter sur un général, résolu de concourir au salut de la cause démocratique.
M. Caussidiére n'agréa pas ces projets qu'il croyait d'une réalisation moins facile que le pensaient leurs auteurs. Trop clairvoyant pour ne pas tenir compte du prestige encore intact de l'Assemblée, et de l'influence populaire de la Commission exécutive et des ministres ; sachant bien qu'il y avait là des hommes énergiques et rompus aux luttes, soutenus par la garde nationale ;