CHAPITRE QUATRIÈME. U
MM. Recurt et Garteret vinrent. Sans méconnaître la gravité des circonstances, ils étaient rassurés sur l'issue de la journée : « Le rappel n'avait pas été battu, parce qu'il inquiétait le commerce. L'avant-veille il avait excité quelques mécontentement ; on avait crié contre la Commission exécutive et contre le Ministère. On disait que le pouvoir cherchait à agiter l'opinion publique et à entraver les affaires. C'est pour cela que M. Courtais avait fait prévenir les gardes nationaux à domicile. Tous les moyens de précaution avaient été coordonnés, mais il n'y avait à redouter aucune violence. »
A ce moment, M. Longepied et deux de ses amis, anciens membres du comité révolutionnaire le Club des Clubs, qui créaient une nouvelle société des Amis de la République, et qui avaient, dans le Club de la Révolution, fait une opposition très- prononcée à la démonstration, demandèrent à être introduits auprès de MM. F. Arago et Ledru-Rollin. Ils venaient leur faire part de leur crainte que Sobrier eût préparé un mouvement armé. M. Ledru-Rollin leur exprima la ferme volonté d'empêcher toute atteinte à la majesté de l'Assemblée, le vœu ardent d'éviter la lutte, et il les exhorta à user de toute leur influence pour détourner des violences fatales à la République.
VIÏI
La Commission exécutive, par de nombreux rapports, réclamés et reçus à chaque instant, put assister
à la formation de la manifestation et la suivre dans son entier développement. Elle la vit, pour ainsi dire, naître, grossir, se mouvoir, s'agiter, s'avancer.
D'abord, des individus arrivent solément sur la place de la Bastille et se groupent. Viennent ensuite les clubs avec leurs bannières, parmi lesquelles on distingue celles de L'Émancipation des peuples, de L'Homme armé, des Montagnards, de Belleville, des Intérêts communs, des Jacobins, des Blessés de Juin 1832, des Condamnés politiques, des Quinze-Vingts, du 1* Mars, du Progrès, de L'Avenir, etc. Dans les rangs, qui se serrent en colonne, sont des citoyens de toutes les professions, des délégués des corporations du Luxembourg, des délégués des départements, des étudiants, quelques officiers de la garde nationale et des gardes nationaux en petit nombre, dont la plupart ont prudemment enlevé de leurs képis les numéros de leurs légions. Les physionomies sont animées, mais n'expriment aucune intention hostile. Point d'armes apparentes.
D'abord deux ou trois mille, bientôt huit à dix mille, ils se mettent en mouvement à onze heures dix minutes. Huber et les membres du Comité centralisateur, Sobrier et ses adhérents, l'abbé Chatel, prennent la direction de la colonne. Les cris : de Vive la Pologne ! Vive la République! se font seuls entendre.
Ils s'avancent par les boulevards, à pas mesurés, la main dans la main, ou se donnant le bras. De tous les points de la ville la curiosité ou la sympathie entraînent la population sur leur passage. A leurs cris