CHAPITRE QUATRIÈME
<r Restez ici ! Il faut que vous restiez. Je crois que la journée sera mauvaise. » — a Mes hommes sont épuisés, exténués ; ils ont besoin de repos. » — a Eh bien ! ne les laissez pas se débander, conservez-les ! qu'ils soient prêts, s'il y a lieu, à nous prêter main-forte. »
Sur la place s'entassait déjà cette multitude curieuse, anxieuse, toujours alléchée par l'appât de quelque spectacle. Le général s'était avancé sur le pont à travers cette foule, quand, au lieu d'une masse de gardes nationaux, il n'aperçoit que quelques compagnies de la garde mobile.
Où sont les mille hommes de la première légion ? Que font les autres légions? Ce vide l'inquiète.
Il envoie un officier d'état-major, M. Thénon, parcourir les Champs-Elysées, afin de s'assurer si les douze bataillons de la garde mobile y stationnent ; et il fait transmettre, par le capitaine Desnoyers, des ordres pressants aux cinquième et sixième légions, à l'une de se porter immédiatement rue et place St-Dominique derrière le palais de l'Assemblée, à l'autre d'accourir sur le pont de la Concorde. Il adresse la même injonction à la huitième légion. Ces ordres sont reçus à midi un quart. Ces légions arriveront-elles à temps? Quant aux bataillons prévenus par les prescriptions antérieures, s'ils sont en retard, il ne met pas en doute leur prochaine venue.
En attendant, il va reconnaître le poste de la garde nationale du palais. C'est un bataillon de la troisième légion, commandé par M. Etienne Arago. Il va rue de Bourgogne et fait fermer toutes les portes.
De retour sur le pont, encore le vide ! L'officier (Tétat-major n'a rencontré dans les Champs-Elysées, aucune troupe. L'inquiétude du général redouble. Il aperçoit au loin grossir la foule et le cortège pointer sur la place de la Madeleine. Il y court. Confiant dans sa popularité, dans l'influence que sa parole a souvent, l'avant-veille encore, exercée sur le peuple, il espère le même succès. Mais ce n'est pas le peuple qui est là ! Ce sont les meneurs, entremêlés d'agents. Il veut persuader, et ne soulève que des murmures. 11 arrache quelques sympathies en échangeant avec la colonne le cri de: Vive la Pologne. Mais lorsqu'il l'exhorte à ne pas aller plus loin, les murmures recommencent avec plus d'intensité.
M. Thénon qui l'accompagne recueille ces paroles : « Dites au général qu'à cause de ses cheveux blancs nous ne voulons pas qu'il lui arrive du mal, mais nous voulons aller à l'Assemblée; conseillez-lui de se retirer. » Une autre voix. « Prenez garde! vous êtes au milieu d'hommes armés. » M. Thénon s'approche du général et lui dit : a Vous êtes menacé. Ces gens sont mal disposés. Ils ont des armes cachées. » Voyant échouer sa tentative d'apaisement, le général revient vers le pont. Les bataillons y seront probablement. — Midi un quart. — Au lieu des mille hommes demandés à la quatrième légion, il n'en trouve que quatre-vingt-dix commandés par le chef de bataillon Clourvet, et la garde mobile faisant une évolution sur le pont, qui est encombré par deux charrettes lourdement chargées de moellons. Il leur fait faire passage. Aux ordres qu'il veut