CHAPITRE PREMIER
M. Garnier-Pagès n'avait cessé de regretter amèrement les divisions de la démocratie. L'entière concentration de toutes ses forces étant, à son avis, nécessaire au succès, il déplorait ces déchirements provoqués par des vanités égoïstes plus que par des différences de principes. Jamais il n'avait été ni membre du comité, ni rédacteur du National; jamais il n'avait eu de rapports avec La Réforme. Animé d'un ardent désir de conciliation, il l'avait exprimé aussi sincèrement à M. Ledru-Rollin qu'à M. Barbès, dans des entretiens où assistait M. E. Duclerc. Il accueillit donc une combinaison qu'on vint lui proposer et qui, pure de tout esprit d'exclusion, lui semblait devoir obtenir l'adhésion générale de l'Assemblée, et il se rendit auprès de M. Lamartine pour la lui soumettre.
« Chacun demande avec anxiété » lui dit-il, < quel sera le pouvoir exécutif. Le Gouvernement provisoire va cesser d'être. Son œuvre dictatoriale s'arrête en présence de l'Assemblée. Qu'allons-nous, que devons-nous faire? Si nous ne consultons que notre personnalité et notre ambition, elles nous conseillent de rentrer paisiblement et prudemment dans notre foyer. L'avenir et ses avantages sont conservés aux hommes de demain. Le nouveau pouvoir, essentiellement intérimaire, choisi pour remplir un vide, est destiné à être broyé, au premier conflit, entre le peuple et l'Assemblée. Ceux qui se seront déchirés
aux premières difficultés qui auront déblayé la voie, assumeront toutes les impopularités; et aucune calomnie ne les épargnera. Accusés de fautes qu'ils n'auront pas commises, d'intentions qu'ils n'auront jamais eues, de faits qui ne seront que l'œuvre du moment, ils ne pourront se justifier. Attaqués, ils ne seront pas défendus. Ils parleront, et ne seront point écoutés. Et l'homme du lendemain, récolteur de la moisson qu'ils auront semée, les poursuivra de ses insultes et les proscrira. »
« Nul doute, » répliqua M. Lamartine. « Aussi quelques amis, préoccupés de ma popularité plus que de la patrie, me conseillent-ils de déclarer que j'ai besoin de repos; que je ne veux pas faire partie du gouvernement; que notre œuvre est accomplie ; et que c'est à la France, maintenant debout et réunie, à faire la sienne. Ce parti serait sage et doux pour moi. Je m'envelopperais d'une popularité facile qui, en se désintéressant des difficultés, des fautes et des catastrophes inévitables pendant ces premiers mois, me réserverait d'inévitables retours de fortune. Mais déserter l'Assemblée et la République à l'heure où elles vont tenter l'inconnu, ce serait indigne. Jetons-nous dans l'abîme, et sauvons le pays. »
M. Garnier-Pagès exposa à M. Lamartine la solution qu'on lui avait proposée, et qui offrait à la nation un pouvoir homogène sans constituer une autorité exclusive. Le dévouement des membres du Gouvernement provisoire la rendait d'ailleurs facile. C'était de former une commission exécutive de trois membres, pris dans le Gouvernement provisoire avec l'adhésion de tous; ce