CHAPITRE QUATRIEME
Tandis que MM. Hingray et Antony Thouret s'opposaient, avec une persistante énergie, à l'introduction des délégués, M. Lamartine, dont l'intervention avait malheureusement échoué à la grille du quai, se trouvait au milieu d'un groupe, interpellé par quatre chefs de clubs. L'un d'eux, de vingt-cinq à trente ans, barbe noire, taille haute, figure belle et expressive, l'apostropha en des termes recueillis par un sténographe de la Chambre, M. Sigismond Sklower, témoin de cette scène significative.
a Citoyen Lamartine ! nous venons pour lire à l'Assemblée nationale une pétition en faveur des Polonais. Nous voulons un vote immédiat! Sinon, malheur à vous ! bientôt nous crierons qu'il est trop tard.
<r M. Lamartine répondit avec calme, gravité, la figure impassible : Citoyens, le sentiment qui vous a poussés à venir jusqu'ici pour exprimer vos vœux à l'égard de la Pologne est un sentiment noble, d'autant plus généreux que vous oubliez vos propres misères pour songer à celles de vos frères de Pologne. Ce sentiment qui anime votre cœur fait vibrer le mien à l'unisson du vôtre et croyez que nos sympathies pour ce peuple sont aussi fortes, aussi sincères que les vôtres. Remettez-moi votre demande et je la transmettrai à l'Assemblée nationale.
« Le jeune homme qui interpellait M. Lamartine lui répliqua d'un air hautain : Citoyen Lamartine, nous
vous admirons tous comme poète, mais vous n'avez pas notre approbation comme homme politique. Vous perdez la Pologne par vos hésitations, vos tergiversations et vos moyens dilatoires.
a Un autre délégué, un homme de quarante à quarante-cinq ans, la figure empourprée, ayant l'air fort exalté, s'approcha de M. Lamartine et lui dit : Votez pour la liberté de la Pologne ! ou vous êtes perdus ! nous entrerons dans la salle.
<l Non ! vous n'entrerez pas. Un décret voté par l'Assemblée nationale nous défend de vous y laisser pénétrer. Vous passerez sur mon corps ou vous n'entrerez pas!
« Nous entrerons, malgré vous, malgré tout le monde. Nous sommes les maîtres ici, nous appartenons au peuple souverain ; vous n'êtes que nos commis. »
Ce colloque fut brisé par la foule qui commençait à pénétrer de toutes parts.
Le général Courtais renversé, foulé aux pieds, après s'être dégagé, rentrait, le désespoir au cœur, sa parole non écoutée, ses ordres non exécutés. Sous le poids d'une responsabilité terrible, affecté dans tous ses sentiments de républicain, de citoyen et de soldat, il se voyait attiré dans un abîme. Il épanchait les tristesses, les douleurs de son âme auprès de M. Hingray en termes émouvants : a Colonel ! l'Assemblée est envahie. Je suis un homme perdu, déshonoré. » Il était errant,