CHAPITRE CINQUIÈME
Ouverture de la séance. —Interpellations sur l'Italie. — Récit du Moniteur — Scènes à l'extérieur de la salle des séances. — Barbés, Albert et Louis Blanc parlent au peuple, à une fenêtre de la cour. — Efforts vains de MM. Lamartine, Ledru-Rollin et Marie. — Echos de l'intérieur au dehors. — Le peuple et les troupes en présence. — Récit de M. Clément Thomas. — Hésitations a employer la force. — M. Flocon, inquiet, prévient MM. Taschereau et Sénard. — Marrast menacé. — Par crainte de la guerre civile, M. Courtais donne un contre-ordre de rappel. — Les ordres de rappel donnés par M. Garnier-Pagès ont été reçus et aussitôt exécutés. — Leur transmission immédiate par le chef d'état-major. — Mouvements des légions et de la garde mobile. — M. Garnier-Pagès veut marcher au secours de l'Assemblée. — Observations de M. Arago; ils attendent. — Réaction des chefs clubisles contre la violence de l'envahissement. — Attitude ferme des représentants. — Efforts du bureau pour faire sortir il foule. — Blanqui est dépassé. — Ovation de Louis Blanc.
Le président avait ouvert la séance — midi un quart — au milieu des préoccupations des représentants qui venaient des salles de conférence, où les conversations avaient été vives et animées. Les rumeurs, premiers souffles de l'orage, avaient circulé, mais on ne redoutait aucun danger sérieux.
Après le dépôt de plusieurs pétitions en faveur de la Pologne par MM. Tracy, Edmond Lafayette, Bousigue, Wolowski, et la déclaration d'option de repré-
m CHAPITRE CINQUIÈME.
sentants élus par plusieurs collèges, l'Assemblée avait passé à son ordre du jour : interpellation sur les affaires d'Italie.
Le, citoyen d'Aragon, partisan constant de l'expulsion totale des Autrichiens de la Péninsule, avait demandé quelles étaient à cet égard les intentions du Gouvernement.
Le ministre des affaires étrangères avait développé ces principes du droit éternel, nouveaux dans la diplomatie : en vertu de la souveraineté du peuple, chaque peuple a le droit de disposer de son sort, de son organisation, de lui-même; la France n'aspire à aucune conquête, et il faut sur ce point rassurer l'Europe; la France doit attendre, l'arme au bras, l'appel des nations pour assurer en commun l'œuvre divine de l'émancipation des peuples. Il avait terminé par ces mots : a Les traités de 1814 et de 1815 n'existent plus. (Assentiment.) La carie de l'Europe, telle que ces traités odieux l'avaient faite, est aujourd'hui une lettre morte; mai3 ce n'est pas à nous seuls de la refaire. Ce serait une usurpation ; et nous ne voulons d'usurpation d'aucune sorte, même à, notre profit. (Très-bien.) C'est à la souveraineté européenne de prononcer. »
M. d'Aragon avait répliqué : qu'il savait bien que l'Italie n'avait pas réclamé l'intervention de la France et qu'il louait le Gouvernement de ne pas être intervenu malgré l'Italie. Mais il désirait seulement savoir si le Pouvoir exécutif était prêt pour le jour où la France serait appelée.
M. Lamartine avait demandé de ne répondre qu'après les interpellations sur la Pologne, afin d'entrer à fond dans l'ensemble des relations étrangères.
M. Woiowski était monté à la tribune et avait à peine commencé son discours, lorsqu'il fut interrompu à plusieurs reprises par les premiers bruits du dehors, qui répondaient comme un écho à ses paroles et semblaient les, soutenir par un refrain lointain.
L'histoire exige ici le récit même si palpitant du Moniteur :
« Le citoyen Woiowski : « Citoyens représentants, jamais peut-être question plus grave et plus solennelle n'a été soulevée devant vous, que celle que je dois présenter maintenant : elle peut porter dans ses plis la paix ou la guerre.
a Soyez certains que je n'oublierai, dans les paroles que j'ai à vous adresser, aucun des devoirs que m'impose une réserve qui sera le résultat de ma position personnelle dans celte question.
a Je ne me dissimule point les difficultés du problème, et cependant je l'apporte avec confiance devant vous, car je crois que toutes les idées, que toutes les pensées sont à l'unisson sur cette grande question. Je ne ferai à personne dans cette enceinte l'injure de supposer qu'il ne soit pas entièrement dévoué, fortement dévoué à la cause de la Pologne.
« (Pendant que l'orateur prononce celte dernière phrase, des cris de : Vive la Pologne! poussés par le peuple qui s'avance vers l'Assemblée, commencent à se faire entendre dans la salle. Quelques représen-
tants quittent leurs places pour aller voir ce qui se passe)
« Un représentant, de (sa place et avec énergie) : Le devoir de l'Assemblée nationale est d'être à son poste dans une circonstance aussi grave que celle-ci. (Mouvements divers.)
« Le citoyen Wolowshi : La France, citoyens, est le cœur des nations : elle sent en quelque sorte en elle les pulsations de l'humanité tout entière...
« (Les cris du dehors redoublent de force.)
a La France ne craint pas la guerre ; la France, avec son armée de 500,000 hommes, avec la garde nationale, qui est le peuple tout entier, ne craint pas la guerre, et c'est pour cela qu'elle peut tenir aux nations un langage ferme; c'est pour cela qu'elle peut imposer sa pensée, son idée, sans recourir à ce qui devait être la dernière raison de la monarchie.
« La France, par sa force, que personne ne peut contester, la France usera de cette politique véritablement républicaine, qui, avant tout, a confiance dans la puissance de l'idée, dans la puissance de la justice.
« (De nouveaux cris se font entendre.)
a La question polonaise n'est pas seulement, comme on voudrait quelquefois le faire supposer, une question chevaleresque. Dans la question de Pologne, la raison confirme ce que le cœur inspire. Le peuple, avec un instinct admirable, a été droit au nœud de la question; il a parfaitement compris que, dans la res-
• Lamartine à LeJn -Rollin, Laronlaire. Thomas. Midi 3 4.