CHAPITRE NEUVIÈME
An moment du succès, la réaction commence à Florence, à Rome, à Naples. — 'Le gouvernement toscan comprime le mouvement national. Etats pontificaux : Le pape entouré par des influences hostiles à la guerre italienne; agitation à Rome; le Ghetto; indécision de Pie IX; conseils; l'Allemagne catholique contre le pape; menaces de schisme; les ministres luttent contre ces influences; adresse des ministres à Pie IX pour solliciter de lui une politique précise; Pie IX garde le silence; son discours dans le Consistoire secret du 29 avril; il renie la guerre italienne et désavoue le passé; stupéfaction; manifestation; Pie IX se trouble; démarche des délégués de la diète italienne présents à Rome; démission des ministres; palliatif ; la parole de Pie IX a perdu son efficacité; la crise continue; adresses du Sénat, de la garde civique; Mamiani chargé de former un ministère; son programme ; agitation causée en Italie par l'allocution du 29 avril ; Pie IX essaye une mission conciliatrice; sa lettre à l'empereur d'Autriche; influence de Pie IX perdue. — Le Gouvernement provisoire français arrêté dans son intervention par la volonté presque générale de 1 Italie.
L'armée piémontaise et lombarde a deux fois remporté l'avantage sur l'armée autrichienne. Le premier choc des armes, le premier bruit du canon, loin de surprendre des troupes qui n'ont pas encore vu le feu, les ont animées et transportées. Les fautes, les lenteurs, peuvent donc être effacées! L'espoir de la délivrance de l'Italie brille d'une lueur nouvelle. Rome, Florence, ont à peine commencé des efforts incomplets; Naples est encore en arrière. Lorsque leurs bataillons, en rangs épais et grossis par le patriotisme, déborderont dans les provinces envahies, et que les flottes sarde et napolitaine apparaîtront dans l'Adriatique, balayant les quelques navires de l'Autriche et menaçant Trieste, cette parole « L'Italie peut se suffire è elle-même! »
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sera donc une vérité prouvée par les faits; et l'Europe assistera à ce sublime spectacle d'un peuple qui brise ses chaînes, et qui reprend sa place dans le monde. Malheureusement, au moment où l'Italie entrevoit cet horizon et croit toucher le port , à Florence, à Rome et à Naples, les passions s'agitent, les partis vaincus réagissent, les intrigues se croisent, les intérêts de province, les rivalités de contrée, les jalousies des princes se font jour, les conseils de la diplomatie pèsent sur les âmes timorées. Le refus du roi de Piémont d'adhérer à une ligue italienne, est sourdement interprété, paraît couvrir une ambition menaçante, fournit un prétexte et crée des obstacles. Léopold, Pie IX et Ferdinand louvoient, résistent, reculent. Pauvre Italie!
A Florence, le grand-duc, bien loin de porter son armée à l'effectif primitivement annoncé, avait cherché à faire rétrograder la légion de volontaires. (( Un beau jour, » dit Montanelli, a il la déclarait dissoute. Ces courageux jeunes gens, ayant eu connaissance, à Reggio, de ce décret funeste, au milieu des applaudissements de la brave population de cette ville, déclarèrent, j)ar une proclamation signée de tous, que non-seulement ils ne retourneraient pas en arrière, mais que si le gouvernement s'obstinait à ne pas vouloir les envoyer en Loml)ardie, ils iraient à leurs frais et d'eux-mêmes. Cette protestation lit annuler le décret, sans pour cela qu'on abandonnât l'espérance de parvenir au but par d'autres moyens... Le gou\ernement toscan n'envoyait aucun renfort d'hommes ni d'argent; il se bornait à
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lever deux raille hommes sur les rôles de 1819, à au.^menter d'un tiers, pour une année seulement, le poids de ses droits de ville, à soumettre à un léger prélèvement la paye des employés, à ouvrir un emprunt volontaire de six cent mille écus... Tout cela, peu de
chose en proportion de ce que la patrie réclamait
Les caisses de munitions n'étaient pas encore arrivées lorsqu'on se trouva face à face avec l'ennemi, et les volontaires dormaient sans manteau, à ciel ouvert, dans l'air malsain des Marais de Mantoue. »
A Rome surtout, les menées se multipliaient dans l'ombre. La translation du pouvoir, des mains cléricales aux mains laïques, ne s'opérait pas sans tiraillements, sans résistances ouvertes ou cachées. Les cardinaux ne pouvaient être favorables à des institutions qui les dépossédaient de l'autorité temporelle. Il en était bien quelques-uns, hommes de conciliation, qui cédaient à l'empire des circonstances ou aux vœux de la patrie; mais beaucoup ne cessaient d'agir contre la révolution, les uns inspirés par leur foi, leurs principes, les autres poussés par la cupidité , le regret des positions perdues, la soif des places et des richesses. A eux venaient se joindre les sectaires sanfédistes, qui survivaient à leur défaite, et redoutaient que le flambeau de la justice vînt jeter la lumière dans les ténèbres de leur passé. Tous ces serviteurs déchus d'un pouvoir rétrograde, unis par l'intérêt, favorisaient les démarches des ambassadeurs d'Autriche , de Russie et d'Angleterre contre l'indépendance nationale.
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Les chefs du iiiouvenient, qui voyaient se nouer des intrigues secrètes, et le peuple, qui les sentait sans les voir, s'adtaient pour les combattre. Les chefs se réunissaient dans les cercles, le peuple sur les places publiques. Les cercles commençaient à exercer nne autorité sérieuse et devenaient l'expression de l'opinion pul)li(|ue; les ministres eux-mêmes y puisaient (piel- (piel'ois leurs inspirations, cédaient à leur influence.
Au-dessous des cercles et du peuple, erraient dans les rues ces bandes do vagabonds et de mendiants paresseux, habitués à vivre d'aumônes à la porte des couvents, trompant la charité publique, faciles à soudoyer, disposés au mal, convoitant le trouble parce (ju'ils en espéraient profit. Un jour, le I I avril , on les vit soudain, sans cause, empruntant aux ouvriers de Lyon leur cri de détresse, se précipiter sui- les places publiques, et réclamer du pain ou du travail. La garde civique accourue en arrêta quarante, qui furent trouvés munis d'argent. Quelques-uns avouèrent avoir été payés, et dirent en quelle monnaie et par qui. L'instruction judiciaire commença. Elle compromettait des gens haut placés. Le conseil des ministres voulait poursuivre, mais le ministre de la police conseilla de cesser l'instruction, et l'attentat resta impuni.
Les chefs parfois précipitaient les événements. Le pape songeait à soulager de leur fardeau de honte et de boue les juifs internés dans un quartier de Rome, le Ghetto. S'il ne pouvait leur accorder les droits politiques dans un État où il était impossible à un fils d'israël de devenir ministre du souverain pontife de la religion chrétienne, il voulait du moins les relever de leur état d'abjection. Bravant les préjugés et quoiqu'on
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fût dans la semaine sainte, il prit la résolution de faire abattre les murs et les portes du Glietto. On le sut dans la ville; et Ciceruacchio, chef populaire, accourant avec les siens, commença la nuit même la démolition; de telle sorte que le fait parut s'accomplir par eux plutôt que par la volonté du pape.
Pie IX vivait, au milieu de toutes ces passions, toujours de plus en plus indécis. On a vu, par son désaveu, combien la proclamation de Durando l'avait ému. Nous avons cité les preuves de l'action de l'Autriche sur ses résolutions. Aux raisons déjà données, qui influençaient son ame, on en ajoutait de nouvelles, adressées et au prince italien et au chef de l'Eglise.
Les raisons politiques, que l'on faisait valoir auprès du prince, ne manquaient ni de logique ni de puissance. Pourquoi, lui insinuait-on, le roi de Piémont refuse-t-il d'envoyer, comme le roi de Naples et le grand-duc de Toscane, des délégués à la Ligue italienne? Pourquoi, à des propositions si naturelles, veutil substituer seulement une alliance militaire? N'est-ce pas la démonstration la plus évidente qu'il veut s'emparer de toute l'Italie? Favoriser de tels projets, c'est vouloir la ruine de votre souveraineté; c'est, de vos propres mains, dépouiller l'Eglise du pouvoir temporel sur une des plus belles et des plus glorieuses parties de rilalie. Charles-Albert veut substituer son autorité à la vôtre. Voilà son but, son unique but! Ce n'est pas la délivrance de l'Italie qui anime son ame, jusqu'à ce jour indifférente à l'oppression de la patrie, c'est l'appât
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de couronnes nouvelles. Il veut la Lombardie, la Vénétie , Parme , Plaisance , Modène , la Sicile ! . . . Où son ambition s'arrêtera-t-elle?
Mais si Charles-Albert vise à la monarchie absolue , quel est le vœu des partisans du mouvement avancé? N'est-ce pas de fonder une république unitaire en Italie? N'est-ce pas encore, pour le pape, la dépossession de la ville éternelle, la ruine, la mort?
Des deux côtés, il y a péril égal.
Dans ces convulsions, on ne voit que désordre et discorde. Naples même, jusque-là alliée si pieuse et si fidèle, Naples n'a-t-elle pas fait pressentir son désir d'occuper la forteresse d'Ancône? N'est-ce pas un indice du réveil de ses vieilles prétentions, que des bouleversements, survenant en Italie, pourraient donner l'espoir de réaliser?
Il n'est que temps de vous arrêter sur la pente de cet entraînement fatal : le précipice est là, béant devant vous! Vous n'avez que trop fait déjà pour l'indépendance de l'Italie, pour la liberté, le progrès. Songez à ne pas dépasser les limites de la sagesse et de la prudence !
On ajoutait, s'adressant au chef de l'Église : S'il n'était question que de la perte du pouvoir de prince , peu importerait sans doute à votre cœur, dénué de cette ambition qui dévore les autres ; mais c'est l'Église que vous allez compromettre. Elle vous a confié le dépôt sacré de son autorité, et vous allez le livrer! Laisserez-vous donc les clefs de saint Pierre tomber de vos mains affaiblies? Et l'on déroulait devant son cœur troublé le sinistre tableau des haines qui commençaient à surgir en Autriche, en Allemagne, contre le nova-
leur, contre le réformateur! Dès que le bruit s'élait répandu ({u'il prônait part à la guerre, les malédictions s'étaient élevées contre lui, l'amour s'était chanc;é en fiel, la foi en blasphème. Les évêques et les ecclésiastiques de haut rang lui faisaient dire par le nonce et par l'ambassadeur d'Autriche que l'on parlait sérieusement d'une séparation de l'Église. On le menaçait ouvertement d'un schisme, ce déchirement moral et matériel de la papauté.
Les ministres du 10 mars lisaient dans cette conscience affectée et luttaient péniblement contre les obsessions qui l'assiégeaient. Non-seulement ils avaient à vaincre ces incertitudes douloureuses du souverain pontife , ils avaient encore à surmonter les embarras de la crise : ils pourvoyaient aux difficultés financières en ordonnant, à l'imitation de la France, que les billets de banque devinssent monnaie légale; ils hâtaient les lois de réforme et les règlements préparatoires de la Constitution; ils fixaient au 18 mai les élections des députés. Mais s'ils parvenaient à dominer, à aplanir les obstacles politiques, ils ne savaient plus comment lutter contre le trouble persistant de la i-aison de Pie IX. Convaincus qu'une indécision prolongée aboutirait à une catastrophe; que le seul moyen de conserver l'autorité du pape, c'était de poursuivre la guerre de l'indépendance; qu'y renoncer, c'était exposer la sécurité de l'Etat et l'avenir de la souveraineté ecclésiastique, ils résolurent deprovoquerdePieîX une détermination nette. Confirmés dans cette pensée par M. Rossi, d'accord avec le