‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 118 sur 209 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

la Vénétie exposée aux ravages de l'ennemi, pour la punir d'avoir proclamé la République, et avoir retardé l'union avec le Piémont »

Si Darando, le marquis d'Azeglio, le délégué de Pie IX, tous amis de Charles-Albert, exprimaient aussi vivement leurs sentiments, que devaient dire et penser ceux qui ne lui étaient pas dévoués, qui, luttant pour sauver le Frioul et la Yénétie, voyaient succomber ville par ville, homme par homme ? Ils persistaient à demander comment, en détachant des forces sufïisantes, lorsque Radetzki ne pouvait sans péril éloigner un homme de ses forteresses, on n'avait pas cerné Nugent dans sa marche, au passage des fleuves, devant les cités défendues, au milieu d'une population soulevée, comment on n'avait pas écrasé un corps d'armée qui apportait à l'ennemi l'égalité de forces ? Ne pouvant imputer à négligence un délaissement dont dépendait l'issue de la guerre, ni l'attribuer à une faute stratégique, suivant eux trop grossière pour être involontaire, ils en trouvaient l'explication dans des causes politiques, dans le désir du roi de se faire offrir une couronne par une république dont le nom seul lui apparaissait comme un obstacle et un danger. Ces soupçons semblaient confirmés par les partisans mêmes du monarque, qui s'empressaient de publier partout qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver la Vénétie que de lui en donner la souveraineté. La rumeur publique prêtait au marquis d'Azeglio un mot barbare, impossible dans la bouche d'un homme qui exposait bravement sa vie à Vicence : (( Comment voulez-vous qu'un roi vienne en aide à une république? »

On allait plus loin encore : on accusait Charles-

Albert de ne recherclier la souveraineté de la Yénélie qu'afin de la sacrifier, dans des négociations avec l'Autriche, pour obtenir la Lombardie et les duchés de Modène, Parme et Plaisance. Ce bruit, qui ajoutait aux douleurs de l'abandon l'apparence d'une trahison infâme, prit une telle intensité, que le Gouvernement provisoire lombard, qui travaillait à la fusion des deux peuples, crut devoir faire, auprès du roi, une démarche ofticielle pour lui donner l'occasion de démentir hautement une pensée aussi indigne , (( et de rassurer par une seule parole la population vénitienne, comprise nécessairement dans l'œuvre de la libération complète de l'Italie ».

Charles-Albert saisit avec satisfaction la circonstance, déclarant » que la guerre ne finirait que lorsque l'ennemi aurait évacué toute partie du sol italien, et, quant à lui, qu'il ne déposerait pas les arnïes avant que l'Autriche eût repassé les Alpes » . Il devait concentrer tous ses efforts devant Vérone : (( Vérone prise, le pays de Venise serait libre î »

Le 23 mai , il faisait appel à la contiance des Vénètes : « Autant notre intention de pousser jusqu'au bout notre entreprise est irrévocable, autant votre confiance doit être entière pour seconder nos vues et nos efforts; car tous nous ne voulons que délivrer entièrement la patrie commune du joug de l'étranger »

Avec le péril augmentait le nombre de ceux qui avaient la conviction que Charles-Albert, « l'épée de l'Italie », pouvait seul la sauver. Dès la prise d'Udine et

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le passage du Tagliamonto, le 20 avril, cin({ députés des provinces de Padoue, Vicencc, Trévise, Rovigo et Bellune, avaient exprimé au gouvernement lombard le désir de l'union et de l'indivisibilité de laLombardie et de Ja Yénétie, et adressé la demande d'une assemblée nnique, pour décider du sort de la Lombardo- Vénélie. 3Iantoue, Vérone, Udine, au pouvoir de l'ennemi, n'avaient pu s'associer à ces vœux. Ces députés, alin de faire bien comprendre toute la portée de leur démarche, avaient envoyé copie de leur missive au ministre de la guerre et de la marine, pour la présenter à Charles-Albert. Le ministre sarde Franzini s'était empressé d'en donner communication au roi et de l'approuver.

Le Gouvernement provisoire lombard avait soumis, le o mai, celte proposition au gouvernement de Venise. Manin répondit, le 12, par une franche et complète adhésion à cette solution réservée à une assemblée nommée par la nation entière. La Consulte des provinces vénètes unies y donna son assentiment.

Ces démarches devaient rester à l'état de symptôme, car déjà le roi, ses ministres et le Gouvernement provisoire lombard songeaient, pour atteindre leur but, à un mode plus expéditif que la convocation et les délibérations d'une assemblée. Venise sentait de plus en plus ce rapprochement des provinces vers le Piémont , et pourtant elle leur envoyait tous les secours d'hommes et d'argent dont elle pouvait disposer. Elle était à Trévise, elle était à Vicence, au moment du danger. Mais, nous le répétons, ce danger même, agissant sur des esprits etTrayés, parlait, en faveur d'un roi qui les avait délaissés, plus haut que leurs sympathies pour une

République qui n'avait cessé de les aider dans leur détresse. Manin, Tommaseo, continuaient de lutter avec fermeté , mais avec tristesse , contre ces entraînements de la peur. Ils eussent désiré que l'avenir, quel qu'il fût, se décidât avec plus de grandeur et de dignité, et non sous la pression de timides influences. Ils renfermaient dans leurs âmes cette douleur aiguë de voir la Vénétie , la République , emportées par lambeaux , et ils redoublaient d'efforts et d'audace. Secondés par les hommes de cœur, encourageant Venise par des proclamations brûlantes, ils persévéraient avec une rare ténacité dans la mission pénible que le peuple et Dieu leur avaient confiée.

Vin

Au comité de défense était substitué, le 3 mai, un conseil de guerre, dont le président, le général Armandi , remplissait les fonctions de ministre de la guerre. On établissait un comité de surveillance. On prenait les mesures les plus rapides pour répondre à la déclaration de blocus par la flottille autrichienne. On poursuivait les enrôlements volontaires, ne croyant pas à la possibilité d'une conscription obligatoire. Antonini , qui venait de payer de son sang l'honneur de commander la cité et les forts, inspirait, par l'exemple, le dévouement à ses soldats. Les émigrés venus de Paris, les vainqueurs des rues de Milan, étaient toujours prêts à combattre. La Masa, à la tête de quelques Siciliens arrivés le 1 4 mai , apportait de l'extrémité de l'Italie, ainsi que queUjues volontaires napolitains, leurs drapeaux, gage de l'unité de la patrie aimée. Ferrari

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rassemblait les débris de ses colonnes romaines, ({iii, épurées des faibles et des timides, aspiraient à se venger, et se sentaient renaître en touchant la ville sacrée. Le gouvernement de la République, après avoir épuisé ses ressources à la défense des provinces et de Venise, décrétait un impôt forcé de dix millions de lires à cincj pour cent, avec caution de 29 456 actions du chemin de fer de Venise à Milan, devenu propriété nationale. La province vénitienne devait seule verser la moitié de cette somme.

Les dons volontaires étaient considérables. Dans les églises, sur les places publiques, des prêtres, tribuns de Dieu et de la patrie, Gavazzi, Ugo Bassi, Tornielli, attiraient les populations; ils enflammaient les cœurs; passionnaient les âmes; élevaient les idées; faisaient tressaillir, gémir, pleurer, évoquant les martyrs, les blessés, les mourants; maudissaient les oppresseurs; réprouvaient les égoïstes et les lâches; exaltaient les dévouements; honoraient les héros; affirmaient la victoire ; montraient la félicité de l'Italie délivrée ; déployaient la bannière aux trois couleurs, sanctifiée par la foi, glorifiée par le succès, achetée par le sang, transportée sur le sommet des Alpes; et, au nom de l'Homme-Dieu crucifié pour le rachat de l'humanité, prophétisaient la résurrection de l'Italie. La foule écoutait avec ivresse. L'or, l'argent, le cuivre, les bijoux, les diamants, les bagues, les boucles d'oreilles, versés dans les mains des dames quêteuses, ou déposés sur des estrades ornées des emblèmes nationaux, produisaient des résultats dont l'importance était accueillie par des applaudissements frénétiques. Tandis que le plus pauvre se dépouillait de sa dernière obole, quel-

ques généreux citoyens donnaient l'exemple de sacrifices considérables. Les frères Giovanelli offraient 60 000 livres, la Maison Trêves 100 000.

Xo!)le vengeance des violences commises par les soldats de Nugent sur des femmes et sur des enfants! le gouvernement sauvegardait et soignait les prisonniers, veillait à la sûreté de la fille de ce général, et du vieux maréchal Blanchi , gardés en otage à Trévise.

Venise tournait ses regards vers la mer. Malgré le blocus, c'était là qu'elle plaçait son espérance. Elle attendait le pavillon de la Uépublicpie française comme symbole d'indépendance, témoignage de sympathie, promesse éventuelle. Elle attendait la flotte napolitaine, la flotte sarde, comme secours italien, secours immédiat. Elle les avait désirées, elle les avait demandées. Nous avons dit que ce fut le pavillon de la République française, porté dignement par VAsmodée, qui parut le premier, le 10 mai, accueilli par la joie la plus expansive et par les cris de Vire la France! Vive r Italie! VAsmodéc représentait la flotte française, voisine, dans les eaux de Naples et de Sicile, avec des forces imposantes.

La flotte napolitaine arriva le 16, composée de cinq frégates à vapeur, de deux frégates à voiles et d'un brick, sous le commandement de l'amiral de Cosa. Ce fut une fête italienne et un épanouissement public! Sa seule présence avait dispersé la flottille autrichienne. Le son des cloches, la musique de la garde civique, les gondoles couvertes de monde et ornées, les rives et les

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quais peuplés d'une foule impatiente et curieuse, les drapeaux aux fenêtres, les cris de bonlieur, les vivat, les acclamations à Naples et à l'Italie, les applaudissements aux olficiers de la flotte qui venaient en députation, les transports d'une allégresse générale, tout annonçait l'émotion d'un peuple qui voyait dans cette apparition renaître la souveraineté de l'Adriatique pour l'Italie, et le présage assuré de son indépendance.

(Quelques jours après, le 22, la flotte sarde était en vue de Venise, composée de huit voiles, sous le commandement du contre-amiral Albini. Le 23, dans la matinée, en exécution d'instructions du gouvernement piémontais communiquées au parlement de Turin, les deux flottes, s'unissant à trois navires vénitiens sous les ordres du contre-amiral Bua, cherchèrent à entourer la flottille autrichienne et à s'en emparer. Mais les navires autrichiens, aidés par les bateaux à vapeur du Lloyd, parvinrent à se réfugier à Trieste. Les rôles étaient changés : c'était l'escadre italienne qui menaçait et bloquait à son tour les forces et le pays autrichiens.

L'apparition des flottes et la victoire de Vicence ravivèrent les espérances de Venise. Un incident inespéré vint y ajouter encore. On apprenait qu'à la suite d'un nouveau mouvement révolutionnaire à Vienne, le 16, l'empereur, l'impératrice et la famille impériale, avaient fui, la nuit, en secret, pour se réfugier à Innsbruck, et qu'une agitation extrême régnait dans cette capitale.

Le sort de la Vénétie n'était donc pas encore compromis. L'armée piémontaise, en force égale à l'armée

autrichienne, était devant Vérone et Mantoue, et cernait Peschiera. Charles- Albert pouvait vaincre Radetzki. Si l'ennemi était maître d'Udine, de Bellune, de Feltre, on savait que Palma-Nova, Osopo, Pieve de Cadore, résistaient à des attaques réitérées. Trévise, Padoue, Rovigo et Vicence, étaient défendues par une population déterminée et par les 1 0 000 Romains et Suisses de l'armée de Durando, épurés par les revers, fortifiés par le combat et par la gloire. Enfin, on attendait la prochaine arrivée de l'armée napolitaine, forte de I 4 000 hommes, sous les ordres du général Pepe, auquel Manin avait écrit, le 11 mai, pour lui apprendre

les échecs subis et les espérances fondées : (( Dans

ces périlleuses et graves circonstances, nous invoquons, de toute l'ardeur de nos prières, l'aide des généraux napolitains qui marchent sous vos ordres; qu'ils volent à notre secours, avec leurs forces de terre et de mer, s'ils veulent acquérir la gloire immortelle de nous avoir sauvés, et d'avoir sauvé en même temps la cause de l'indépendance italienne!... » Le 20, le 23, nouvelles lettres, nouvelles instances plus pressantes encore!

Dans les secours attendus de Naples, il n'y avait pas seulement, pour Manin, Tommaseo et les républicains vénètes, l'importance et la nécessité de ces secours; il y avait encore des raisons politiques du plus haut intérêt. Le succès par la flotte et par l'armée sardes, c'était le salut, la délivrance de l'Italie, mais c'était aussi l'absorption de la République par un royaume de la haute Italie, la renonciation à de vieux et pieux souvenirs, aux antiques splendeurs du Lion de Saint-Marc; et cependant ils appelaient de tous leurs vœux, de toute leur âme, les secours sardes, prêts à

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