CHAPITRE DIXIÈME
Avec l'imminence du péril, l'attitude des députés était devenue de plus en plus solennelle et digne. La menace de la mort était sur leur tête; et, fermes à leur poste pendant le sac de la ville, ils attendaient et délibéraient avec gravité, lorsqu'un capitaine suisse, la tête couverte, l'épée nue et tachée de sang, pénètre dans la salle, et somme au nom du roi les députés de se retirer. M. Cagnazzi répond avec fermeté qu'il lui plaise de sortir, que l'Assemblée délibérera sur ce qu'elle a à faire. L'officier interdit s'incline et se retire. Avant de se séparer, les représentants de la nation rédigèrent cette énergique protestation :
(( La Chambre des députés , réunie en assemblée préparatoire à Monte-Ohveto , tandis qu'elle se livrait aux travaux et à l'accomplissement de son mandat sacré, se voyant attaquée, avec une infamie inouïe, par la violence des armes royales, dans la personne inviolable de ses membres, lesquels représentent la souveraineté de la nation, proteste en face de la nation même, en face de l'Italie dont l'œuvre de résurrection providentielle sera troublée par cet excès néfaste, en face de toute l'Europe civilisée, aujourd'hui réveillée par l'esprit de liberté , contre cet acte d'aveugle et incorrigible despotisme, et déclare qu'elle ne suspend ses séances que parce qu'elle y est contrainte par la force brutale; mais loin d'abandonner l'accomplissement de ses devoirs solennels, elle ne fait que se disperser momentanément pour se réunir de nouveau où elle pourra, afin de prendre ces délibérations qui sont réclamées par les
droits du peuple, par la gravité des circonstances, par les principes de rimmanité et de la dignité nationale foulées aux pieds. »
Quatre-vingt-dix-huit députés étaient réunis, mais un certain nombre étaient sortis pour remplir diverses missions. Soixante-sept signèrent cette protestation du droit contre la force. MM. Pietro Leopardi, Girolamo Ulloa, Giuseppe Massari, que leurs fonctions tenaient éloignés du royaume, envoyèrent publiquement leur adhésion. Après la signature de cet acte suprême, le vénérable président rappela le capitaine, lui demanda ses ordres écrits, lui consigna la protestation et déclara la séance suspendue. Puis les représentants se retirèrent, protégés par la gendarmerie, à travers les vociférations des bandes de lazzaroni qui criaient dans leur délirante ivresse : « Moîi. à la Constitution! Vive le roi! Viva la santa fè. »
L'Italie put reprocher aux députés, qui avaient soulevé une question de forme, avant d'être assurés de forces nationales suffisantes pour la faire prévaloir, d'avoir fourni au roi l'occasion d'un coup d'État ; mais elle exprima son admiration pour les représentants, qui, loin de fuir le péril, semblaient l'attendre, délibéraient pendant le massacre, et rédigeaient une protestation contre le despotisme, à la lueur de l'incendie, au milieu de l'orgie d'une foule en démence. De semblables exemples dans les annales d'un peuple le grandissent à la hauteur des nations dignes de posséder la liberté et le gouvernement parlementaire. Les députés représentaient la noblesse éclairée, la bourgeoisie intelligente, l'université, le commerce, l'industrie, la garde nationale et la jeunesse, succombant sous la brutalité