‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 160 sur 209 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

de la vie intérieure des peuples; c'était à eux à faire acte de souveraineté, à choisir la forme de gouvernement qui leur conviendrait, à se diviser, à se réunir, à s'unifier comme bon leur semblerait. Il suffisait de savoir que les suffrages seraient librement exprimés et non violentés! Pour lui, il avait assez de foi dans la force des principes et des progrès de la raison Immaine, pour être convaincu que dans un temps plus ou moins court, plus ou moins long, les peuples choisiraient la forme (pii facilite le mieux leur développement : la forme républicaine.

Lamartine pensait que la France en effet ne pouvait s'opposer à la volonté du peuple italien d'unir ou de séparer ses destinées; cependant, en homme d'Etat, il devait prévoir les résultats de la constitution d'un royaume puissant, s'alliant plus tard à l'Autriche contre la France, maître des passages des Alpes, des portes de France, en vertu des traités de la seconde invasion, et les livrant aux armées ennemies. Il était donc impossible de consentir à la concentration de plusieurs Etais de l'Italie, sans réclamer ce qui nous avait été laissé même par les premiers traités de 1814-, une ligne de frontières non offensives, mais défensives pour les deux nations, (jui assurât à chacune, par des limites loyalement établies, une sécurité complète. Ce n'était là qu'un vœu légitime, trop légitime pour être un instant contesté par des peuples auxquels on apporterait l'indépendance !

Lamartine, revenant à la question d'intervention, reconnut qu'il fallait ajourner le désir d'agir immédiatement , mais qu'il convenait de saisir la première occasion de déclarer à la tribune, hautement, la vo-

306 LA RÉVOLUTION DE i8l8 EN EUROPE.

lonté bien arrêtée du gouvernement, qui serait sans aucun doute partagée par l'Assemblée nationale.

Les ministres adoptèrent à l'unanimité la politique de la Commission executive, et Lamartine profita d'une interpellation de M. d'Aragon, dont le noble cœur sympathisait avec toutes les infortunes, avec tous les patrioîismes, pour porter à la tribune, le 23 mai, la déclaration des principes qui avaient inspiré le Gouvernement provisoire dès les premiers jours, et qui inspiraient tous les membres du gouvernement en ce moment solennel '.

Lamartine, repoussant d'abord, avec une chaleureuse indignation, certains bruits répandus à dessein par d'autres que par M. d'Aragon, s'écriait :

ff Non , il n'est pas vrai , comme on l'a répandu , qu'il y ait eu, à l'égard de l'Italie, la moindre entente contre la liberté italienne, la moindre intelligence, même confidentielle, entre le ministre des affaires

^ Le 15 mai, ^NLiniii disait, dans sos instructions, à M>L Aleardi et Toininaseo (jor, envoyés do la Répnldiqiic ^•én("■l(• pirs la Répiddiqiic fi-ant;aise :

" Il est impoitant que la Répuljliqne IVan<'aise rei^onnaisse ollieielleinent le (Gouvernement provisoire de la Répuljlique vénète... Il (!.st. vrai que la lettre de M. Lamartine à Tonunasco, l'envoi d'une fr('{;ate, la réponse faite à MM. Zanardini et ÏNaui, cliarj'és d'aclieter les armes pour Venise, conslilnent ifiic/ifiir rhusc de plii\- t/ii'iiiie reconiKthmnce lucitc.

» ('e qui seiait plus important cpie cet acte inème, ce serait que la J'"rance lit entendre aux i)euples la promesse, ,uix princes l'averlissc!inent lormel que jamais elle ne souFtrira, au dcl.i des Alpes, ini nonveau traité (!;■ (^amj)o-l'"ormio, un nouveau |iarlaj;r de la Pologne. «

Le 23 mal, I,amarliui' pi-ononcait crlli' di'il iialion.

CHAPIÏRK DOUZIEME. 397

étrangères de la République française et rAulriche. C'est là une de ces calomnies dont on a cherché à flétrir la polit icjue du Gouvernement provisoire.

» Mais quand le voile tout entier pourra être déchiré, vous verrez (pie cette calomnie tombera avec taul d'autres, et rendra leur véritable caractère aux actes que nous avons accomplis... (Très-bien! très-bien!)

» Avons-nous mis un sceau sur nos lèvres? avonsnous caché nos sentiments à l'Europe à l'égard de l'Italie? désavoué en quoi que ce soit nos principes de liberté, ou nos désirs, ou notre volonté d'indépendance pour elle? Non; vous savez ce que nous avons dit : le respect des nationalités, nos principes, le droit et en même temps la volonté des peuples, nous empêcheront d'aller faire nous-mêmes la liberté des autres peuples. Pour leur gloire, pour leur bonheur, pour la solidité même de leurs institutions, il faut que ces peuples les achètent et les cimentent avec leur propre sang.

» Voilà la vérité. Mais si ces peuples étaient trop faibles dans leurs droits légitimes, dans ce droit de renaissance des nationalités italiennes qui est aussi légitime, permettez-moi de le dire, qu'une série de siècles, et que toutes les pages de l'histoire l'attestent; si cette indépendance, si ce droit étaient attaqués, la France est là, elle est au pied des Alpes, elle est armée; elle vous déclare tout haut , à vous ses amis , à vous ses ennemis, qu'à votre premier signal elle franchira les Alpes et viendra vous tendre cette fois-ci la main libératrice de la France. Comme à un autre temps qu'elle déplore, mais dont nous avons eu le courage et la gloire de nous repentir, elle avait tenté de vous enchaîner à la gloire, la France aujourd'hui vous tend la

main , mais pour vous enchaîner à la liberté. (Applaudissements.)

)) On disait que, par condescendance pour l'Europe, nous n'osions pas déclarer franchement nos sentiments, nous cachions des actes timides devant des paroles douteuses; que l'Italie ne cessait de nous appeler, et que nous traitions avec l'Autriche pour empêcher l'unité italienne. Eh bien, vous allez voir!

» Dès les premiers jours , nous avons fait communiquer aux puissances italiennes la volonté ferme d'intervenir au premier appel qui nous serait fait, et, par un acte conforme à cette déclaration , nous avons réuni à l'instant, au pied des Alpes, d'abord une armée de 30 000 hommes, puis une armée qu'en peu de jours nous pouvons porter à 60 000 combattants, et elle y est encore. Nous avons attendu un appel de l'Italie; nous l'avons attendu; et, sachez-le bien, malgré notre profond respect pour l'Assemblée nationale, si ce cri eût traversé les Alpes, nous n'aurions pas attendu votre aveu, nous aurions cru accomplir d'avance votre volonté, vos prescriptions, en nous portant au secours des nationalités italiennes. (Très-bien! très-bien!)

» jMais voici quelques lignes de correspondance avec différentes cours ou avec les représentants des différentes nationalités insurgées, dans leur droit, en Italie, qui vous prouveront que non-seulement nous n'avons pas été appelés , que non-seulement ce cri de détresse et d'appel aux armées françaises n'a pas été poussé au delà des Alpes, mais qu'au contraire nous avons reçu de toutes parts, des meilleurs patriotes italiens...., et si je ne craignais pas de commettre des indiscrétions en les nommant à cette tribune, vous vous inclineriez

Page 1