CHAPITRE DOUZIÈME
pour forger et resserrer ses chaînes ; c'était la dette sacrée payée au trésor public pour les briser.
Le parlement romain , composé d'un haut Conseil et d'une Chambre des députés, s'ouvrit le 5 juin. Les élections s'étaient faites avec calme. Des hommes éminents de tous les rangs avaient été élus. Le discours d'ouverture qui devait être prononcé, au nom du souverain pontife, par le cardinal Altieri, délibéré en conseil des ministres, rencontra auprès de Pie IX des difficultés qui faillirent soulever une nouvelle crise. Mamiani, le membre influent du conseil, jouissant de l'estime et de la confiance publiques, épuisait sa popularité à concilier deux adversaires mis en opposition par la lettre du 29 avril, le prince et le peuple, la cour et la ville, le clergé et les laïques. D'un côté, il était accusé de pression ; de l'autre, de condescendance. Il avait rédigé le discours officiel avec talent et mesure, cherchant à exprimer tout à la fois le sentiment religieux et le sentiment libéral, attribuant au pape son caractère sacré, au chef de l'État les principes constitutionnels. Ce discours modifié , retouché , ne put être adopté par Pie IX. Un projet rédigé d'après sa volonté ne fut pas accepté par le ministère. Dans le même moment, une loi sur la presse, préparée en dehors du conseil, était repoussée par le conseil , parce qu'elle maintenait la censure ecclésiastique et n'étabhssait pas le jugement par le jury ; elle paraissait sans la sanction ministérielle.
Pendant ces pourparlers, ces discussions, le soleil du 5 juin venait éclairer la ville ; et la cité joyeuse et
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parée, curieuse d'un spectacle inconnu, accourait au Corso voir les députés et les membres du haut Conseil se rendant en cortège à la salle qui leur était destinée. Déjà le cortège était dans la Via del Corso, lorsque les ministres se présentèrent à Pie IX pour lui déclarer qu'ils ne pouvaient consentir à la lecture du discours préparé par lui, et pour lui proposer de faire lire, par le cardinal son délégué , quekpies paroles sans signification politique. Le ministère prononcerait, dans la première séance qui suivrait l'ouverture, un discours officiel. Le pape reçut fort mal et les ministres et leurs propositions... Son esprit soupçonneux leur prêtant la pensée d'exploiter la circonstance urgente pour exercer sur lui une contrainte morale, il s'emporta en mots acerbes, parla de trahison, et les congédia. Il fallut l'intervention ofiicieuse de personnes dévouées pour empêcher les ministres de déposer sur-le-champ leur démission, et Pie IX de l'accepter. Le public attendait. Le scandale eut éclaté comme un orage. Il y avait péril. La querelle fut apaisée tant bien que mal ; et le cardinal Altieri lut un discours bref et sans couleur.
Farini, à qui nous avons emprunté ces détails, fut choisi comme intermédiaire entre Pie IX qui lui témoignait de la confiance et les ministres qui l'estimaient, pour l'adoption commune d'un programme que .Alamiani était chargé par ses collègues de rédiger, et que le pape devait agréer. Cette fois, les corrections furent faites par Pie IX avec bienveillance et acceptées par le ministère avec empressement.
Les pensées sages, élevées, libérales, abondent dans ce programme, lu, le 9, aux deux Conseils, dans une seconde séance; quelques citations suffisent pour en
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faire connaître les principes : « L'inviolabilité, la sainteté du prince auraient dû faire inventer pour les provinces romaines le système représentatif, s'il n'eût existé nulle part. La liberté fleurit avec une expansion vraie, bien ordonnée, car elle agit plus efficacement sur le cœur des hommes par la force suave de la persuasion et de la spontanéité, que par la force de la compression et du pouvoir matériel. Le premier devoir du ministère avait été de répondre à l'opinion universelle qui commandait impérieusement de se dévouer à la cause italienne. Les troupes et les volontaires avaient été placés sous la prévoyance tutélaire et sous le commandement de Charles-Albert. Il y a dans l'histoire des peuples de ces moments suprêmes où tous les coeurs se fondent en un seul sentiment qui les fait s'écrier, avec un enthousiasme sacré : « Dieu le veut ! »
L'idée la plus difficile à exprimer était traitée avec bonheur : « Le pontife, témoin d'un si grand événement, et, d'autre part, abhorrant la guerre et le sang, avait pensé, avec une affection tout à la fois apostolique et italienne, à s'interposer entre les combattants et à faire entendre aux ennemis de la commune patrie combien était cruel, inutile, ce dessein de contester aux Italiens leurs frontières naturelles et la faculté de se grouper en une seule et même famille.
» Ils recevaient du dehors (allusion à la France j des témoignages de sympathie plutôt que des secours, parce que, comme tous les bons Itafiens, ils nourrissaient le désir d'être livrés à eux seuls, persuadés qu'ils pouvaient, par eux-mêmes, pourvoir à leur sort. Le plus grand des malheurs peut-être qui put arriver en ce mo-
ment à la nation, serait la trop fervente et active amitié d'une grande puissance. *
)) Ils devaient n'avoir pas de haine contre la nation allemande, mais au contraire de l'estime et de l'atTection pour cette noble et savante nation ; et ils étaient prêts à resserrer avec les Autrichiens les liens de l'amitié, le jour où leur dernier ^oldat aurait abandonné le dernier coin de la terre italienne.
» Lorsque les institutions créées par les siècles avec peine et lenteur étaient menacées de subite destruction, il fallait songer à réédifier avec sagesse et habileté. Le Parlement devait préserver le peuple de sa propre impatience. »
Des applaudissements accueillirent ces nobles paroles. Le prince de Canino demanda si le programme était l'expression seulement du ministre amovible, ou la pensée du prince lui-même voulant reconnaître les droits sacrés et, imprescriptibles de ses peuples. Mamiani répliqua que c'était l'expression unanime du ministère, approuvée par Sa Sainteté. Cette déclaration souleva des transports d'enthousiasme. Les cris de k Vive Pie IX! » retentirent avec force. Les députés, comme les ministres, caressaient encore l'espérance de maintenir l'union, la confiance entre le prince, le Parlement et le peuple; mais ce n'était qu'une espérance que le moindre souffle allait bientôt faire évanouir.
Dès qu'on apprit à Rome que les troupes romaines, par la capitulation de Durando à Vicence, étaient réduites à l'impuissance, ce fut un désespoir public. 0;i