CHAPITRE DOUZIÈME
respect de la Constitution devant une assemblée peu nombreuse ; le délégué du roi, duc de Serra-Capriola, lut le discours au nom de son maître; on y remarquait ce passage : « ... Les libres institutions par moi irrévocablement sanctionnées et jurées demeureraient stériles sans des lois rédigées sur des bases analogues, de nature à en développer les divers systèmes d'application. J'appelle votre sollicitude toute spéciale sur ces objels importants j) Le 3 et le 4 , séances nulles, impossibles ;
soixante-treize députés seulement étaient présents : la majorité nécessaire était de quatre-vingt-trois. Les jours suivants, même délaissement dans la Chambre des pairs. Enfin le 8, les députés parviennent à nommer président M. Capitelli, qui réunit quarante-sept voix, contre M. Carlo Troja, qui en obtient vingt-cinq. Dans cette Chambre mutilée, le cri de l'Italie perce encore avec toute sa force. En réponse au discours d-u trône, le vice-président Savarese lit un projet où la Commission témoigne le regret du rappel des milices parties, aux applaudissements du peuple, pour la campagne dltalie. « Nous avons la conviction , en effet , que notre régénération politique ne peut pas être parfaite sans l'indépendance et la reconstitution de l'entière nationalité italienne. La Chambre fait des vœux pour que l'heure
de la délivrance de l'Italie sonne bientôt »
Un tel langage devait irriter le roi. Les discussions entre les ministres et les députés étaient acerbes. Les Chambres se traînèrent ainsi entre les tentatives des uns en faveur delà conciliation, de la patrie, de la liberté, et les efforts des autres pour maintenir une autorité absolue. Enfin le roi et le ministère, ne pouvant plus tolérer des réclamations persistantes, et une censure
même contenue et limitée, prononcèrent, le 5 septembre, la prorogation du Parlement, prorogation qui fut célébrée dans les rues de Naples par les lazzaroni aux cris de Vive le roi! Mort à la Constitution! En effet, la Constitution était passée à l'état de lettre morte.
En Toscane, le régime parlementaire était inauguré sous de plus heureux auspices. Les élections s'étaient faites du 12 au 15 juin, et l'ouverture des Chambres, le 20. Rassemblés dans la grande salle des Cinq-Cents (lu Palais vieux, les pairs et les députés accueillirent avec satisfaction les paroles du grand-duc, qui témoignait de ses sympathies pour le succès des armes italiennes, de ses désirs d'une hgue italienne. Il annonçait aussi l'adjonction des populations de Massa et Carrara, de la Garfagnana et de la Lunegiana, « qui avaient voulu se réunir par suite de la conformité de caractères, d'habitudes, de besoins. 11 parlait des députés siciliens, reçus comme des frères de la grande famille: faisait des vœux pour que la Sicile put s'organiser de la manière
la plus conforme à son bien et à l'intérêt commun »
Le grand-duc appuyait ainsi , indirectement mais publiquement, le candidature de son second fils, pour lequel il eût volontiers dépouillé son parent le roi de Naples; ambition que caressait surtout le cœur maternel de la grande-duchesse.
M. Ridolphi, ministre de l'intérieur, avait obtenu la présidence du conseil. Il se trouva, dès le début , en lutte avec les partisans du royaume de la haute Italie, avec les démocrates de Guerrazzi, et chercha à naviguer
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entre les éciieils. Il pai\ int à les éviter, non sans efforts, pendant quelques semaines. Le grand-duc soutenait son ministère par des discours patriotiques. « Je serai toujours avec vous, » disait-il dans une réponse à l'adresse des députés, « parce que je veux partager le sort du peuple, partager avec lui l'avenir que nous réserve la Providence. » Ces démonstrations éloignaient l'orage, mais ne le dissipaient pas.
A Venise, l'Assemblée des représentants allait se réunir le 3 juillet, \enise, bloquée, assiégée, séparée des provinces par \ 5 000 Autrichiens, attendait avec impatience le jour solennel où ses destinées devaient être décidées. C'était au bruit des canons ennemis, après des défaites successives, au milieu des préparatifs d'une défense désespérée, que les députés étaient appelés à se prononcer. Le 29 juin dans la soirée, au Champ de Mars, diverses sections de la garde nationale appellent de leurs acclamations la royauté de Charles- Albert. Du Champ de Mars ils se précipitent sur la place Saint-Marc, et font entendre les mêmes clameurs. Dans le tunmlte , on remarque plus spécialement les classes élevées donnant l'impulsion au peuple. Le lendemain, à la même heure, mêmes démonstrations. La foule se porte devant le palais national; on entend les cris frénétiques de Vive Charles- Albert! Bientôt à ces cris se mêlent ceux de A bas la République! Dehors Manin! Un habitant de Padoue veut prononcer une parole en faveur de la République; il n'échappe à la colère de la multitude que par la protection de la garde civique.
Triste exemple des vicissitudes humaines! ceux-là qui ont délivré Venise, expulsé les Autrichiens, que l'on acclamait la veille , sont méconnus aujourd'hui. Les sauveurs du 22 mars, portés sur le pavois, en sont précipités par ce peuple qui les avait couverts de ses vivat, de ses vœux, de ses transports d'enthousiasme, de ses adulations Peur chez les uns; ingratitude chez les autres; délire, faiblesse, inconstance des masses, entraînement du moment, spectacle étrange! enseignement pour tous les temps!
^lanin, impassible, sévère, résolu, fait face à la tempête , rappelle la garde civique au devoir et le peuple à la raison. L'Assemblée doit bientôt prononcer légalement! cjue Venise sache attendre! il ne cédera devant aucune pression.
Le 3 juillet arrive. Le bruit circule que Charles-Albert a promis l'envoi de 2 000 Piémontais et des suicides; en effet, une lettre du ministre Des Ambrois, datée de Roverbella, 30 juin, est communiquée : les esprits sont préparés. Avant de se rendre au palais ducal , les députés vont à l'église Saint-Marc demander à Dieu des inspirations. Introduits dans la salle du grand Conseil, ils se comptent : cent vingt-huit seulement répondent à l'appel; l'absence des autres fait naître la douloureuse pensée que les provinces qu'ils représentent sont tombées au pouvoir de l'ennemi.
Après les travaux préhminaires d'installation, Rubbi étant élu président de l'Assemblée, Manin fait l'exposé des événements, depuis le jour de la délivrance. Sa voix émeut et séduit; les actes parlent; il est vivement applaudi.
Le lendemain 4, sont présents 134 députés. Manin