CHAPITRE DOUZIÈME
poursuit sou récit. Le tableau qu'il dérouie est palpitant. Un frémissement se fait sentir lorsqu'il énonce le vœu manifesté par un certain nombre de citoyens, d'un appel à la France, et pour lequel les États italiens consultés ont envoyé des réponses négatives. Le 'Piémont ne s'est pas encore prononcé.
Castelli succède à Manin. Il lit le rapport du ministre des finances, Camerata, sur la situation financière. Ce rapport démontre, avec une logique impitoyable, la pénurie du trésor; les sacrifices immenses du pays; les réductions de recette , par les exemptions de droit sur les approvisionnements de toute sorte, par la suppression de la loterie; l'accroissement des dépenses, par les secours aux provinces, les subsides aux alliés, à Durando, la solde et l'entretien de 18 000 combattants', la construction de la flotte; l'impossibilité de créer des ressources. L'ennemi occupe les provinces; Venise est cernée et le pays est épuisé; on marche à la ruine. La conclusion de cet exposé sinistre n'est pas indiquée, mais elle est claire. Il faut se décider : périr ou accepter les trésors et les soldats de Charles- Albert. Castelli descend de la tribune , laissant l'Assemblée visiblement favorable à cette dernière détermination.
Tommaseo émet à son tour sa pensée. Sa parole est incisive, sa dialectique serrée. Il aborde nettement la question, et développe ce dilemme ; Ou Charles-Albert peut sauver Venise; alore pourquoi ne le fait-il pas? ou il ne le peut pas, et alors pourquoi avoir recours à lui? — Ceux qui supposent qu'il peut sauver Venise, lorsqu'il ne le fait pas, l'outragent, l'injurient, le traitent en marchand d'âmes humaines, en accapareur de peuples, couvrent son nom d'une telle tache, que tout son sang
honorablement versé sur le champ de bataille ne sullirait pas à la laver. Honorez donc celui que vous voulez pour roi, et ne l'abaissez pas au rôle d'un aventurier et d'un spéculateur, cherchant non la récompense, mais le salaire! — Mais si Charles-Albe.rt ni d'autres ne peuvent nous secourir, le gouvernement, pour ne pas périr, doit faire de sublimes efforts. Il faut raviver l'ardeur attiédie des esprits, combattre l'inertie et la mollesse, tremper son âme par des actions généreuses, se préparer à tous les sacrifices ! — Ce discours soulève les murmures d'une assemblée disposée à faiblir. Le ministre Paleocapa réplique, et affirme la nécessité de la fusion. Il lance, en terminant, une épigramme au poëte, que Tommaseo ne relève que par un triste •sourire.
Manin fait un etïbrt sur lui-même. Tous les regards le suivent à la tribune et scrutent avidement sa pensée. Chacun sent que de sa bouche va sortir la décision suprême. A des applaudissements qui l'encouragent, succède le plus profond silence. « Les discours des deux remarquables orateurs qui m'ont précédé démontrent que nous parlons non comme ministres, mais comme simples députés. Gomme simple député, j'exprimerai, moi aussi, des paroles de concorde et d'amour. — J'ai aujourd'hui la même opinion que j'avais le 22 mars, quand, au sortir de l'Arsenal et sur la place Saint-Marc, je proclamais la République. Je l'ai, et tous alors nous l'avions! (Agitation.) C'est un fait que tous aujourd'hui ne l'ont pas... C'est encore un fait que l'ennemi est à nos portes, que l'ennemi attend et désire une discorde en ce pays, inexpugnable si nous sommes tous d'accord, facile à vaincre s'il y entre la guerre
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civile. — Faisant abstraction de toute discussion sur nos opinions et sur les opinions d'autrui, je demande aujourd'hui assistance, je demande aujourd'hui un i^rand sacrifice, et je le deraaude à mon parti, au généreux parti républicain! (Applaudissements universels. )
» A l'ennemi à nos portes, qui attend notre discorde, dounons aujourd'hui un soleunel démenti. Oublions aujourd'hui tous les partis! Montrons qu'aujourd'hui nous oublions d'être royalistes ou républicains, mais qu'aujourd'hui nous sommes tous ItaUens.
» Aux républicains, je dis : A nous est l'avenir! Tout ce qui est l'ait et se fait est provisoire. La diète italienne décidera à Rome! » (Acclamations vives, prolongées, universelles.)
Manin retourne à sa place; Castelli et un grand nombre de députés courent l'embrasser avec etîusiou de cœur. L'avocat Castelli monte à la tribune et s'écrie avec enthousiasme, les bras levés au ciel : « La patrie est sauvée! Vive Manin! (Applaudissements universels.) Toute division a cessé par l'acte magnanime d'un grand citoyen! » (Explosion de bravos.)
L'émotion est à son comble. C'est un épanouissement de tous les cœurs. Chacun se sent soulagé. 3Ianin, épuisé, cède à la fatigue, aux sensations qu'il éprouve, et se retire presque évanoui, soutenu par les députés qui se pressent autour de lui et font retentir l'air de leurs acclamations. Sur 1 33 votants, 1 30 se prononcent pour une décision immédiate ; et 1 27 voix pour l'annexion au Piémont. La République a vécu.
ii2 LA REVOLUTION DE 1848 EN EUROPE.
Le o juillet, les députés procédèrent à la nomination du nouveau ministère. Le nom de Manin sortit au premier tour de scrutin. Il refusa noblement. « J'ai fait un sacrifice, » dit-il, «je n'ai pas renié un principe, je reste républicain. » L'Assemblée voulut décider que Manin a\ait bien mérité de la patrie. Il repoussa cet éclatant témoignage, ne demandant pour unique récompense que le maintien de la concorde inaugurée la veille.
Castelli fut nommé président, et MM. Paleocapa, Camerata, Paolucci, 3Iartinengo et Cavedatis, membres du conseil. Le général Pepe conserva le commandement général des forces. Des délégués se rendirent à Turin et au camp, auprès de Charles-Albert, pour annoncer le vote de l'Assemblée. Les 2 000 Piémontais, secours promis, arrivèrent à Venise le I o juillet. La flotte sarde, sous le commandement de l'amiral Albini, se maintint dans l'Adriatique.
Les citoyens formant la garnison de Venise, sous les ordres de leurs officiers, prenaient , par de fréquentes sorties, l'habitude de la discipline et des armes. Le 7 juillet, dans une expédition contre le fort de la Cavanella de l'Adige , les Italiens prouvèrent leur intrépidité et le lieutenant-colonel UUoa sa bravoure. Le 9, un détachement détruisit des ouvrages avancés que l'ennemi dressait à peu de distance du fort de la Malghera. Le 20, une seconde sortie de ce fort réussit également. C'est ainsi que les défenseurs de Venise se préparaient à soutenir une lutte qui devait les illustrer à jamais.
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