‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 196 sur 209 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Cuslosa et de Volta, communiquées par le général Welden avec une complaisance intéressée, avaient semé dans les esprits l'inquiélude et la douleur. De noirs pressentimenis circulaient. L'air paraissait chargé de nuages. Une contrainte générale pesait sur les âmes. Le Gouvernement provisoire avait rempli son devoir avec dévouement, mais il n'avait pu réaliser aucune des espérances que la réunion au Piémont avait fait entrevoir.

Castelli, le président du Gouvernement provisoire, fat adjoint, comme troisième commissaire, au général Coili et à yi. Cibrario. Tous les trois, ils adressèrent au peuple une proclamation dont les termes étaient empreints du plus pur patriotisme. Le nom de Charles- Albert y était uni à ceux de Venise et de l'Italie. Charles- Albert y était reconnu, salué et proclamé roi.

3Iais des nouvelles de plus en plus inquiétantes se répandent; le 8, le 9, le 10, le gouvernement reçoit successivement les avis de la capitulation de Milan et de la retraite de l'armée. Douloureusement surpris, il les dissimule comme il voudrait se les dissimuler à luimême; indécis, il n'ose ni les avouer ni les taire. Dans la ville, les bruits les plus sinistres se multiplient. La vérité perce à travers les ténèbres. On s'attend à un grand désastre, on le sent, on frémit de l'apprendre, et on désire le savoir. Enfin, le 1 I au matin, le général autrichien prend soin de faire parvenir aux commissaires royaux une copie du traité Salasco. Il n'est plus possible de reculer : les commissaires convoquent les autorités civiles et militaires en conseil, à huit heures du soir, afin de délibérer sur les mesures à prendre, pour révéler au jieuple la triste vérité. Castelli court Yl. .31

chez 3Ianin, et lui demande loyalement son appui. Manin le promet. Le péril commun l'appelle : Manin est debout !

Dans les allées et venues des chefs, sur leur figure consternée, le peuple Ht le désastre qu'il redoute. Il veut enfin le connaître. Le silence pour lui c'est un présage de mort.^Les groupes se forment, la foule se précipite effarée vers le palais national. Une partie se rend chez Manin , une autre partie va chercher Tommaseo. Manin, Tommaseo, sont de ces hommes que le peuple vénère, qu'il invoque au jour du danger, lorsque le pouvoir est dans l'abîme, que l'anarchie surgit, que la société s'écroule, que la tempête éclate. La tempête passe : ils ont guidé le navire, ils l'ont conduit au port, le temps s'est éclairci; on les oublie, on les abandonne, on les dédaigne. Puis reviennent l'orage et le péril, et le pays les invoque encore. Singulière destinée que celle de ces hommes qui n'apparaissent que pour le dévouement et le sacrifice, et disparaissent dès qu'il y a jouissance et repos !

Manin arrive au palais national.

La foule était furieuse ; sa colère surexcitée s'exhalait en clameurs et en menaces. Des cris dominaient tous les cris : Nouvelles! nouvelles! La garde civique, pouvant à peine empêcher l'envahissement du palais, ne pouvait calmer l'effervescence ni étouffer ces cris qui redoublaient d'intensité : Nouvelles! nouvelles! Il fallait répondre. Golli se montra au balcon; et, quoique homme de courage, il se laissa arracher la vérité plutôt qu'il ne la divulgua.

Ce fut un désespoir immense. De toutes les poitrines haletantes sortirent ces mots : Et Venise ? et la flotte ? et

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Venise ? Puis des malédiclions : A bas les commissaires! à bas le roi! Puis des invocations à Manin, à Manin l'ami du peuple, le père du peuple, à ^lanin le sauveur! Dans la salle du conseil de vives discussions s'étaient élevées. Colli ne voulait pas céder devant l'émeute, mais il ne voulait pas livrer Venise. Lui et ses collègues l'avaient déjà écrit le matin à Welden. Castclli et Cibrario protestaient qu'ils ne rendraient Venise qu'à Venise. Mais pour cela il fallait substituer au pouvoir royal éphémère un autre pouvoir. Le tumulte effrayant d'une population justement irritée et soulevée exigeait une prompte, résolution. L'apparition de ^lanin, conduit au balcon par Castclli , suffit pour apaiser un moment l'orage. On parvint enfin à démontrer au général Colli que son devoir se bornait à s'abstenir. En effet, le peuple pouvait-il encore reconnaître un roi qui l'avait abandonné ? L'impatience et l'exaspération étaient au comble, lorsque jManin se présenta une seconde fois au balcon. Il annonça à la foule, avide de ses paroles, que l'assemblée des représentants convoquée prononcerait dans deux jours sur les destinées de la patrie, et il termina par ces mots : « Et pendant ces quarante-huit heures je gouvernerai, moi ! » Les acclamations éclatèrent; au désespoir succéda l'espérance; à l'agitation, le calme. La foule se dispersa silencieusement, pleine de confiance dans l'homme qui se chargeait de l'avenir de Venise. En ce moment, disent les témoins de cette scène émouvante, comme par enchantement, la lune apparut dans un ciel pur; le lion de Saint-Marc, éclairé par sa douce lueur, sendila revivre.

La République fut rétablie à Venise par l'Assemblée réunie, le 13 août, au nombre de cent onze députés. Après un discours de Manin qui constatait que toute divergence d'opinions et de partis avait disparu, qu'il n'y avait plus dans tous les cœurs qu'une seule volonté : sauver Venise ! l'Assemblée décréta que Venise rentrait en possession d'elle-même, et qu'elle ne reconnaissait à personne le droit de décider de son sort. Manin fut proclamé chef du gouvernement , au bruit des applaudissements unanimes. Il réclama l'adjonction de deux membres pour former un triumvirat. Graziani et Cavedalis reçurent, sans l'ambitionner, l'insigne honneur de porter, avec 3Ianin, le glorieux mais pénible fardeau du pouvoir dans une ville cernée par l'ennemi. L'enthousiasme de la population présida à leur installation.

Alors commença pour Venise cette ère à jamais célèbre dans les annales des peuples, ère qui, s'élevant à la hauteur d'une sublime épopée, vit la défense héroïque d'une cité contre un empire.

Venise avait brisé des liens qui semblaient n'avoir été que des chaînes forgées pour la livrer. Elle avait déchiré le traité honteux qui la jetait comme une proie dans les serres de l'Autriche. Ce traité, peu clairement rédigé, devait soulever des diilicultés et des discussions infmies. Le ministère piémontais lui-même ne voulut pas le reconnaître dans sa partie politicjuc , n'en admet-

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tanl (|iie les conventions niilikiires; et, avant de se retirer, le 19 août, il déclara protester de son illégalité devant tous les gouvernements de l'Europe.

Conséquence de la cluile désastreuse de la cause italienne, tous les ministères furent renversés par le choc: à Rome le 2 août, à Florence le i7, au milieu de la tourmente et de la stupeur publique; et les Autrichiens retournèrent leurs armes victorieuses contre les duchés, contre la Toscane, contre les États romains. J.c comte de Thurn reprit possession de Plaisance le 13, et de Parme le 18, au nom de Charles-Louis de Bourbon. La restauration du duc de 3Iodène fut accomplie le 10. La Toscane menacée dut recourir à l'intervention de l'Angleterre et de la France pour arrêter l'invasion . Bologne, violemment attaquée et valeureusement défendue, força Pie IX, qui avait fait à l'Autriche le sacrifice de sa popularité, de protester à son tour contre un acte attentatoire à sa souverainté. Enfin, le roi de Naples faisait ses préparatifs pour faire rentrer la Sicile sous son autorité absolue.

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Charles-Albert avait régné deux jours à ]Milan et deux jours à Venise. Avait-il voulu y marquer la trace de ses pas pour y revenir un jour, lui ou les siens? Était-ce l'éclair du génie qui indique à une race sa voie dans l'avenir? Était-ce un jet plus étincelant de la lumière qui s'éteint? Dieu, qui lit dans les consciences.

peut seul le savoir. Mais les contemporains lui demandèrent compte d'une autorité éphémère dont il n'avait pas su user pour la défense, mais pour l'abandon de la dernière heure. Les révélations de la diplomatie anglaise ont fourni la triste preuve qu'après avoir courageusement résisté quelque temps, pour ne pas délaisser Venise, à l'appât de l'adjonction des duchés et de la Lombardie, il avait eu la faiblesse, le 10 juillet, de composer et d'accepter un traité de Campo-Formio, à des conditions qu'antérieurement il regardait comme les calomnies d'un parti ennemi.

Charles-Albert sentait tout le poids de sa responsabilité. Il emportait une blessure morale qui ne devait plus guérir. A Vigevano, les 7 et 10 août, il épancha son âme dans des proclamations à son armée, à son peuple chéri, à l'Italie. Il expliquait ses revers par le manque des vivres et l'épuisement des troupes, et sa sortie de Milan par l'intention d'épargner à cette cité les horreurs de la dévastation par des ennemis impitoyables. Il protestait, au nom de Dieu et de sa conscience, contre les accusations dont on pourrait ternir son nom. Il en appelait à Dieu et à l'impartialité de l'histoire : (( Nous obtiendrons des conditions honorables de paix ou nous retournerons combattre. Mon cœur a toujours palpité pour l'indépendance de l'Italie; mais l'Italie n'a pu encore faire connaître au monde ce qu'elle peut faire par elle-même. Ayez confiance dans votre roi! la cause de l'indépendance italienne n'est pas encore perdue ! »

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