CHAPITRE TROISIÈME
de pied. On en trouva deux cloués sur une caisse. Deux avaient été brûlés avec de l'essence de térébenthine ; un autre, traversé d'une baïonnette, avait été fixé à un arbre, et là, la pauvre créature se tordait dans une lente agonie sous les yeux de sa mère !... Un autre, plaisanterie de cannibales, était jeté sur le cadavre de sa mère qui l'allaitait, afin qu'il pût continuer à téter encore. Un autre avait le corps séparé en deux ; mais à l'aide de ses entrailles on avait relié et rajusté les deux parties du tronc. Cinq têtes d'enfants coupées turent placées sous les yeux de leurs pères mourants. Un fœtus arraché du sein de sa mère servit de jouet à ces mains scélérates. Dans le sac d'un Croate on trouva une main de femme chargée de bagues. Grand fut le nombre des infortunées auxquelles on creva les yeux, auxquelles on coupa la langue , les mains, les pieds. Les monstres en abusaient, puis les tuaient avec leurs baïonnettes. Quelques malheureux furent brûlés vifs dans la chaux , d'autres ensevelis vivants dans les égouts ou dans les puits. D'autres, couverts de poix, endurèrent le supplice du feu. Huit cadavres furent trouvés brûlés dans une auberge de la porte Tosa ; autant dans une autre auberge de la porte Yercellina. On en trouva dix dans un bocage de la porte du Tessin , horriblement mutilés et écrasés. On voyait encore la trace des efforts suprêmes qu'avait faits une pauvre femme pour se sauver dans la cheminée. Je tais tous les assassinats commis dans les maisons, dans les lits, dans les cachettes. Un frère fut forcé de s'agenouiller sur le cadavre de son frère fusillé, et là , il fut percé lui-même d'une baïonnette. Deux malheureux, père et fils, furent pendus ensemble à un arbre des boulevards. Un fils de Maria
Belloni fut brûlé. Un frère et un fils de Giovanna Piatti furent massacrés ! .. . Mais jetons un voile sur les crimes abominables de cette horde qui s'enfuit. Le cœur se soulève devant l'atroce spectacle d'une si infâme boucherie. ))
Les cruautés des Croates et les exécutions ordonnées par le maréchal, loin de produire la terreur sur les habitants, avaient au contraire exalté leur courage, sans éveiller en eux la soif des représailles. Après avoir épargné la vie du comte Bolza, ils ne pouvaient songer à sévir contre des soldats qu'ils avaient faits prisonniers les armes à la main. Leur humanité et leur modéralion furent égales à leur bravoure. Animés de nobles et généreuses pensées, ils laissèrent les troupes ennemies souiller jusqu'à leur défaite, et justifier, aux yeux de l'humanité entière, la haine qu'elles inspiraient à Tltalie. Ils surent s'élever à la hauteur d'un peuple digne et capable de se gouverner lui-même. Sans armes, sans munitions, ils avaient osé attaquer une puissante armée commandée par des généraux expérimentés, pourvue d'une formidable artillerie, et ils l'avaient vaincue. Après l'avoir repoussée de toutes ses positions, ils l'avaient forcée à fuir en désordre. Hommes, jeunes gens, vieil- . lards, enfants, les femmes mêmes, avaient coml^attu en héros. Chacun pouvait revendiquer une parcelle de la victoire, car tous y avaient contribué. Aussi la joie fut-elle unanime, et si vive qu'elle étouffa les douleurs personnelles. Ceux qui avaient succombé furent glorifiés comme des martvrs.