‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 3 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

pas (le mourir. Aussi nulle trêve ni merci entre vainqueurs et vaincus. La hache du bourreau est toujours levée, l'arme du faible toujours aiguisée. Le pouvoir l)rocède par confiscations, par ff^oscri plions, par massacres; les citoyens, par conspirations, par insurrections, par vengeances. Une telle lutte ne peut tinir ipie par l'eKlermination des uns ou des autres. — Ln peuple ne doit pas , ne peut pas mourir.

En I8i0, 1821, 1822, de Turin à Naples, ITtahe arbore l'étendard de la liberté. D'abord victorieuse, elle succombe devant la ligue des princes et des étrangers. La France, épuisée par les défaites de 1813, 1814, 1813, gouvernée d'ailleurs par une politique hostile, assiste muette à ce déplorable spectacle.

En 1 830, 1 831 , excitée par notre Révolution , l'Italie se lève de nouveau. Le gouvernement de Juillet, qui avait encouragé cette insurrection afin d'absorber les forces de l'Autriche, se borne à occuper Ancône, et livre ensuite l'Italie expirante au scalpel d'un congrès de diplomates.

Et cependant ce n'étaient pas nos sympathies qui faisaient défaut à l'Italie. N'esl-elle pas l'un des pays que nous aimons le plus ? Tout, en nous et autour de nous, parle d'elle et retrace son souvenir. Enfants, nous bégayons nos premières leçons dans les chefs-d'œuvre de sa langue morte ; artistes, nous étudions les beautés de l'art dans ses peintres et ses sculpteurs ; musiciens, ses maîtres nous charment et nous ravissent; poètes, nous écoutons chanter Virgile, Horace et Tibulle, Danle, le

Tasse et Pétrarque; astronomes et physiciens, nous tlemandons les secrets du ciel et do la terre à Galilée, à Toricelli, à Volta, à Galvani ; marins, nous découvrons de nouveaux mondes avec Christophe Colouib, Marco Polo et Gioia d'Amalfi; savants, nous approfondissons la science des temps passés dans ses traditions ; légistes, nous puisons les prémices de nos lois dans les leurs; historiens, nous lisons Tacite, Tite-Live, ^lachiavel, Vico et tant d'autres; politiciues, nous méditons les révolutions anciennes de Rome et les révolutions modernes de ses villes du moyen âge. Dans sa décadence même nous apprenons à mépriser les vices de la tyrannie, et nous voyons comment on s'en délivre. Curieux voyageurs, nous contemplons ses monuments, ses ruines, ses sites enchanteurs; afTaiblis par la maladie, nous allons demander une nouvelle vie à son soleil, à son ciel d'azur, à son air parfumé, à son fortuné climat; chrétiens, nous nous agenouillons devant Fautel que saint Pierre a dressé au Seigneur.

Après les mouvements de 1830, IS3I, le despotisme ne songe plus qu'à sévir, et s'appesantit de plus en plus sur les peuples.

A Rome, Grégoire X\T laisse tomber sans application le mémorandum du 21 mai, auquel l'Autriche même avait cru opportun de donner son adhésion. Ce mémorandum renfermait comme principes : « L'application générale d'innovations administratives et judiciaires à la capitale et aux provinces; l'admissibilité générale des laïques à toutes les fonctions de l'ordre

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administratif et judiciaire ; un système de municipalités électives et de conseils provinciaux, aboutissant à un conseil central d'administration pris dans le sein de nouvelles municipalités; la création d'un établissement central destiné à surveiller l'administration financière de rivtat, composé d'hommes élus par les conseils locaux et de conseillers du gouvernement, formant une junte on consulte administrative à laquelle serait coordonné un conseil d'État composé de membres nommés par le souverain et choisis parmi les notabilités du pays. »

Ces améliorations, successivement consacrées par plusieurs édits ou motu proprio, sont bientôt effacées ou oubliées. Grégoire XVI déchire les résolutions des puissances, qui ne protestent point — pas même le gouvernement de Juillet — et renie ses promesses.

Toutes les voies pacifiques qui conduisent aux réformes sont fermées. Les abus se multiplient et vont jusqu'au scandale. Il ne reste aux peuples d'autres moyens de salut que les sociétés secrètes, les conjurations, les soulèvements. D'une extrémité de l'Italie à l'autre, les hommes énergiques, patriotes, lettrés, savants, entretiennent des rapports suivis, échangent leurs idées, préparent l'action. Le feu sacré circule et se ravive parmi eux. Décimés, ils serrent les rangs; tombés, ils se relèvent; frappés, ils étanchent leurs blessures, et continuent l'œuvre sans faiblir. Les princes opposent au progrès une barrière infranchissable : on ne peut marcher en avant qu'en la brisant. Les peuples le veulent. La responsabilité de la lutte et du sang versé doit-elle retomber sur les princes ou sur les peuples?

En 1843, au commencement d'août, une conspiration éclate dans la légation de Bologne. Des proclamations appellent aux armes le peuple italien. Les insurgés, après avoir échoué à Bologne, se dirigent sur Imola. Ils sont poursuivis, dispersés; et ceux qui ne succombent pas comparaissent devant une commission militaire, instituée par le cardinal Spinola pour les juger sommairement et sans appel. Parmi les chefs, on citait un jeune comte de Zambeccari , Lambertini de Bologne , Boni, et les frères Muratori.

En 1844, au mois de mai, sur les côtes deBodanine, une nouvelle explosion est réprimée par l'exécution militaire de six détenus. Un jugement prononce en outre la peine de mort contre quatorze accusés. Treize sont condamnés aux galères perpétuelles, trois à vingt ans de détention, deux à cinq ans. Les biens des trentehuit sont confisqués.

En 1845, le 23 septembre, à Bimini, une insurrection devient un instant maîtresse de la ville. L'infanterie suisse et les dragons pontificaux accourent en force supérieure, et rentrent dans Bimini le 27. Les insurgés, dispersés dans les montagnes, laissent quatorze prisonniers, des blessés, des morts.

Nous lisons dans un manifeste rédigé en secret, pu- !)lié à cette époque, au nom des popnlations des États lomains, et adressé aux princes et aux peuples, les plaintes, les justifications, les réclamations de ceux qui luttaient ainsi pour recouvrer leurs droits. Après l'historique des temps passés et des promesses déçues, on

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ajoute : (( ... A l'époque où les provinces envoyèrent à Rome des députât ions composées des hommes les plus instruits, les plus honorés, les plus reconunandablcs, pour implorer du souverain les institutions promises..., le cardinal Albani rassemblait à Rimini une troupe formée de gens capables de tous les excès ' , et avec le secours desquels il était chargé d'installer le despotisme. Ce fut alors le règne de ces hommes grossiers et féroces décorés du nom de volontaires pontificaux, et prêts à massacrer tout homme reconnu comme libéral. Pendant dix ans ce n'est pas le Pontife suprême, ni Rome, ni les cardinaux, qui ont gouverné les Légations, mais cette faction brute et sanguinaire. Les commissions militaires étaient en permanence, jugeant sans forme de procédure , sans assistance de défenseurs , condamnant une multitude de gens à la prison, à l'exil, à la mort , à la contiscation.

)) Faut-il s'étonner qu'on ait réagi contre tant de calamités ? On nous reproche de demander des réformes civiles les armes à la main ; mais nous supplions tous les souverains de l'Europe et tous les hommes qui siègent dans leurs conseils de considérer que l'impérieuse nécessité nous y contraint, qtie nous n'avons aucun moyen légal de manifester nos vœux , ne possédant ni représentation publique quelconque , ni même le simple droit de pétition, et réduits à un tel état de servitude, que la demande, la plainte, sont tenues pour crime de lèse-majesté. Nos vœux sont purs, ils ont en vue la

' Le manifeste eriteml pnilcr des Sanlédiste,-; , t)r{;ani>('s eu \uiiiiitaires, gens sans aveu, v;tf|ahon(ls criminels, qui obtenaient grâce et indulgences par leiu' entrée dans ce coins redouté, célèhre par ses excès.

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majesté du Trône apostolique aussi bien que les droits de la patrie et de riiumanité... »

Cette œuvre, évidemment formulée par des hommes modérés, est suivie d'iiue demande de réformes, qui se borne à peu près à celles du mémorandum de 1831.

Les autres peuples d'Italie frémissaient aussi. Que de complots avortés, de tentatives étoulTées! Combien de citoyens sont venus remplir les cachots de l'Autriche et de Naples, et subir de longues tortures! On ne peut oublier les troubles de la Calabre de 1844, comprimés par les armes, noyés dans les exécutions sanglantes, rendus si dramatiques par la mort de Domenico 3Ioro et des deux jeunes tlls de l'amiral Bandiera, A'énitien au service de l'Autriche! Partis de Rhodes depuis trois jours, arrivés le 16 juin, arrêtés quelques heures après, malgré une résistance désespérée, ils payent courageusement de leur vie leur amour pour la liberté!

Tandis que ceux-ci , cherchant à opi)oser la force à la force, organisaient la résistance armée, d'autres songeaient à hâter leur affranchissement par l'agitation pacifique. Comme l'éclair précède la foudre, ils se multipliaient, dans le but, non d'éveiller des sentiments jamais éteints dans le cœur des Italiens, mais de surexciter l'opinion publique par tous les moyens que la pensée humaine peut employer. Les correspondances des émigrés gémissant dans l'exil et soupirant après le

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retour devinrent plus actives et plus pressantes. Afin (le rendre les communications des idées plus fréquentes et plus rapides, chacun eut, recours à la part d'intelligence que Dieu a déposée dans l'âme de tous les hommes. Les inspirés de la poésie, Berchet, Giusti, G. Leopardi, etc. , versèrent à pleines mains, dans des vers harmonieux, leurs chaleureux transports. Des publicistes, Gioberti, Balbo, d'Azeglio, Mazzini, etc., adressèrent à la raison et à la passion des appels qui circulaient et dévoraient comme la flamme. Des professeurs, tels que Montanelli, des avocats, tels que Manin , répandirent leur génie sympathique sur les citoyens, qui, en les écoutant, sentaient s'humecter leurs yeux et palpiter leurs cœurs du brûlant amour de l'Italie. Des journalistes, Brotierio , Guerrazzi, Yieusseux, etc., épuisèrent les faibles moyens qui leur étaient laissés, pour faire deviner, sous des demi-confidences, les intentions, les espérances secrètes de leur patriotisme : par des comparaisons et des interprétations ils faisaient rêver, et parlaient beaucoup plus par la parole absente que s'ils avaient ouvertement exprimé leurs pensées. Enfin, des écrivains à la plume éloquente confièrent à des presses cachées des récits, des confessions, des réclamations, des souffrances, des ardeurs, qui passaient de mains en mains, dans l'ombre et le silence, et laissaient , en courant comme une traînée de poudre , les marques de leur passage. Ce qui ne pouvait s'imprimer était copié; et les écrits se répandirent de telle sorte que chacun put connaître les idées de chacun devenues celles de tous, s'en nourrir et en vivre.

Dès les premiers jours de 1840, en Toscane, des patriotes intelligents et dévoués employèrent les bro-

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churc'S clandestines comme moyens de propapinde. Ces brochures produisirent d'autant plus de sensation qu'elles étaient rédigées ayec modération, et !*e bornaient à demander quelques réformes civiles et administratives. Ils songèrent ensuite aux protestations signées et aux pétitions. Le 28 février, à Pise, une pétition fut adressée au gouverneur Serristoii par les professeurs de l'université contre un institut de sœurs du Sacré-Cœur, fondé parles jésuites. Admonestés, les professeurs répondirent par une protestation. Pétition et protestation eurent un tel retentissement que le gouvernement retira l'autorisation déjà accordée. Ce succès démontra l'utilité de ces divers moyens; aussi furent-ils encore employés sur d'auti-es points de l'Italie. L'agitation pacifique faisait ainsi des progrès considérables. Chaque jour ajoutait à sa puissance. Elle s'inlilfrait peu à peu dans tous les rangs de la société. Les gouvernants eux-mêmes en ressentaient l'atteinte. L'opinion publique , qui est la raison de tous, dominait ceux-là mêmes qui voulaient tout dominer. La morale parlait plus haut que la corruption, le droit plus haut que la violence. Les signes précurseurs annonçaient une explosion prochaine , lorsqu'un événement , né du cours des choses, vint ouvrir à l'Italie de nouvelles destinées.

Grégoire XA'I mourut le 1" juin 1846. Les cardinaux, réunis en conclave le 14, subirent malgré eux Tinfluence du milieu oii ils se trouvaient. Les périls d'une révolution imminente, les désastres et les frais d'une intervention autrichienne, la crainte d'une élec-

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tion étrangère, les lenteurs habituelles d'un conclave qui laissait l'autorité en face de symptômes menaçants, révélés par les pétitions sii^nées de toutes les provinces, les décidèrent à choisir, a\ant Farrivée des cardinaux étrangers, un hoiinne qui, d'opinions libérales et modérées, put calmer la situation et concilier les esprits. Le 16, Je^n-Marie Mastaï Ferretti fut élu et proclamé pape , sous le nom de Pie IX.

Un mois après. Pie IX publiait une amnistie. Les détenus politiques sortirent de prison le même jour. Le peuple, ivre d'enthousiasme, se porta au palais Quirinal ; et trois fois le Pape dut se montrer au baléon pour répondre aux acclamations.

Pie IX nomma ensuite une commission de jurisconsultes éminents chargés de préparer des réformes judiciaires et administratives.

Ces simples témoignages de bon vouloir furent accueillis par des nations peu accoutumées aux concessions de l'autorité, et altérées de droits et de libertés, avec les mêmes transports que si les institutions promises eussent été mises en pratique, que si une révolution eût à jamais brisé le passé pour ouvrir la voie à l'avenir. Pie IX apparut comme un sauveur. Des hommages universels, des expressions de la plus vive reconnaissance, des vœux, des actions de grâces lui furent adressés. Un immense amour des peuples s'éleva autour de lui, auréole dont son âme sembla s'enivrer.

Vin

Gioberti avait publié en 1843 son Primato, dont ridée principale était la reconstitution d'une papauté

et d'un parti guelfes, qui délivreraient l'Italie des étraniïers. Cet ouvrage, regardé au début connue l'utopie d'un rêveur, parut alors la révélation d'un prophète. Avec le désir ardent d'obtenir des constitutions, se raviva , plus ardente, la volonté de conquérir l'indépendance. Désormais ces deux mots : Réformes et ISationalité furent inscrits sur tontes les bannières. Aux cris de Vive Pie IX se mêlèrent dans les démonstrations populaires les cris de Vive V Italie! Vivent les pri tires réformateurs! Vive V Union! Vive Giobertif

Une manifestation solennelle vint signaler les sentiments qui exaltaient tous les peuples de l'Italie, et les réunissaient dans la même haine des Autrichiens et dans le même amour de la liberté. Le 5 décembre I SiG, anniversaire séculaire de la défaite des troupes autrichiennes à Gênes, les sommets des Apennins furent illuminés depuis les montagnes de la Ligurie jusqu'aux montagnes les plus reculées du royaume de Naples.

Pie IX, animé des bonnes intentions qui germent souvent dans l'ame des princes au début de leur règne, se vit bientôt entouré de difficultés et d'entraves. L'Autriche, qui entendait retentir comme une menace le cri de l'émancipation de l'Italie, se présentait avec ses observations et ses protestations, appuyées de ses armées aux frontières. Les partisans du passé, compromis dans les actes de Grégoire XVI, puissants encore dans les conseils, pesaient fie tous leurs efforts contre un mouvement qu'ils redoutaient. Les princes, qui craignaient de se voir entraînés, cherchaient à arrêter l'élan et à retenir les concessions promises. Le gouvernement français lui-même conseillait une politique de juste milieu. Les peuples, au contraire, pressaient

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