‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 32 sur 209 · CHAPITRE QUATRIÈME. 9o · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME. 9o

tout ce qui s'était accompli depuis son asservissement, comme œuvre de la force et nul de droit. Il reportait son existence au delà du jour où il avait perdu son indépendance. A ses yeux, délivrance et République étaient identiques. Pouvait-il proférer un autre mot? Ce mot n'était-il pas son passé, son histoire, sa tradition ? Chaque pierre de ses édifices en était l'expression ; chaque trophée de ses victoires le portait à sa base. Il était inscrit sur toutes les murailles. Les immortels chefs-d'œuvre de ses peintres, de ses poètes, l'avaient répandu dans le monde, et l'avaient transmis comme une religion à la postérité. Renier ce mot, c'était se renier soi-même , mentir à son origine , déchirer son drapeau, briser le lion de Saint-I\Inrc!

Dans la proclamation de la République, il n'entrait aucune idée d'ambition, aucune volonté de séparation de la grande famille italienne. Le but n'était-il pas commun? L'ennemi n'était-il pas le même .^ N'avait-on pas une même honte à laver, une même vengeance à exercer, les mêmes fers à rompre, les mêmes espérances à réaliser? La monarchie! pourquoi y songer? La monarchie ne rappelait aux Yénètes que revers et esclavage. Ils chassaient une dynastie; était-ce pour se livrer à une autre, sans raison? Charles-Albert n'était connu jusque-là que par ses luttes contre les principes libéraux. Les poètes n'avaient encore chanté que ses tyrannies; son nom n'inspirait que des doutes, et n'offrait aucune garantie à la Révolution. En se précipitant dans ses mains, ne s'exposerait-on pas à un nouveau traité d'abandon? D'ailleurs si ces méfiances n'étaient pas fondées, si le salut de l'Italie l'exigeait, la République ne serait pas un obstacle , car la Vénétie restait

toujours maîtresse de ses destinées; elle déléguerait une part de la souveraineté à un prince, le jour où elle le croirait utile à son avenir ou à l'avenir de l'Italie. IMais pour quel motif devancer l'heure? La Yénétie ne pouvait résister aux forces supérieures de l'empire qu'avec le concours de tous les princes de l'Italie ou celui de la France. Or se donner à l'un de ces princes, n'était-ce pas s'aliénei' les autres, et la France peutêtre? La proclamation de la République vénète avait au contraire cet avantage que, son indépendance étant réservée, les diverses solutions pourraient être débattues et décidées, les diverses alliances réclamées, les divers secours appelés. Le consul général de Sardaigne luimême , le 22 au matin , en porta le conseil à Manin et l'écrivit de sa main. La tradition, le sentiment, la raison, la politique, inspirèrent donc à tous les cœurs, à tous les esprits, la même pensée.

Aussi , le 23 , la population entière , garde nationale armée, bourgeois, ouvriers, nobles, membres du clergé, se trouva rassemblée sur la place, devant la vieille église Saint-Marc, où les trophées, les chefs-d'œuvre et les souvenirs étaient entassés avec les siècles. Devant Dieu, le patriarche bénit le peuple. Le peuple acclama la République et institua son gouvernement. Par sa volonté souveraine, 3Ianin fut appelé à la présidence.

Le dernier doge avait été un Manin. Par un fait providentiel, il était donné à un homme de cœur de relever la bannière qu'un homme du même nom avait laissée tomber.

Le général de Mengaldo, commandant la garde civique, auquel tous les pouvoirs avaient été provisoirement confiés i)ar la municipalité, soumit à l'approbation

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