CHAPITRE QUATRIÈME. i
se ravitailler, de se consolider. Mais, si on la poursuivait, si on l'attaquait sans perdre un jour, une heure, il lui était impossible de résister sérieusement à une armée régulière, égale en nombre. Sans vivres, sans argent, sans autre moyen de subsistance que des réquisitions et des razzias au milieu d'une population insurgée, la discipline non rétablie, les ofiiciers supérieurs divisés entre eux, la confiance dans le général en chef sinon détruite, du moins affaiblie par les revers, les ofTiciers inférieurs démoralisés et sans influence sur leurs soldats, les soldats enclins à la désertion, les quatre places de guerre en mauvais étal de défense , non approvisionnées, exigeant un fractionnement des troupes pour contenir les habitants prêts à favoriser une attaque de leurs compatriotes, les communications coupées et tellement difficiles que le gouvernement de Vienne était demeuré neuf jours sans recevoir de rapports, la route du Tyrol sur le point d'être fermée par l'insurrection de Roveredo et de Trento, l'armée autrichienne serait obligée d'abandonner sa position pour se retirer dans les montagnes du Tyrol.
Les membres du comité de guerre de Milan , mus par l'instinct de la délivrance et par le génie révolutionnaire, pleins de foi dans la puissance insurrectionnelle, avaient le sentiment de cette situation. Aussi voulaientils poursuivre l'ennemi, ne lui laisser ni repos ni sommeil, ni le temps de se reconnaître, ni le moment de se rallier, le cerner, lui couper vivres et munitions, briser les routes par des fossés, abattre les arbres des
chemins, détruire les canaux, inonder les passages, faire sauter les ponts, barricader jusqu'aux plus petits hameaux, recueillir les déserteurs, organiser les gardes civiques, créer des compagnies volantes, ramasser les prisonniers, saisir les maraudeurs, détruire l'armée homme par homme , proclamer la levée en masse de la population, à défaut d'ordre et d'ensemble laisser Tiniliative à chaque province, à chaque cité, à chaque village, à chaque individu. Plusieurs millions d'hommes, de femmes, d'enfants, armés de fer, de fusils, de faux, de pierres, de couteaux, tous animés du même esprit, ne pourraient-ils donc pas engloutir quelques milliers de soldats en fuite? C'est à l'insurrection, disaient-ils, à achever la victoire commencée par l'insurrection !
Aussi le 23, dès le matin, les membres du comité, * MM. Litta, Cattaneo, Cernuschi, Tersaghi, Clerici, Carnevali, Lessoni, Teroni et Torelli, auxquels depuis cinq jours et cinq nuits tout repos était inconnu, encore sous l'exaltation des dernières luttes, multiplient les ordres, les moyens, les ressources. Pendant une heure ils font suspendre le tocsin pour bien déterminer de quel côté gronde le canon. On l'entend dans la direction de Marignan ; ils dirigent sur cette route les volontaires de Milan, de Côme, de Lecco et de la Suisse italienne. Dans la crainte d'un retour, ils organisent la défense de la ville, envoient au loin requérir des vivres et des armes, incorporent les nouveaux arrivés dans les colonnes mobiles, rassemblent tous les chevaux pris aux Autrichiens et forment un régiment de cavalerie. Carnevali ouvre un enrôlement spécial pour l'artillerie et le train, et se charge de l'enseignement de ces deux
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armes; Montenierlo instruit linfanterie. On fabrique (lo la poudre; on rachète les fusils épars; les objets créquij)ement et d'armement tombés aux mains des particuliers sont réintégrés dans les magasins publics. Des commissaires sont envoyés sur tous les points pour lever des hommes choisis, placer à leur tête des chefs, lancer sur l'ennemi des patrouilles d'éclaireurs, trouver des moyens de transport, hâter la marche des colonnes, établir des relations entre les villes, créer des comités de guerre, enflammer le peuple par des proclamations fréquentes et brèves.
Chacun a son rôle et sa mission : les membres du comité de >iilan, indispensables à ^lilan, y restent pour centrahser l'action; les autres partent pour donner l'élan. Celui-ci court dans le Tyrol italien; celui-là, du côté de Bologne; un autre, sur Mantoue. Tous volent où le devoir, l'honneur, l'amour de la patrie, la haine de l'oppression les appellent. Tous comptent les moments, tous sentent que dans la rapidité des mesures se trouvent les meilleures chances de succès.
MM. Manara, Arcioni, Tamberg, Torres, Anfossi, Longherra, Sedeboni, Gallanti, la Crémonaise Beltrami , chefs improvisés par l'insurrection, que le courage désigne, que le peuple reconnaît, qui commandent parce qu'ils ont l'initiative, que l'on suit parce qu'ils sont les premiers sur la brèche , se précipitent dès les I)remiers jours sur les pas des étrangers, à la tète de colonnes qui grossissent dans leur course comme fait la boule roulée sur la neige. Retenus un instant à Trevi-
glio, pour obéir au général Lecchi, chargé par le goiivernenient provisoire île la direction supérieure des forces lombardes, frémissant d'impatience, ils obtiennent, par les instances de M. Cattaneo , l'ordre de marcher sur l'ennemi. Le 28, au matin, ils entrenlà Crcma au moment où l'arrière-garde de Radetzki abandonnait cette ville. Les premiers ils franchissent le Serio, l'Oglio, la Chiese. En trois jours ils sont à Salo, sur le lac de Garda, et ils y surprennent, dans la nuit, les Autrichiens occupés à lever une contribution. Montés sur les bateaux à vapeur, ils débarquent à Desenzano, et vont jusqu'à Peschiera tirailler contre.les canonniers de cette place.
Se jeter dans le Tyrol, y fomenter l'insurrection, se saisir de Riva, Arco, Trento, Roveredo, faire une diversion à l'armée autrichienne, lui couper la route de Vérone à Botzen , l'isoler ainsi de toute communication avec l'Autriche, de tous moyens de secours et d'approvisionnements, c'est assurer la victoire! Le 0 avril, les chefs des colonnes, après avoir reconnu le général Allemandi désigné par le gouvernement provisoire, prennent cette résolution, et courent l'exécuter.
Mais, à côté de cette jeunesse ardente, impétueuse^ croyant tout possible parce qu'elle ose tout, ayant l'audace parce qu'elle a la foi, glorieuse de ses succès indice de succès nouveaux, prête à verser son sang déjà si noblement versé, les membres du gouvernement provisoire et les anciens officiers convoqués par eux, tout en reconnaissant la puissance des forces insurrection-
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nelles dans une ville, ne les croyaient pas suffisantes en rase campagne, et pensaient qu'une armée régulière, munie d'artillerie et de cavalerie, ne pouvait être vaincue que par une armée régulière possédant les mêmes éléments de combat. S'imaginer fjue dans les plaines, au passage des rivières, les fusils de chasse et les carabines de tir feraient taire les canons, leur paraissait une illusion de bravoure folle qu'il fallait dissiper. A la méthode on devait opposer la méthode, à la stratégie la stratégie, aux bataillons les bataillons!
Et puisque les Lombards n'avaient point d'armée, il était indispensable de recourir à l'armée piémontaise. Le gouvernement provisoire, imbu de ces idées, déjà rallié au roi de Sardaigne par la position, les antécédents et les sympathies de la plupart de ses membres, autant que par les nécessités de la délivrance, s'était, dès le premier jour, adressé à Charles- Albert. Cependant pour ménager les susceptibilités de la nation et satisfaire aux exigences des opinions plus prononcées, il réservait les questions (pii eussent pu engager l'avenir, et prenait activement toutes les mesures jugées utiles au salut du pays.
Le 22 mars, dès ({ue le courage des Lombards eut ouvert les portes de Milan, le comte Martini, accouru de Turin pour sonder, disait-il, de la part du roi de Piémont, les dispositions des Milanais, avait reçu du gouvernement provisoire la mission de réclamer de la bienveillante intervention de ce monarque les prompts secours {(u'il déclarait être prêt à leur envoyer s'ils lui en témoignaient le désir.