‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 5 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Milan et Venise ne restaient pas, en effet, immobiles au milieu du mouvement de l'Italie. Les œuvres des écrivains sardes, toscans et romains, les publications clandestines y étaient lues et commentées avec passion. Chacun avait ses préférences, ses théories, ses principes, sa philosophie, sa politique, plus ou moins accentués. Mais l'égalité du joug faisait disparaître les nuances et taire les préventions personnelles. Un malheur commun, une espérance commune, ralliaient les opinions diverses. Ces deux villes, si célèbres par leurs chefsd'œuvre, leurs monuments, leurs grands hommes, contribuaient aussi à la propagande des idées. Les Manzoni, les Tommaseo, les Manin, les Cattaneo, etc., travaillaient sans relâche à répandre la vérité et à créer des dévouements.

Le gouvernement autrichien ne néghgeait pas non plus d'employer la presse pour justifier ses actes; ses feuilles, officielles ou semi-officielles, reprochaieut aux Milanais et aux Vénètes de méconnaître les bienfaits d'une autorité paternelle. Vous êtes, disait-il, les deux peuples les plus fortunés et dotés des institutions les plus libérales de l'Itahe. Ce que les autres réclament, vous le possédez depuis 1815. Vous avez l'égalité de l'impôt ; les communes sont administrées par leurs propres élus; elles répartissent l'impôt, elles choisissent les membres des congrégations provinciales et des deux congrégations centrales, de Milan et de Venise, qui font connaître au souverain les vœux et les besoins du pays; les tribunaux d'exception n'existent pas; des

'li LA Hi:\ OLUTIOX DR ISIS EN EUROPE.

codes éclairés refissent vos intérêts; la justice civile et administrative est impartiale.

Ces deux, peuples répliquaient : La patente du 7 avril 181.5 nous promettait ces avantages, mais ils ne se sont pas réalisés; l'impôt pèse sur nous plus que sur les autres provinces de l'empire autrichien, dans la proportion de 28 à 16; c'est nous qui subventionnons toutes vos possessions; le vélo absolu anéantit constamment la volonté des communes ; les vœux des congrégations ne sont jamais écoutés; les écoles sont profanées par une éducation antinationale; nos enfants sont régulièrement déportés par les conscriptions, en Bohême, en Autriche, en Moravie, en Hongrie; le jeune homme qui cède à des inspirations généreuses paye de l'exil dans un régiment croate son amour pour la patrie ; la liberté de la presse est étouffée; les douanes ne profitent qu'aux producteurs des provinces autrichiennes et écrasent notre industrie; les charges les plus éminentes, les plus lucratives, sont la proie des étrangers; les procès sont éternels; les instructions, les procédures, les jugements, se font dans l'ombre et le secret; l'espionnage, la délation, s'introduisent jusque dans nos familles; la non-révélation du frère contre le frère est punie comme un crime! Enfin, vous êtes les oppresseurs de l'Italie entière; vous excitez les princes à la tyrannie pour adoucir le contraste avec la vôtre. Des sbires, des soldats, voilà vos moyens de gouvernement! l'hypocrisie, voilà votre principe politique! les douleurs de l'exil et les tortures de la prison , voilà notre avenir! Vous nous traitez non en citoyens, mais en vaincus !

Cette dernière pensée surtout déchirait le cœur des

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l)al)itants des villes en contact direct et continu avec les troupes et les autorités autrichiennes. Les habitants des campa2;nes ressentaient moins les soufiVances d'une occupation militaire dont ils n'avaient pas sans cesse le spectacle sous les yeux.

A Milan, J'ai'riNro d'un nouvel archevêque, M. Romilli, se présente aux habitants comme l'occasion de témoigner leurs sympathies pour les concessions de Pie JX. Une fête, à laquelle se joint la municipalité, est préparée; la population entière se presse dans les rues et dans la cathédrale. Le premier jour, 5 septembre 1847, se passe sans accident; mais, dans la soirée du 8, la multitude qui assiste sur la grande place à la continuation des fêtes se voit tout à coup frappée et dispersée. On compte quelques morts et un plus grand nombre de blessés. En face de cette répression sanguinaire, les esprits s'exaltent. L'Autriche soutire de la pénurie de ses tinances, un mot d'ordre sutfit : riches et pauvres se privent des objets soumis au prélèvement de la douane; on maîtrise ses habitudes, on domine ses goûts, ses passions; les dames renoncent aux parures; l'impôt du tabac produit au trésor sept millions de lires, on ne fume plus; la loterie, huit millions, on ne joue plus. Preuve d'un accord universel, certain jour le théâtre est rempli d'une foule compacte, le lendemain il est vide; une autre fois l'église se trouve tout à coup encombrée. Devant de telles manifestations, les représentants de l'autorité

autrichienne s'irritent et préparent de funèbres représailles.

Les premiers jours de janvier étaient l'époque fixée par les patriotes pour ne j)lus fumer dans les rues; une loi tombée en désuétude le défendait autrefois; on se croit en droit de faire revivre cette loi, en harmonie avec la résolution prise. Le 2 janvier 1848, au milieu de la population entière qui s'abstient, on voit paraître , le cithare à la bouche, ces hommes à face patibulaire, qui semblent sortir des profondeurs des prisons on des antres de la police, suivis de loin par des agents armés, disposés pour leur prêter main forte. C'est une |)rovocation évidente; on s'y laisse entraîner : ils sont hués, bafoués, siffles. Des officiers autrichiens affectent également de fumer : de là des querelles, des rixes. Des groupes se forment; des arrestations se font avec violence; le podestat lui-même, M. Casati, circulant dans la foule pour la calmer, est saisi, malgré ses explications, par des agents ivres de répression; mais il est relâché presque aussitôt, avec excuses, par ordre supérieur. Ce fait brutal accroît l'irritation. Le lendemain, les soldats se promènent, lançant la fumée de leurs cigares à la figure des passants; les officiers s'en mêlent, pénétrent dans les cafés, narguent la population frémissante de colère. Tout à couj) des patrouilles apj)araissent daus les rues; sabres, baïonnettes, épées, sont levés sur les groupes, sur les personnes les plus inoffensives. Rien ne modère la fureur du soldat. Des enfants, des femmes, des vieillards, tombent fra|)pés. Vingt morts, soixante blessés, son-t les victimes (\o cette boucherie. Un conseiller à la cour d'appel, M. Maganini, vieillard plus (|ue septuagénaire, rentrait pai-

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sihiement chez lui; il succombe criblé de coups de sabre et de baïonnette. Quekfues individus au service même de l'Autriche sont atteints. Le peuple, privé d'armes, cède à la force et ajourne sa vengeance.

Le vénérable Opizonni, Agé de 85 ans, curé de la cathédrale, se fait conduire chez le vice-roi cl lui fnit entendre ces plaintes éneri2;i(|ues : « Altesse, a mou âiïe, j'ai vu plusieurs invasions, russe, française, autrichienne; jamais je n'avais vu égorger des citoyens désarmés. Gomme chrétien, comme frère et comme curé, je viens dénoncer ces assassinats à Votre Altesse. »

L'archiduc Régnier adressa, le o janviei-, une proclamation dans laquelle, pour apaiser les ressentiments de la population, il semblait faire espérer quelques concessions. « ... La marche régulière d'une administration peut toujours avoir besoin d'améliorations progressives. Mais des manifestations turbulentes ne pourraient que ralentir la décision suprême, et rendraient illusoires mes espérances les mieux fondées; car je ne pourrais alors élever jusqu'au trône de Sa Majesté Impériale des vœux qui n'auraient pas Tappui désirable de la modération »

Il confirmait la même pensée le 9 janvier : « Je vous renouvelle à cette occasion mes espérances fondées de voir pris en considération par la sagesse souveraine et accueillis par la grâce de Sa Majesté, les vœux (pii m'ont été légalement exprimés, et qui sont ou (pii vont être déposés au pied du trône. »

Il faisait allusion à une démarche courageuse de M. Nazari de Treviglio, d(''()uté ;i la cougrégatiou «le la Lombardie, qui, le 9 décembre 1847, dénonçait le mécontentement général, demandait à la congrégation de

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l'airo ontcMulrc à ri^]inpereiir les vœux do la nation, réclamait une enquête, et terminait par ces mots : (( Comme député, je croirais manquer à ma mission et à mes serments, si je restais silencieux quand la conscience m'ordonne de parler. »

Les Lombards -Vénètes regardaient les paroles de l'archiduc comme un leurre, et attribuaient au comte Fiquehnont un lanjuaiie qui dénotait de tout autres intentions : (( J'ai un moyen infaillible de faire oublier aux bons Milanais et Pie IX, et leur idole, et toutes ces velléités d'indépendance qui percent depuis quelque temps dans leurs puériles manifestations : le carnaval approche ; je leur donnerai un spectacle grandiose au théâtre de la Scala. »

Le maréchal Radetzki prononçait, le 15 janvier, ces paroles menaçantes : « S. M. l'Empereur est résolue, selon ses droits et ses devoirs, à défendre le royaume vénitien contre toutes attaques hostiles, qu'elles viennent du dehors ou du dedans Soldats, je suis lier

devons répéter ces paroles de l'Empereur Contre

votre fidélité et votre valeur, les coupables efforts du fanatisme se briseront , comme le verre fragile contre un rocher.

» L'é})ée que j'ai portée pendant soixante-cin({ ans, sur maint champ de bataille, est encore ferme dans mes mains; je m'en servirai pour protéger le repos d'un pays naguère si heureux, mais (piun parti insensé menace de plonger dans une misère sans bornes. Soldats, votre Empereur compte sur vous ! votre chef aux cheveux blancs compte sur vous! celasulfit! Puisse-t-on ne |)as me contraindre à déployer l'étendard aux deux aigles! La force de ses ailes n'est pas encore paralysée.

CHAIMTHE PRE.MIEH. 2<»

Notre devise sera : protection et repos aux citoyens paisibles et fidèles; destiuction ou ruine, au contraire, à l'ennemi qui, d'une main criminelle, ose porter atteinte à la paix et au bonheur des populations. »

Cet ordre du jour fut suivi d'un rescrit impérial, préparé dès le 24 novembre 1847, établissant \e jugement stataire, qui prononçait la peine de mort immédiate, sans appel ni recours en grâce, pour les cas de tumulte ou rébellion.

Venise, fière de sa puissance passée, humiliée de son esclavage présent, gémissant dans ses chaînes, s'agitait avec une rare énergie. Il est des hommes au cœur haut, d'une probité sévère, d'une intelligence supérieure, d'une activité infatigable, d'une volonté tenace, dun courage inflexible, que la Providence semble avoir envoyés aux nations opprimées pour les diriger et les sauver. L'avocat 3Ianin était de ceux-là!

Manin s'associe à un homme de génie, poëte illustre, esprit taciturne, mais âme brûlant de patriotisme, Tommaseo. Aidés de leurs amis, ils entreprennent de donner la vie à un peuple qui semble abattu et n'attend que l'heure du réveil. Mauin, qui a le don de l'initiative, prend la direction suprême; et bientôt, sous cette influence libératrice, Venise s'anime, Venise respire, Venise est debout!

Répudiant la violence qui n'abouliiait qu'à des compressions , qu'à des supplices sans résultat , ils emploient les armes pacifiques que les circonstances et leur adresse font tomber dans leurs mains. Les intérêts matériels peuvent surexciter les intérêts moraux : ils s'en em-

jiarent. Les chemins de fer, au>s.([uels est attachée la prospérité du pays, deviennent [)our eux moyen de propagande, ils parlent la langue des affaires. De Venise à Milan cette question passionne. C'est un levier puissant avec lequel ils soulèvent Topinion publique. Les cabinets de lecture, TAlhénée, leur servent de tribune. La présence de l'économiste Cobden leur otîre un prétexte et une occasion. Le neuvième congrès de savants, qui s'ouvre à Venise le 13 septembre, réunit nn certain nombre de patriotes italiens. On y traite des questions spéciales qui se transforment en questions d'État. Le travail, l'éducation, l'industrie, la liberté du commerce, les tarifs des douanes, l'amélioration du sort de tous, appellent des solutions. On remue mille idées nouvelles. Le peuple voit avec reconnaissance qu'on s'occupe de lui, et sympathise avec les agitateurs.

Une pétition préparée, dès le mois d'août, par Tonmiaseo d'accord avec Manin, contre la censure, n'aboutit pas, mais devient le prélude à d'autres réclamations. Manin reçoit de Milan une copie de la motion du député Nazari. Aussitôt il s'en saisit, et, trois jours après, le 21 décembre 1847, il adresse une pétition à la congrégation centrale de la Vénétie, où il démontre que le silence des congrégations peut tromper le gouvernement et lui faire croire que les Vénètes n'ont ni désirs ni besoins, tandis qu'au contraire ils ne sont ni heureux ni contents, et qu'ils ont de vrais besoins et de justes désirs : « Ce silence des congrégations centrales vient de la crainte de déplaire au gouvernement. Mais cette crainte est injuste et injurieuse; car il est injuste et injurieux de supposer que le gouvernement ait accordé à ce royaume ime représentation nationale

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dérisoire, qu'il ail troin[j('' et qu'il trompe ce pays ol l'Europe, en faisant des lois qu'il ne veut pas (ju'on observe, poursuivant et punissant ceux, qui entendent les observer. » Il conclut en réclamant de la coniïréiçation son concours actif.

Le 30 décend)re, la foule se presse à l'Athénée pour entendre Tonimaseo, qui revenait de Toscane ins|)iré des plus nobles pensées : « Si vous avez de bonnes lois, demandez-en l'exécution franche et loyale; si vous en manquez, demandez-en de nouvelles qui soient appropriées à vos besoins. Parlez! écrivez! imprimez dans les limites de la loi! soyez courageux ! et sachez vouloir le bien de tous! Aucun gouvernement ne peut se maintenir contre le vœu des populations... » La fii^ure animée , la voix émue, le geste de l'orateur, produisent une émotion rapide. Manin se précipite pour mettre le premier son nom sur la pétition que Tonmiaseo présente en faveur de la presse ; il ne peut arriver que le second. Quatre cents signatures sont aussitôt apposées. Le bruit s'en répand dans la ville. On court au théâtre, où s'improvise une fête nationale. Les femmes mêlent à leurs toilettes des emblèmes qui parlent aux yeux et aux âmes. On donnait l'opéra de Macbeth. Au chœur du troisième acte : La patrie trahie pleure et vous appelle/ Courons, frères! courons sauver les opprimés! l'assemblée tout entière se lève, et le chœur est répété au milieu d'applaudissements enthousiastes.

Par sa motion du 21 décembre, Manin a donné l'exemple; d'autres le suivent. D'accord avec lui, le député Morosini présente une motion à la congrégation provinciale de Venise ; le député Meneghini en soumet une à celle de Padoue; l'impulsion entraîne toute la

Yénélie ; les motions pleuvent dans les congrégations municipales et provinciales. Cliaque jour voit de nouveaux elVorts. C'est l'élan de toutes les volontés. La congrégation centrale cède à l'opinion publique; et l'autorité elle-même, étonnée, indécise, ne peut en comprimer l'essor.

En apprenant les malheurs de Milan, les dames recueillent des souscriptions et les dérobent aux recherches de la police. Venise n'est bientôt plus (ju'un vaste foyer de patriotisme, où la moindre étincelle doit produire une explosion. Le pouvoir surveille et s'inquiète; mais Manin, Tommaseo, Avezzani et leurs amis ne sont pas sortis de la légalité. La police les interroge. Ils avouent résolument et leurs démarches, et leur correspondance, et leur but. Le gouvernement a recours à l'arbitraire. Le 18 janvier, Manin et Tommaseo sont conduits à la prison d'Etat. Les sympathies du peuple traversent les murailles, et retentissent à leurs oreilles comme la voix de Dieu !

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