CHAPITRE HUITIÈME
très-libéral, de manière que ses décisions puissent être regardées comme é(ant réellement la plus sincère expression de la volonté nationale. »
Cette précipitation parut aux opposants une rupture des conventions. Le Gouvernement provisoire, qui les avait ainsi formulées dans sa proclamation du 22 mars : « Nos destinées seront discutées et fixées par la nation lorsque notre cause sera triomphante, » pouvait-il si promptement les oublier? Le roi, qui les avait confirmées par ces paroles du 23 mars : « Nous venons vous offrir l'assistance que le frère attend du frère et l'ami de l'ami, » et par celles du 31 : «Je viens sans condition w pouvait-il si rapidement les effacer? De là
des plaintes amères : Manquer ainsi à la trêve jurée sur les barricades, à un pacte sacré! n'est-ce pas une indigne violation, une honte? L'Autrichien ne souillet-il pas encore de sa présence le sol de la patrie? Le roi l'a-t-il chassé ? Pourquoi donc cette hâte ? Demander à la nation de se prononcer lorsque les populations sont sous la crainte d'être abandonnées, livrées à l'armée de Radeîzki, mais c'est lui ôler toute liberté du choix, c'est exercer sur son vote une pression absolue! Ce n'est plus un consentement qu'on lui demande, c'e?^t un ordre qu'on lui dicte! Que Charles-Albert attende au moins que la victoire lui donne la couronne ! Vainqueur, il la tiendra, non de la peur, mais de l'admiration et de la reconnaissance publiques. Vaincu, il échappera au ridicule d'une ambition déçue non légitimée par le succès! Enfin, pourquoi mendier la récompense avant le service rendu ?
Le Gouvernement provisoire de Milan, placé entre la volonté formelle de Charles-Albert, les instances
224 LA RÉVOLUTION DE 18iS EN EUROPE.
des royalistes, ses propres tendances qui le portaient à les satisfaire, et les promesses données, les engagements pris, les reproches des républicains^ hésitait à céder immédiatement, y préparait les esprits, et cherchait à se rendre populaire par des mesures agréables au peuple. De là, moyens termes, indécisions, excellentes intentions, mais pas une de ces résolutions hardies, pas un de ces actes qui sauvent les nations. Il gouvernait et il obéissait. Il organisait l'administration, et la prédisposait à se fondre dans celle du royaume de Sardaigne. Il avait à faire d'énormes dépenses pour le salut public, et il comptait autant sur les recettes du Piémont que sur les siennes. Il avait à pourvoir, par un traité, aux subsistances des troupes sardes, tandis que le roi s'était obligé à payer le matériel de l'armée. De là, des tiraillements incessants ! Il faisait ce qu'il se préparait à défaire; traçait ce qu'il allait effacer; prenait pour ministre de la guerre un général piémontais; fusionnait les soldats lom'bards avec les soldats sardes; .s'efforçait pour le bien et commettait des fautes inhérentes à la position; ignorait s'il était chef d'un État indépendant ou sujet d'un roi; enfin, d'une confiance absolue dans le roi auquel il se livrait sans réserve, il perdait la prévoyance, l'initiative qu'il eût dû conserver, et qui lui firent défaut au dernier jour.
Il maintenait et justifiait son influence par des décrets qu'il croyait utiles : il abolissait la taxe personnelle , la loterie, les droits sur la navigation des canaux, une partie des droits sur les vins du Piémont, sur le papier timbré ; supprimait les délégations en les concentrant dans les congrégations; dissolvait les tribunaux; autorisait les congrégations et les nouveaux pré-
ClIAPITHi: IiriTlKME. 225
sidents à destituer les employés incapables; appelait à lui les députés des provinces: préparait les lois électorales; ordonnait descnroleinents voionlaires, des levées d'hommes; ouxrait un emprunt de ii nnllions, sans intérêt. Le patriotisme des habitants répondit en partie à cet appel iinancier; mais le crédit était affaibli et les recettes abaissées par les réductions dimpot; le gouvernement se crut dans l'obligation de suspendre le payement des intérêts du Monte, — dette publique.
On ne peut que gémir sur les divisions qui furent si fatales à l'Italie. Mais ne trouvent-elles pas leur explication, sinon leur excuse, dans le but difierent que chacun, avec bonne foi, se croyait le droit de poursuivre, dans cet esprit de parti qui colore les mêmes faits de nuances si diverses, dans la faiblesse de l'humanité? Ainsi, Charles-Albert est roi, il agit comme un roi peut agir. Il a l'ambition que tout autre monarque aurait eue à sa place. Ses partisans ont la conviction que seul il est capable, avec l'armée du Piémont, de fonder un régime constitutionnel, à leurs yeux le seul durable, et de délivrer l'Italie. Les républicains se méfient du roi, doutent de sa puissance, de son habileté, de ses succès, et n'ont foi qu'en leurs principes. Tous poursuivent l'unité, l'indépendance italiennes : le premier, sous sa domination; les seconds, dans une monarchie libérale et représentative; les derniers, dans la République, seule forme où la justice et la souveraineté du peuple puissent , selon eux, être une vérité.
Mais si la politique du roi et de ses conseillers peut s'expliquer en Lombardie, peut-elle s'excuser vis-à-vis