‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 9 sur 209 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

tution ! Vive le roi! Vive la liberté! portent jusqu'au palais le vœu du pcu[)le. A un siijnal , toutes les troupes sortent, entourent le château et s'avancent vers la rue de Tolède. Le général Statella veut pénétrer dans la foule. Il est respecté, mais accueilli par ce cri : La constitution ! Des cavaliers font une charge. Quelques-uns glissent sur les dalles et tondjent : ils sont relevés par le peuple. Cet enthousiasme étonne l'armée elle-même. Chacun comprend qu'un mot suffit pour (jue la situation se dénoue par une conciliation et une félicité générales, (^c mot, on l'attend de la bouche du roi; et peu à peu la foule se disperse.

Le roi hésite. Enfin il se décide. Après une querelle avec ses ministres, il les congédie, pourvoit à la retraite immédiate et à l'embarquement du plus impopulaire, del Carretto, éloigne son confesseur, le père Code, et forme un nouveau ministère, sous la présidence du duc de Serra-Capriola , ambassadeur de Naples à Paris. Le surlendemain, il confie le portefeuille de l'intérieur à Bozzelii, l'un des chefs du parti libéral. Une promesse de constitution, basée et copiée sur la charte française, signée le 28, est publiée le 29 au matin. Le roi parcourt les rues pour recueillir les ovations d'un peuple oublieux déjà de l'oppression passée et qui se livre avec une ardeur méridionale à la joie de la liberté recouvrée et à l'espérance bien douce d'un avenir meilleur. La constitution préparée, formulée, signée par le roi et contresignée par tous les ministres, fut publiée le 1 1 février.

On dit que Ferdinand, trompé par les apparences, attribuant à l'ambition de Pie IX et de Charles-Albert une impulsion qui venait des peuples et non des princes, s'écria dans un transport de jalousie : « Eh bien, puis-

i2 LA KÉVOLUTION DE 4 848 EN EUROPE.

qu'ils me poussent, je les pousserai ! » On dit aussi que ce fut sous l'influence de celte pensée qu'il dépassa leurs concessions. Quoi qu'il en soit , les faits ne démontrentils pas que la charte lui fut arrachée plutôt par la nécessité que par le dépit ?

Le triomphe des principes libéraux, la proclamation de la constitution, devaient avoir pour conséquences immédiates la cessation de la lutte dans les provinces de Naples et de Sicile, le rappel des troupes de Palerme, et la substitution des négociations à l'emploi de la force. D'ailleurs, la mauvaise situation du corps expéditionnaire, l'impossibilité de lui envoyer des renforts et des vivres dans un but d'oppression, nécessitaient une prompte retraite. Une escadrille à vapeur partit de Naples le 29 janvier pour le ramener. Les Siciliens, maîtres d'une batterie qui commandait la rade , ne voulaient point cesser le combat. Il fallait, pour effectuer le départ des troupes, ou dégager la rade en s'emparant de force des canons qui la dominaient, ou choisir un lieu d'embarquement plus éloigné de Palerme. Le général de Sauget, n'espérant rien sans doute de ses soldats, se résolut à ce dernier moyen et indiqua Solente à la flotte. Solente n'est situé qu'à douze ou quinze milles; et deux jours furent nécessaires aux troupes pour se retirer par des chemins dilliciles et tortueux. Harcelées dans leur marche, sur les flancs et sur les derrières, leur retraite devint un véiitable désastre. L'artillerie, les chevaux, les bagages, 1 800 prisonniers tombèrent au pouvoir des Siciliens. La poursuite

CllAl'lTHK DEUXIËME. 43

i\\{ si pressante que les halles venaient frapper les soldats jusque dans les eml)arcations de la floUilie.

L'escadre transporta les débris de l'armée le V février. Le roi assistait au débarquement, et ne put retenir ses larmes. Il se hâta d'envoyer une frégate à Palerrae porter l'ordre au commandant du dernier fort qui tenait encore de capituler et de ramener les dernières troupes. La capitulation eut lieu le 5 février.

A la fin du mois, il ne restait aux garnisons royales que les forts de Syracuse et la citadelle de Messine, assiégée par une population qui bravait avec une constance héroïque les désastres du bombardement.

Le comité général, présidé par l'amiral Ruggiero Settirao, délibéra, au milieu des cris de guerre du peuple rassemblé autour du palais du Sénat, sur la constitution du 29 janvier et sur le décret d'amnistie. Il persista à réclamer la constitution de 1812 réformée. Une solennité religieuse réunit dans la vaste et belle cathédrale les citoyens de toutes les conditions. Des actions de grâces s'élevèrent au ciel pour célébrer le triomphe et la délivrance de la Sicile.

Ferdinand II, dont le despotisme impitoyable avait constamment repoussé toute pensée de progrès, était contraint, pour sauver sa couronne, de chercher un refuge dans la liberté. Les feuilles officielles rapportaient journellement les protestations qu'il ne cessait de répéter à tous de ses nouvelles convictions. Ainsi, le souverain qui le dernier avait accordé des concessions était le premier qui, dépassant les améliorations pro-

vinciales, les réformes administratives, proclamait une charte où les droits des citoyens étaient reconnus et établis. Cet exemple était éclatant. La victoire de la Sicile et la constitution de Naples entraînaient l'Ilalie dans une phase nouvelle. Le royaume des Deux-Siciles renvoyait ainsi plus éneri2;ique l'élan qu'il avait reçu. Reportée de royaume à royaume, la liberté réagissait, grandissait et s'étendait de proche en proche.

Le roi de Piémont s'engageait timidement dans les réformes et dans la voie ouverte à son ambition. Le 7 janvier, il repoussait une pétition, signée à Gênes au milieu de démonstrations publiques, qui demandait l'expulsion des jésuites et l'établissement d'une garde civique. Quelques jours après il refusait de recevoir une députation du commerce de Turin, qui venait lui déclarer que chacun était prêt à se serrer autour de la croix de Savoie, pour vaincre ou mourir sur le champ de bataille, si la nation était appelée à délivrer l'Italie. Les nouvelles de Sicile et de Naples vinrent modifier cette politique de crainte et d'hésitation.

11 était dans la destinée de l'ex-ministre del Carretto, l'agent supérieur du despotisme , de faire naître dans sa fuite des mouvements précurseurs de la liberté. Embarqué sur le Neptune, bateau à vapeur napolitain, repoussé de Livourne et de Gênes par la vindicte publique, il semblait n'y être apparu que pour montrer à l'Italie la preuve vivante de la victoire d'un peuple sur le pouvoir absolu. Le jour où le navire l'emportait loin de Gênes, on célébrait dans cette ville, par un Te

CUAPJTRE DEUXlÈMi:. 45

Deum, par des illuminations, par des chants, par des cris de Vive le consul de Naplesl Vive la Constitution! la proclamation de la charte napolitaine, et l'on préparait une pétition (jue la municipalité elle-même devait présenter à Charles-Albert, pour l'engager à suivre l'exemple du roi de Naj)les.

A Turin, le 2 février, des suppléments de journaux, affichés à la porte des établissements publics, firent connaître la constitution décrétée par Ferdinand. Quatre-vingt mille personnes répandues dans la cité témoignèrent de l'ivresse nationale. Cette démonstration dura jusqu'à la nuit. Aux cris de Viva Pio nonn! se mêlaient les cris de Viva Carlo Alberto! Viva il resorgimento deW Italia ! L'allégresse générale annonçait assez ce que l'on attendait du roi. Le 5, sur la proposition du comte de Santa-Rosa, la municipalité se fit l'interprète des vœux du pays, et se rendit auprès du roi pour le prier « de couronner la glorieuse entreprise de la régénération politique de la nation, en accordant une constitution représentative où serait comprise l'institution d'une garde civique » .

Le 7, Charles-Albert recevait les municipalités de Turin et de Gènes, con^ oquaitun conseil extraordinaire, où il appelait les princes ses fils, les ministres à portefeuille, les ministres d'État; et, le lendemain, il signait et publiait les bases d'une constitution conforme à la charte française.

La population avait suivi avec une très-vive anxiété les délibérations de la municipalité et celles du conseil des ministres. Toutes les affaires étaient suspendues. La foule n'avait cessé de se porter auprès du palais où se décidaient les destinées de la nation. Bien des heures

s'étaient écoulées dans une pénible attente. Aussi, lorsqu'on apprit (jne satisfaction était donnée au vœu général, il y eut explosion de joie et de bonheur. Le Piémont, après tant d'années d'oppression, célébrait une ère nouvelle d'indépendance et de liberté.

VTII

Charles-Albert, à qui les patriotes reprochaient de les avoir trahis en 1821 ; de les avoir persécutés et décimés; d'avoir combattu en Espagne dans les rangs de l'absolutisme; d'avoir fourni des subsides à don Carlos et à don Miguel; d'avoir favorisé l'expédition légitimiste de la duchesse de Berri ; d'avoir envoyé des secours au Sunderbund ; d'avoir de tout temps gouverné avec les jésuites et par les jésuites; Charles-Albert était-il loyalement converti aux idées nouvelles, comprenait-il qu'il fallait céder ce qui allait lui être violemment arraché par une révolution , ou bien enfin entrevoyait-il la couronne de fer, peut-être même la couronne d'Italie, que ses partisans convoitaient déjà pour lui ? Ces trois causes agissaient-elles séparément ou simultanément sur son âme éblouie, dans les circonstances au milieu desquelles il se trouvait jeté malgré lui ? Quoi qu'il en fut, grand nombre d'Italiens lui étaient sincèrement reconnaissants, et tournaient vers lui leurs espérances pour l'affranchissement de la patrie commune, tandis que d'autres, plus méfiants, n'acceptaient ses concessions qu'avec réserve. On verra ces deux nuances se dessiner plus nettement dans la suite de cette histoire. Nous les avons indiquées à leur origine, parce que leurs conséquences furent fatales à l'Italie.

Page 1