VITI
La journée s'était donc heureusement écoulée; mais le calme n'était pas revenu dans les esprits.
Les préparatifs de la fête du Ghamp-de-Mars n'étant pas achevés, le ministre de l'intérieur en annonça à l'Assemblée l'ajournement au dimanche suivant; il donna aussi pour raison les nombreuses réclamations de délégués, écrivant de leurs départements qu'ils voulaient y assister. Ge retard involontaire, obligé, souleva les plaintes des délégués déjà arrivés et qui ne pouvaient attendre. Le 14, réunis en grand nombre au Palais national, ils envoyèrent une députation réclamer au ministre des explications, et demander que
la fêle eût lieu le mardi 16. Ces mandataires furent reçus avec déférence par M. Recurt, qui leur énuméra les obstacles, les impossibilités, et promit d'en référer sur-le-champ à la Commission executive afin de. leur rendre réponse, le jour même, place Vendôme.
Vers 3 heures, ces délégués étaient, avec leurs bannières^ au lieu désigné. A quatre heures, impatientés d'une vaine attente, ils profèrent des plaintes, des murmures. Quelques-uns se présentent, au nom de leurs confrères, au ministère de la justice. M. Grémieux étant souffrant, M. Flocon vient les recevoir. Il leur donne des explications, qui ne font que surexciter leur irritation. M. Recurt survient et rend compte de ses démarches en termes mesurés. Il n'est pas mieux écouté. Sa proposition de représentations théâtrales, spéciales et solennelles, est repoussée par des clameurs. L'agitation menace de dégénérer en émeute. Une allocution énergique de M. Flocon, et la promesse de M. Recurt d'examiner de nouveau la possibilité d'une revue de la garde nationale, où seront appelés les délégués, calment enfin ces transports. Les plus exaltés portèrent aux journaux leur mécontentement, les priant de le publier et promirent de se joindre à la manifestation du lendemain.
C'est ainsi que l'incident le plus petit, le plus imprévu, spontané ou préparé, devenait une cause de perturbation.
CHAIMTKK T lu 11 su: ME. 97
Une des succursales les [)lus importantes de la Société des droits de l'Homme, rue Albouy, numéro 15, avait décidé, dans sa séance du 9, qu'on n'adresserait point de pétitions à l'Assemblée^ mais que l'on inviterait tous les clubs et tous les ouvriers à affluer à la fêle du dimanche, afin d'exprimer des vœux sympathiques à la Pologne. « Si cette manifestation ne produit pas l'effet que nous devons en attendre, » s'écriait un orateur, « nous la ferons suivre d'une autre, qui sera peut-être concluante. » Suivant un second orateur, « il faut nécessairement avoir la guerre. Au lieu de l'attendre, il faut l'aller chercher, pour en finir avec toute la racaille des rois, princes, et roitelets qui infestent l'Europe et le reste du monde civilisé. » Un membre soutenait au contraire que l'on devait garder les troupes à l'intérieur pour contenir la réaction.
Le club s'était séparé après avoir pris cette décision : « Chaque citoyen doit être armé ; c'est pour lui un droit et un devoir. A la manifestation de dimanche prochain, les sectionnaires sont invités à ne pas se mêler à la garde nationale. Les médailles sont distribuées, on doit s'en munir. »
L'ajournement de la fête et la réunion chez Dourlans avaient déjoué ces dispositions; et les diverses sections des Droits de l'homme avaient donné leur adhésion à la manifestation du 15.
Le chef de cette Société, M. Villain, s'attendant à une lutte prochaine, ne voyait pas sans inquiétude l'installation de ses bureaux au Palais National, dans le voisinage de ceux de l'étal-major de la garde mobile. Il craignait de n'avoir obtenu l'autorisation de s'y établir que parce qu'il y était placé sous une surveillance plus facile. En terme de police, il se prétendait enfermé dans une souricière, d'où, à un instant donné, il ne pourrait sortir, ni lui, ni ses affidés. Aussi, le 10, il alla louer la salle Molière qui lui fut concédée par le propriétaire sur des renseignements recueillis auprès de M. Caussidière. De fréquents rapports existaient entre MM. Caussidière et Villain. Ils croyaient avoir besoin l'un de l'autre, en vue de telle ou telle éventualité. Les 12 et 13, M. Villain prit possession de son nouveau local, parle dépôt de quelques objets et de cinq ou six fusils ; puis il y fit élever une tribune afin de pouvoir y rassembler la Société, le 15 mai.
Peu confiant dans les conséquences de la manifestation projetée, M. Villain avait recommandé à ses affiliés d'y aller sans armes. Mais les chefs demeuraient souvent sans influence sur des gens dont ils espéraient cependant disposer à leur gré ; et le club alsacien, sentinelle avancée des Droits de l'homme, décidait, le 14, que toutes les sections de la Société se porteraient à la Bastille le lendemain, donnant avis que a les membres du club, qui n'avaient pas encore de fusils ou seraient privés de cartouches, pouvaient s'en procurer, rue de Rivoli, numéro 16, chez Solirier. ■»
CIIMMTIU': TR(JlSlLMi:. m
Si rc n'était pas une prise d'armes immédiate, c'était du moins la permanence en fait : en cas de collision, les sectionnaires devaient se rendre en hâte chez eux, s'armer, et attendre les ordres; il était recomnuiiidé d'arrêter les tambours qui bâtiraient le rappel.
Du 10 au 14 mai, dans la maison de Sobrier, sié^e du Comité centralisateur et de La Commune de Paris, on avait remarqué un surcroît d'agitation, des allées et des venues incessantes, une affluence considérable.
La formation du Comité agricole a multiplié les délibérations ; on voit s'y empresser des démocrates de toutes les nuances. Les discussions sur la manifestation deviennent de plus en plus vives. Dans ce tourbillon, Sobrier prêle l'oreille à toutes les instigations, pacifiques ou violentes. Enivré de tumulte, fiévreux, convulsionné, jouet des fluctuations de son milieu, il se sent tiraillé, entraîné, excité, excitant, et devient, bon gré mal gré, l'agent responsable de tout ce qui se dit, s'écrit ou se trame en sa demeure.
La Commune de Paris reflète ce qui se passe en lui et chez lui. C'est un mélange bizarre d'expressions modérées et exagérées, d'invitations au calme et à la révolte, d'appels à l'ordre et au désordre ; un maladif assemblage d'idées incohérentes. Cependant de ce chaos se dégagent une idée dominante, celle d'absorber la République, et une volonté bien arrêtée, celle d'en saisir ou d'en faire naître l'occasion.
iOO CU.MMISSln.N EXECUTIVE.
Le 15 mai serait-il le jour propice? Là seulement était le doute.
Les faits vont parler.
La Commu7ie de Paris dit, dans le numéro paru le 15 au matin : « Il serait urgent de faire, tout de suite, une démonstration, sous la bannière : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant. Afin de rappeler à l'Assemblée qu'elle n'est composée que de commis payés pour prendre spécialement les intérêts du peuple qui souffre... »
M. Seigneuret, ami et commensal de Sobrier, préparait une série de décrets, dont le résumé révèle fidèlement les théories et les projets de la plupart des habitués de la maison. Voici le premier :
« Au nom du peuple régénérateur de Paris, fondateur de la République en février et mai 1848, le Comité de salut public déclare :
« Que l'Assemblée nationale, composée en grande partie de réactionnaires, a violé son mandat ;
« Qu'elle a perdu un temps précieux, quand la misère réclamait de promptes mesures ;
« Qu'elle a refusé de créer un ministère de travail ;
« Qu'elle a cherché sa force dans un amas d'armes, déposé dans l'enceinte de l'Assemblée, quand elle devait se faire respecter par la force morale seulement, en accomplissant sa mission avec zèle et dévouement;
« Qu'elle s'est attribué le droit et le pouvoir d'oppression, en laissant les troupes dans Paris, el en accordant au président le droit de les convoquer ainsi que toutes les gardes nationales de France ;
r.HAlMTRi: TROISir.MK. \()\
a Qu'elle a attenté à la liberté et à la souveraineté du peuple, proclamées sur les barricades de f^-rier, en interdisant au peuple par une loi le droit de présenter lui-même une pétition ' ;
(( Qu'enfin elle a fait tirer sur le peuple^ qui venait paisiblement présenter une pétition en faveur des Polonais.
(( En conséquence :
« Le peuple de Paris, sentinelle avancée, s'est chargé de veiller à l'exécution des mandats donnés aux représentants et a reconnu qu'ils avaient violé ces mandats, les a déclarés déchus de tout pouvoir et a constitué un Comité de salut public composé de neuf membres, qui sont les citoyens ; lequel comité est investi de pouvoirs illimités, afin de prendre toutes mesures pour constituer une véritable république démocratique, et étouffer la réaction par les moyens les plus énergiques, si elle osait se montrer encore une fois.
« Les membres du Comité de salut public. »
Le deuxième décret proclame :
Le pardon et l'oubli du passé pour tous les citoyens qui voudront marcher dans la voie du peuple, quels que soient leurs torts passés ;
Les soins à apporter au soulagement des pauvres, de l'ouvrier, du petit commerçant et du petit propriétaire ;
' Ceci donne la date exacte de la rédaction de ces décrets, car cette loi fut votée dans la séance du l'2 mai et publiée dans le iloniteur du 13. C'est donc le 13 ou le 14, l'avant-veille ou la veille du 15 nnai, qu'ils furent préparés en vue de cette journée.
La défense, dans ce but, de la sortie des espèces du territoire ;
La défense d'émigrer ; la déclaration de traître à la patrie et la mise hors la loi de l'émigré.
Le troisième casse tous les pouvoirs administratifs ; abroge les monopoles et les privilèges sauf indemnité ; institue des commissaires extraordinaires ; confie l'organisation de la garde nationale aux patriotes bien connus.
Le quatrième décrète un impôt forcé et progressif sur les capitalistes et les propriétaires ; une distribution, prélevée sur cet impôt, de secours aux malheureux ; le maintien de l'ordre par la force ouvrière ; la mise au pain et à l'eau de tout ivrogne saisi sur la voie publique.
Le cinquième est resté ignoré.
Le sixième ordonne la convocation des communes pour leur faire reconnaître la République et le Comité de salut public.
Le septième enfin proclame :
« L'organisation du travail sur une base actuellement possible, promulguée dans trois semaines ; elle sera tout entière dans les intérêts des ouvriers en sauvegardant, autant que possible, les justes droits du maître;
(( L'organisation de comités municipaux, composés de sept patriotes dont cinq ouvriers sachant lire, écrire et additionner, dont les fonctions seront celles de conseillers municipaux, de vérificateurs de la fortune publique, de juges dans les questions de police. La procédure sera celle suivie dans les justices do paix.
CIIAlMTUi: TUniSIKMt:. 103
Le ministère (rcivocats et de mandcitaires y est formellement prohibé. »
Ce qui est à remarquer dans cette œuvre, c'est la constante division des citoyens en classes et en catégories, principe nnti-révnlulionnaire, toutes les grandes révolutions ayant pour but de les effacer ' . C'est, comme pensée du moment, l'espoir de pousser le Gouvernement et l'Assemblée à réprimer, par les armes, la manifestation.
Le 14, M. Dandureau, vice-président du Comité centralisateur, d'accord avec Lion, un des adhérents de M. Sobrier, écrivait au commandant de l'artillerie de l'Hôtel-de-Ville, sur lequel ils croyaient pouvoir compter: «Citoyen Girard, le Comité centralisateur connaît votre patriotisme. Il pense que vous vous tiendrez prêt à tout événement. Si, lundi, nous répondions aux attaques des réacteurs, tous les patriotes feraient leur devoir. »
Cependant tous les amis de M. Sobrier n'étaient pas d'accord entre eux ; et M. Sobrier lui-même, voyant le moment approcher, sentait des angoisses en son âme et flottait indécis: la manifestation entraînerait probablement un combat acharné ; ne devait-il pas en redouter l'issue? Il passa la journée du dimanche à
' II faut allotiirer les vestes et non pas couper les basques des hahils, disait un républicain radical, Garnier-P;igès aine, à ceux qui voulaient reconstituer les corporations.
visiter les chefs de clubs, à recueillir des informations, à s'efforcer de donner de l'ensemble à la démonstration. D'un côté, on lui affirmait que certains meneurs persistaient à s'armer ; d'autre part, il apprenait que des démocrates influents, Barbés surtout, réprouvaient cette résolution comme désastreuse et funeste.
Dans la matinée du 14, inquiet, anxieux, il se rendit à la Préfecture de police. Caussidière ne lui dissimula pas sa crainte que Blanqui ne voulût exploiter la circonstance et no s'emparât du mouvement. Etait-il prudent de courir cette chance périlleuse? Ne valait-il pas mieux attendre une plus propice occasion? Jusque-là il continuerait à faire surveiller Blanqui, qui, tôt ou tard, serait mis dans l'impossibilité de nuire.
M. Sobrier, rentré chez lui, fatigué, épuisé, céda aux exhortations d'un ami, M. Léonard Gallois, et adressa à tous les journaux une nouvelle convocation qui fut publiée le lendemain et qui se terminait ainsi : ft... La marche sera comme toujours grave et solennelle, car il s'agit d'une nation amie qu'on opprime.
« Point de tambour ! point de musique ! point d'armes ! point d'autres cris que ceux de : Vive la République ! vive la Pologne I »
Blanqui, épié, surveillé par Caussidière, l'épiait et le surveillait à son tour. Il ne cessait de lutter avec lui d'influence sur les Montagnards de la Préfecture ; évitait les pièges; unissait la prudence à l'audace, la
ClIAlMTUi: TKOlSIK.Mt:. <05
réserve à la témérité. S'il n'était pas représenlé dans le Comité centralisateur, s'il ne prenait pas l'initiative des manifestations, il savait s'en emparer à un moment inattendu. Dés que la proposition de la démonstration polonaise avait été agitée dans les clubs, elle était mise à l'ordre du jour de la Société Républicaine Centrale : Le 13, un orateur soutenait qu'il fallait se présenter armé devant l'Assemblée et la renverser si elle n'acceptait pas le programme proposé. Un membre du bureau s'écrie : « De telles paroles ne peuvent être émises que par un agent provocateur. » Cet incident soulève un orage. « Pour le calmer », dit M. Blanqui lui-même, cherchant à expliquer cette séance insurrectionnelle, «j'étais dans un grand embarras. Mon club était partagé. Le parterre se composait des hommes les plus avancés ; les loges, d'hommes plus modérés.... Si j'avais combattu la motion de front, j'aurais risqué d'être débordé. Je pris donc des précautions oratoires. Dans un discours qui dura environ une demi-heure, je dis qu'il fallait bien se garder de se jeter dans les voies violentes ; qu'il fallait bien se garder de dépasser le peuple, parce que, si on avait ce malheur, il se tournerait immédiatement contre les imprudents qui l'auraient provoqué. Ce discours fut bien accueilli ; et il fut résolu qu'on se rendrait à la manifestation avec les intentions les plus pacifiques. » Les précautions oratoires dont parle M. Blanqui sont celles-ci : approbation de la motion ; ajournement, parce que l'on n'est pas en mesure ; promesse de saisir une circonstance plus favorable.
La séance du lendemain fut consacrée à une discussion intéressante et animée sur les questions sociales. M. Rodrigues soutint que le gouvernement devait affranchir la propriété agricole en la mobilisant. M. Bonnard affirma que les prolétaires d'aujourd'hui représentaient les esclaves d'autrefois; que les esclaves agricoles surtout devaient être affranchis et ne pouvaient l'être que par la concession d'une part dans les bénéfices de l'entrepreneur. Suivant M. Gustave Robert, tous les fonds de la terre appartiennent à tous. On passa en revue le saint-simonisme, le fouriérisme, le communisme. M. Esquiros posa comme conclusion que la fin de la bourgeoisie approchait. M. Blanqui leva la séance en annonçant, pour la journée du 15, le rassemblement de la Société, boulevard du Temple, de.vant le théâtre de la Gaîté. Suivant sa coutume, au lieu d'aller place de la Bastille, lieu général de la convocation, il se plaçait sur le passage du cortège, afin de se mettre à sa tête et d'en prendre la direction.
M. Barbés, dans le Club de la Révolution^ combattait énergiquement des projets où il ne voyait que périls pour la démocratie : Se précipiter dans une manifestation, dont il était possible de détininier le but en exploitant l'enthousiasme populaire, serait fatal à la République. Il y avait là une espèce de guet-apens qui ferait dégénérer cette solennelle démarche en un
CHAlMTRIi: TROISIÈME. 1Ô7
5 et G juin. Il redoutait également les menées souterraines de M. Blanqui et les complots des réactionnaires. Dans la soirée du 14, une affiche rouge, signée : Barbés président. Maillard, Dutilleul et Langlois, etc., couvrait les murs, déclarant la non-adhésion du club à la démonstration et invitant les sociétaires à ne pas se livrer à d'autres impulsions.
Certaines associations protestaient aussi vivement. Le Club de l'Unité Démocratique, présidé par M. d'Alton-Shôe, l'un des premiers pétitionnaires en faveur de la Pologne, les clubs républicains du Temple, de Chaillot, des Batignolles, du [onzième arrondissement, se présentaient, le 10, devant la Commission du Pouvoir exécutif, s'en référant à son bon vouloir et ne voulant pas fournir des armes aux réactionnaires de l'Assemblée nationale.
Le Comité central polonais remerciait les clubs de leurs pétitions, mais il les suppliait « de ne pas donner à une si patriotique démarche un caractère tel que l'ordre en put être troublé. Une adresse apportée par un nombreux concours de citoyens, dussent-ils même s'arrêter à une grande distance de la Chambre, deviendrait une cause d'inquiétude, de troubles, d'irritation peut-être préjudiciable à la Pologne. Les représentants les plus sympathiques hésiteraient peut-être à prendre la parole, dans la crainte de paraître obéir à une injonction ou de céder à l'intimidation. Le Gou-
veniement lui-même pourrait se croire obligé de résister au mouvement. »
Les délégués du Luxembourg s'étaient promis d'assister à la manifestation, mais pacifiquement.
Le dimanche, de midi à trois heures, il y eut réunion chez M. Louis Blanc. Quinze représentants, trois ou quatre amis personnels étaient venus pour se concerter sur le choix des députés à nommer au Comité de Constitution, sur la Constitution elle-même, sur la marche à suivre dans l'Assemblée, sur les rapports fréquents à établir par des dîners communs et par une affiliation à un autre groupe de représentants , qui , dans le même but , s'était rassemblé rue des Pyramides.
On parla incidemment de la démonstration du lendemain. Sur la réflexion d'un assistant qu'elle serait plus grave qu'on le pensait , Barbés s'écria , avec dédain et colère, que c'était sans nul doute Blanqui qui voulait lui donner ce caractère de désordre ; et il exprima sa ferme résolution de s'y opposer.
En sortant, Louis Blanc insista auprès de Barbes, et lui dit, les larmes dans les yeux : a Tu es à la tête d'un club ; ton devoir de bon citoyen est d'aller à tes amis, de leur dire que si la foule veut faire demain une manifestation , cette manifestation sera détournée de son but; car nous savons bien, nous
CHAIMTRE TKOlSIEMb:. 109
qui avons traversé ces deux mois de révolution, qu'il y a dans les clubs des hommes qui sont à épier les mouvements populaires , pour les détourner de leur but, pour les pervertir. Ne donnons pas à la réaction cette joie de pouvoir dire que la République , en France, n'a aucun gage de stabilité; que nous sommes entraînés perpétuellement de manifestations populaires en manifestations populaires ; qu'il n'y a ni crédit, ni tranquillité possible avec la République. » Et il ajouta : « Le suffrage universel est inviolable. Si jamais on permettait à la foule de violer l'enceinte de l'Assemblée, de violer la majesté du peuple vivant et résumé, cette permission tournerait au grand dommage du suffrage universel , et nous conduirait de la violation d'un principe à la violation de tous les principes et au chaos. »
Ces paroles étaient en harmonie avec la pensée et les déclarations de M. Barbés.
Dans la réunion de la rue des Pyramides , où se rendirent quelques représentants, à leur sortie de chez M. Louis Blanc, il ne fut parlé de la manifestation que dans des conversations particulières. On n'y doutait pas qu'elle eût lieu sans collision.
Les rapports de police signalaient, dans les attroupements des derniers jours, la présence de personnes bien vêtues qui cherchaient à surexciter les esprits. Parmi elles on avait reconnu un agent secret de la
Russie qui poussait les ouvriers à la manifestation. On parlait vaguement d'envois d'argent adressés de l'étranger à de certains banquiers dans le but de soudoyer des émissaires et de fomenter des troubles. Vérification faite plus tard, on constata en effet que, du 3 mai au 30 juin , les maisons Fould et Kœnigswarter avaient reçu, de Berlin et de Francfort, prés d'un million en espèces. De là ces rumeurs et ces suppositions qui traitèrent cette circulation monétaire de subsides expédiés par la Russie ou par le prince Demidoff aux Bonapartes.
On sait que les ministres étrangers ont des agents secrets chargés d'étudier et de révéler l'opinion publique des salons et des ateliers. Ce rôle, aux époques de révolution, devient plus actif, quelquesuns d'entre eux se faisant provocateurs, dans la pensée que les gouvernements qu'ils servent ont intérêt à noyer la révolu lion dans la guerre civile. En mai 1848, ces agents se multipliaient dans les rues, sur les places publiques, dans les clubs; ils ne s'y montraient pas les moins ardents, sentant que, pour pénétrer jusque dans les comités, il fallait capter la confiance par l'exagération du langage et l'excentricité des allures.
XVIÎ
Le moment décisif approchait. Le Comité centralisateur se réunit, le 14, pour fixer les dernières me* sures.
CIlAl'ITRU: TUOISIKME. m
M. Huber, le président, venait de recevoir de M. Vavin, liquidateur de la Liste civile, sa nomination de gouverneur du Raincy, propriété privée de la famille d'Orléans, place sollicitée pour lui par un de ses amis. Il venait, après une vive altercation avec Barbés, de lui promettre de réagir contre la manifestation. Encore sous cette double influence, il prit la parole à l'ouverture de la séance. Après avoir exposé la situation et les faits qui lui ont été dévoilés, il exprime ses craintes sur la démonstration ; il déclare que, s'il était en son pouvoir de s'y opposer, il n'y manquerait pas. Sa conviction est que la garde nationale épie sa proie, et qu'elle saura provoquer les citoyens paisibles qui composent la colonne. « Si, » ajoule-t-il, ce on était certain de réunir 200,000 hommes, oh! alors, je n'hésiterais pas. »
Un citoyen, portant l'uniforme de la garde urbaine, s'écrie : ce Je garantis qu'il y aura plus de 200,000 hommes. »
Un autre : « Si on ne peut empêcher la manifestation, il faut s'y jeter en masse, et, pour dissiper toute alarme et empêcher toute prise d'armes, faire connaître, par les affiches et les journaux, ces résolutions pacifiques. »
Cette proposition est adoptée.
Aussitôt M. Huber écrit trois lettres : l'une à M. Barbés, l'autre à La Réforjne^ la troisième au maire de Paris.
La première exprime à Barbes des intentions conformes aux siennes... L'heure n'est pas venue!...
JI2 CUM.MlSSIOiN EXECUTIVE.
La seconde dénonce comme « faux, mensonger, n'ayant d'autre principe que la calomnie, d'autre but que de provoquer entre les diverses classes de la société la division et la discorde, le bruit, répandu la veille avec une effrayante rapidité , qui attribue aux pétitionnaires des intentions anarchiques et malveillantes. Il repousse, de toute son énergie, lui, président du Comité centralisateur , les odieuses imputations dont ces pétitionnaires sont victimes. Ils observeront le calme et la dignité qui conviennent à des citoyens profondément pénétrés de la connaissance de leurs droits et de la justice de leur cause. »
Sa lettre au maire de Paris est ainsi conçue : « Pour Dieu! citoyen Marrast, pour le salut de la République , ne donnez pas une fausse interprétation à la démarche que feront demain les citoyens qui se rendront à la place de la Bastille. Surtout, ne répandez pas l'alarme, ne faites pas battre le rappel! Tout serait perdu, il y aurait une collision terrible, sanglante peut-être; et, quel qu'en fût le dernier résultat, la cause de la République serait compromise, ou du moins son triomphe définitif pour longtemps ajourné. L'anarchie s'introduirait dans le pays, et, malgré les etTorts des démocrates, il lui serait impossible de rétablir de suite l'ordre et la sécurité. Par la prudence vous pouvez éviter ce danger. Tout, absolument tout , dépend de la résolution que vous prendrez à cette occasion. Si par une proclamation à la bourgeoisie vous la rassurez sur nos intentions qui
ciiAiMTiiK ti;(»isii:mi:. h:j
sonl pacifiques, les pétilionnaircs iront avec calme et dignité exposer leur réclamation à l'Assemblée nationale, en faveur de la Pologne, et se retireront sans troubler l'ordre un seul instant. Telles sont leurs intentions, je vous en réponds sur ma tête. — Si au contraire , par une manifestation armée de la garde nationale, le Gouvernement nous contestait le dnjit de pétition, alors, malgré mes efforts, je serais impuissant à maîtriser l'indignation; il s'ensuivrait une lutte inévitable et il y aurait une horrible boucherie comme à Rouen. »
XYIII
J'ai passé en revue tous les préparatifs de la journée du 15 mai. J'ai fait pénétrer le lecteur dans les clubs, les réunions, les comités. J'ai rapporté tous les discours importants, toutes les discussions intéressantes. Je n'ai emprunté aux orateurs que leurs propres paroles; j'ai donné tous les documents sans rien ajouter, sans rien retrancher. J'ai voulu mettre sous les yeux du peuple le tableau exact, complet, de tout ce qui a été dit, résolu, accompli. Je n'ai pas reculé devant la crainte de faire jaillir trop de lumière sur les exagérations des idées républicaines et socialistes, car j'ai la conviction profonde que l'histoire de son passé doit être pour une nation vigoureuse la leçon de l'avenir. Le récit franc de nos faiblesses et de nos douleurs nous instruira mieux que le silence. Nul parti, au surplus, ne peut accuser l'autre dans ces terribles événements,
114 CU.M.MISSIU.N Ii.\[:<:UïIVE.
où j'ai retrouvé les preuves évidentes, palpables, de la participation de tous. Chacun d'eux y a ses fautes.
Et d'ailleurs n'csl-il pas salutaire de dévoiler les maux de ces époques en travail ? Les exposer aux yeux de tous, n'est-ce pas solliciter, assurer une plus rapide guérison? N'est-il pas bon de se fortifier au spectacle de ces crises, douloureuses et désordonnées sans doute, mais qui préparent à un état plus avancé de croissance et de développement? Et quel enseignement, quand on se détourne vers ces temps au calme extérieur, qui semblent jouir d'un parfait équilibre, alors qu'ils recèlent l'élément corrupteur qui, sans relâche, attaque les parties intimes pour éclater brusquement quand il les aura toutes viciées et désorganisées, quand il aura gangrené tout jusqu'aux âmes î Aux jours de genèse, les souffrances, puis la vie ; aux jours impuissants, la santé apparente, puis la mort.
Dans le récit de ces préparatifs de la journée du 15 mai, on a pu voir l'abondante variété des dispositions et des intentions des meneurs : incertains sur les résultats, ils marchent au hasard, ignorant jusqu'où ils pourront aller, tantôt se précipitant en avant, laiilùl se rejetant en arrière, entraînés autant qu'entraînant, souvent dépassés. Ils semblent n'avoir rien prévu. Si le lieu du départ est fixé, celui de l'arrivée ne l'est pas. Gommo le 13, s'arrèterait-on à la MadeU?ine ? Irait-on plus loin? Jusqu'où ? l'Obélisque, le
(;ii\i>itim: thoisiéme. wa
pont de la Concorde? A cet égard, tout se lait. De même pour le mot d'ordre : il n'y en a pas pour se reconnaître, se rallier. On ne voit aucun meneur formuler une intention précise. Tout semble livré au hasard, à l'impulsion du moment ; chacun parait avoir fait ses réserves sur l'inconnu.
Chaque club a ses modérés et ses exaltés, ses temporisateurs et ses casse-cou. Enquêtes, journaux, revues, recueils, tout témoigne de cette infinie diversité.
On peut cependant classer les partisans de la manifestation suivant les trois mobiles principaux qui les faisaient agir : le plus grand nombre n'obéit qu'à un sentiment de sympathie nationale pour les malheureux Polonais ; d'autres voient l'occasion de faire consacrer le droit du peuple à présenter lui-même ses pétitions à l'Assemblée, et de créer ainsi pour les clubs et les chefs de parti un moyen d'action sur les décisions parlementaires ; quelques-uns enfin visent au renversement immédiat du pouvoir exécutif et de l'Assemblée, à la formation d'un Comité de salut public, à l'application de théories communistes.
Le préfet de police avait mission de surveiller et de prévenir. Il devait agir. Resterait-il passif? Aiderait-il à la répression, ou s.'unirait-il aux clubistes, avec lesquels il était en constantes relations ?
M. Caussidière était prudent et croyait peu au succès d'une tentative contre l'Assemblée. Il la redoutait,
tout en la désirant. Tiraillé par ses amis, suivant leurs tendances et leurs passions, serait-il obligé de prendre une résolution contraire à son devoir ou contraire à ses aspirations? Il se laissait aller au cours des événements, tantôt prêtant l'oreille à toutes les propositions, tantôt les repoussant; hésitant à prendre un parti et semblant remplir instinctivement ses fonctions préfectorales.
Les meneurs les plus ardents l'assiégeaient de leurs instances : « S'il y cédait, la victoire était assurée. La Société des droits de l'homme, les Montagnards, les Lyonnais, les gardiens de Paris constituaient autour de lui une force plus que suffisante pour faire un coup d'état populaire. Il fallait sauver la République de la réaction menaçante. Intervenant à propos, appuyé par les masses dirigées sur l'Assemblée, il pouvait aisément la cerner, enlever les Falloux, les Berryer, les Barrot, etc., cette poignée de monarchistes fauteurs de trames contre-révolutionnaires. Des officiers de la garde mobile étaient prêts à soutenir une action socialiste sérieuse. » L'un d'eux affirmait que l'on pouvait compter sur un général, résolu de concourir au salut de la cause démocratique.
M. Gaussidiêre n'agréa pas ces projets qu'il croyait d'une réalisation moins facile que le pensaient leurs auteurs. Trop clairvoyant pour ne pas tenir compte du prestige encore intact de l'Assemblée, et de l'influence populaire de la Commission executive et des ministres ; sachant bien qu'il y avait là des hommes énergiques et rompus aux luttes, soutenus par la garde nationale ;
niAPlTRl': TROISIEMK. H7
instruit par l'avorteraent du 16 avril ; il entrevoyait comme issue d'un conflit sanglant la défaite plutôt que la victoire. Et la victoire fût-elle assurée, il se demandait si Blanqui ne saurait pas la détourner et l'exploiter seul.
Impuissant à faire ajourner la démonstration, il la préférait pacifique ; cependant il était prêt à se plier aux circonstances. Son esprit flottant se trahit à plusieurs reprises. Il disait à un ami : « S'il y a collision et que la démonstration soit considérable, j'irai avec le peuple ; mais je ne devancerai pas, je ne veux pas devancer la volonté du peuple » ; à un autre, plus intime et plus pressant : « Eh bien ! si vous n'êtes que 50,000, je tirerai sur vous ; si vous êtes 150,000, enlevez l'affaire. *
Quant aux dispositions de la garde républicaine, il avouait lui-même à la tribune que, s'il la mettait en contact avec la manifestation, lui absent, elle fraterniserait avec les clubs.
Un accident favorisait encore ses hésitations : une luxation du genou le retenait ce jour-là dans son appartement, et pouvait justifier son inactivité personnelle aux yeux du Gouvernement comme aux yeux de ses amis.
Le préfet substitua, le 14, à M. Noël, commissaire de police du quartier des Invalides, attaché à la questure de l'Assemblée, un autre commissaire. Le pré-
sident de l'Assemblée et les questeurs, désireux de choisir eux-mêmes l'homme en qui ils devaient avoir une confiance absolue, mandèrent M. Yon. Le préfet donna ordre à ce dernier de rester dans son quartier, et chargea M. Dousseaux de surveiller les abords de l'Assemblée. Le contre-ordre du préfet impressionna défavorablement l'esprit du président et des questeurs, qui maintinrent M. Yon, en vertu de leur pouvoir de requérir tous les délégués de l'autorité. Le président en informa le préfet et lui adressa, en prévision du lendemain, cette lettre remarquable.
ce Dimanche 14.
(( Citoyen préfet, vous savez ce qui se passe, et quelles menaces viennent encore attenter au repos public et à la sécurité qui veut se rétablir. L'agitation que quelques individus suscitent nuit au rétablissement du travail, c'est-à-dire à ce qui est le plus nécessaire dans l'intérêt de la population. Il est temps que cette agitation suscitée cesse. Mais ma lettre a un objet plus spécial.
« On se prépare à reprendre demain ce qui a été, en partie, manqué hier. La préoccupation de tous ces •désordres est de nature à déranger les importants travaux de l'Assemblée. Une poignée de factieux, de fous et d'étourdis attentent ainsi à la souveraineté même du peuple.
a Je vous prie de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le mouvement avorte et n'approche pas même du voisinage de l'Assemblée. Agissez habilement et vigoureusement, comme vous l'avez fait hier ;
CIIAI'ITIU; TUUISIKMK. H9
que nul attrou[)Cineiil n'arriv(3 seulement à la vue du palais de l'Asseniblée. »
M. Caussidière répliqua :
(( Paris^ 14 mai 1848.
«... Je suis et surveille tous les projets. Je prends mes mesures en conséquence. Je connaîtrai d'une manière encore plus précise, demain de fort bonne heure, les desseins des agitateurs. C'est pourquoi je comprends la responsabilité des mesures que j'arrête, que (sic) je désire avoir des agents sur lesquels je puisse compter d'une manière absolue. » Il terminait en confirmant la nomination de M. Dousseaux à qui il adjoignait M. Bertoglio, et en prévenant le président qu'il se permettait d'écrire à M. Yon de ne pas quitter le service spécial qu'il lui avait confié.
M. Bureaux de Pusy, l'un des questeurs, signifia au préfet que le président n'entendait pas revenir sur sa détermination, M. Caussidière maintint ses désignations. En conséquence , le lendemain matin , trois commissaires de police allaient se trouver char- « gés de veiller à la sûreté de l'Assemblée.
Cette persistance du préfet parut étrange ; elle fit naître des soupçons, accrut la méfiance. Pourquoi, si ses intentions étaient franches, disputer au président et à la questure l'homme de leur choix , et leur imposer deux hommes tenant de lui seul leurs pouvoirs? Il assumait ainsi une grave responsabilité et rendait indispensable le succès de ses mesures de police.
120 r.D.MMISSION KXR ("JTI V E.
Les documents transmis par le ministre de l'intérieur à la Commission executive, sur les dernières résolutions des clubs , faisaient mieux augurer de leurs dispositions. Un rapport, signé Cartier et daté du 14, donne ces curieux renseignements :
« Cette manifestation sera pacifique et calme.
Les clubs en masse comprennent que ce n'est qu'en se conduisant avec une extrême prudence, qu'ils reconquerront leur position. Si donc il y avait des conflits, des incidents regrettables, c'est que la garde nationale l'aurait voulu. Puisse-t-elle ne donner lieu, par un excès de zèle malencontreux , à aucune col-
iision
« Une collision , engagée en ce moment , serait funeste aux affaires de la République. Le pouvoir en serait amoindri, et la garde nationale, maîtresse absolue, pousserait à la réaction...
« Les plus grands réactionnaires sont les exaltés. »
La Commission executive sondait les profondeurs du mal. Dispositions des })artis, menées, hésitations, rivalités des chefs, excitations, entraînements des ouvriers, irritations de la bourgeoisie, intrigues de certains politiques du passé, trames d'agents étrangers, complots de sicaires prêts à se vendre, elle connais-
CIIAIMTIU': TRdlSIKMi;. 121
sait toutes ces plaies , toutes ces hontes ; ot elle voulait en avoir raison sans verser le sanji'. Tous les membres du Gouvernement, associés à son autorité, étaient dévoués à cette politique aussi grande que fraternelle.
Le Gouvernement provisoire était parvenu à conjurer les premiers orages sans autre force que sa popularité. Grâce à elle , il avait pu dominer les événements, calmer les esprits, adoucir les haines, écarter les périls des journées de mars et d'avril , respecter toutes les libertés , vider les cachots , soulager les douleurs de l'industrie et du commerce et les souffrances des travailleurs. La Commission executive n'avait pas d'autre ambition que celle d'achever cette œuvre. Son but était grand et juste ; c'était le vrai but de tout Gouvernement républicain : réconcilier les citoyens entre eux , rapprocher tous les partis dans l'amour commun d'une République qui appartiendrait à tous, où chacun trouverait sa place, sans nulle exclusion de nuance politique jii de position sociale. Elle se sentait élue pour ménager la transition jusqu'au vote de la Constitution.
A ses yeux, à ceux de tous les membres du Gouvernement, ministres, maire de Paris, commandants de la garde nationale, la violation de la représentation nationale et de l'œuvre du suffrage universel, le combat dans la rue, la guerre civile, apparaissaient comme un épouvantable malheur, comme un désastre général ; c'était la mort. Mais une lutte sanglante , qui noierait la République dans l'anarchie , pouvait
favoriser les espérances des légitimistes, satisfaire les rancunes des orléanistes qui y verraient une heureuse revanche de Février et le juste châtiment d'une révolution qu'ils qualifiaient de catastrophe , ouvrir la voie au parti bonapartiste, qui se présentait comme prédestiné au rétablissement de l'harmonie.
Les hommes actifs de ces trois partis, les uns sans se rendre compte de leurs sentiments, les autres en parfaite connaissance du but, invitaient donc le Gouvernement à recourir à la force matérielle lorsqu'il voulait se contenter de la force morale, à comprimer quand il prétendait persuader, à faire la guerre là où il espérait la paix. Ils traitaient dédaigneusement la prudence de faiblesse, la sagesse d'inertie, la conciliation d'impuissance.
Mais, sourds à ces périlleuses et funestes insinuations, les membres du Gouvernement allaient s'efforcer d'épargner au pays les horreurs d'une prise d'armes, qui, ajournant à longues années l'ère si longtemps rêvée de la Liberté, transformerait la République en Dictature.
Conformément à sa décision de la veille, la Commission executive s'installa, le dimanchc;, 14 mai, au Petit Luxeml)ourg. Son premier acte fut la convocation du ministre et du sous-secrétaire d'état de l'intérieur, MM. Recurt et Carteret, des généraux commandant la garde nationale, la garde mobile et la première division
cil. MM nu: mois II-:. Ml-:. i2.t
militaire, MM. Gourtais, Tempoure et Fouciier, afin (le conférer sur les mesures exigées par les circonstances.
En attendant les personnes appelées, elle commanda un service près d'elle de 200 gardes nationaux et de 200 gardes mobiles, et, pour transmettre ses ordres, six officiers d'ordonnance, pris dans la garde nationale, la garde mobile et l'armée, six estafettes, dix dragons.
A l'arrivée de MM. Recurt , Garteret , Gourtais, Tempoure et Foucher, la délibération commença.
On examina tout d'abord les plaintes, ravivées par les incidents de la veille, sur les rappels fréquents, inattendus : ordonnés souvent sans nécessité, par excès de zèle et sur la seule initiative des maires et des colonels d'arrondissement, ils semaient l'inquiétude et fatiguaient le dévouement. On décida que le droit de faire battre le rappel serait réservé à la Gommission executive, au ministre de l'intérieur et au maire de Paris.
Le ministre de l'intérieur fit ensuite son rapport :
Il confirme les renseignements du chef de la direction politique, M. Garlier. La démonstration du 13, annoncée comme menaçante, s'est paisiblement arrêtée à une grande distance de l'Assemblée ; on peut donc espérer qu'il en sera de même le 15. Gependant, on doit prévoir les excitations de quelques hommes. M. Garteret ajoute qu'on est d'accord avec M. Gaussidière pour arrêter, au premier mouvement, Blanqui et Sobrier.
Chaque membre de ce conseil émet à son tour ses
iU COMMISSION KXKCITIVE.
vues, son avis. Sachant que le rassemblement, parti de la Bastille, suivra les boulevards et débouchera par la rue Royale sur la place de la Concorde, on reconnaît qu'il faut surveiller la ligne des boulevards, occuper la place et barrer le pont de la Concorde ; de plus, garder le passage des autres ponts, et garnir de troupes les quais aboutissant au palais de l'Assemblée, ainsi que la place de Bourgogne. Il convient enfin, pour parer à toutes les éventualités, de veiller autour de l'Hôtel-de-Ville et du Luxembourg.
En conséquence, les instruciions suivantes sont données aux trois généraux présents :
Au commandant de la garde nationale : mettre 1 ,000 hommes de la 1'''' légion à la tête du pont; 1,000 hommes de la T aux Tuileries et sur le quai ; 1,000 hommes de la 3*^ sur la place du Carrousel et 1,000 hommes de la 4® au Louvre; en cas de danger, porter ces 4,000 hommes sur l'Assemblée^ et les remplacer par les 5" et 6* légions. Les 8^ et 9* auront à garder l'Hôtel-de-Ville ; les IP et It?*' le Luxembourg ;
Au commandant de la première division militaire : tenir la garnison prête à marcher et à défendre les postes qui lui seront assignés ; renforcer les piquets, de deux bataillons et de deux escadrons ; dans le cas où la manifestation serait menaçante^, envoyer l'ordre aux garnisons de Saint-Denis, Versailles, Melun, Fontainebleau et Orléans, de marcher sans retard sur Paris ;
Au commandant de la garde mobile : envoyer quatre
CIIAPITIIK TROISlKMr.. 125
bataillons dans le voisinage de l'Assemblée, consigner toutes ses forces dans les casernes, de manière à les faire marcher au besoin.
L'unité du commandement élait indispensable. M. Gourtais la réclama pour lui, faisant observer que la force publique se composait en majeure partie de garde nationale, que la garde nationale se verrait avec déplaisir sous les ordres d'un autre chef que le sien même. Cette réclamation souleva quelques objections, quelques susceptibilités militaires, ruais elles se turent facilement; et le général Gourtais fut chargé du commandement supérieur.
L'ordre fut donné aux trois généraux d'envoyer de quart d'heure en quart d'heure des ordonnances à la Commission executive.
Ges mesures mettaient sur pied et tenaient en réserve une force suffisante, non-seulement pour la prévention, mais même pour la répression.
Il y avait encore à réclamer le concours efficace de la police : la Commission manda, pour deux heures, le ministre de l'intérieur, le maire de Paris et le préfet de police. Le ministre seul vint: il confirma ses assertions de la matinée. Il fut seulement décidé, .l'envahissement des bâtiments publics par les réunions donnant lieu à des abus intolérables et incontestés, qu'il ne serait laissé à aucun club aucun des locaux appartenant à des établissements publics.
Ges dispositions des forces matérielles arrêtées, la Commission executive avait un dernier devoir à remplir. Mais celui-là lui était doux et facile : elle n'avait
plus qu'à faire appel aux sentiments généreux. Elle
rédigea cette proclamation :
« Citoyens,
« La République est fondée sur l'ordre ; elle ne peut vivre que par l'ordre.
« Avec l'ordre seul vous aurez le travail.
« Avec l'ordre seul, la grande question de l'amélioration du sort des travailleurs peut être éclairée et résolue.
(( Cette vérité, vous l'avez comprise. La France tout entière a applaudi à votre attitude à la fois si résolue et si calme.
« Du jour où des manifestations extérieures, résultats inévitables du premier jour d'une révolution, ont cessé, la confiance a commencé à renaître et avec elle le commerce et l'industrie.
(( Cependant, depuis hier, Paris a revu quelques attroupements qui ont jeté dans les esprits des inquiétudes nouvelles. Paris s'en est étonné, non effrayé.
<( Citoyens, la République est vivante, le pouvoir est constitué, le peuple tout entier se meut au sein de l'Assemblée nationale. Le droit et la force sont là ; ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être ailleurs. « Pourquoi donc des attroupements ?
« Le droit de réunion, le droit de discussion, le droit de pétition sont sacrés : ne les compromettez pas par des agitations extérieures et imprudentes qui ne peuvent rien ajouter à leur force.
CHAPITRK TROISIK.MF. 127
« Citoyens, la tranquillité publique est la garantie du travail, la sauvegarde de tous les intérêts ; la Commission du pouvoir exécutif, convaincue que toute excitation à des manifestations illégales ou insensées tue le travail et compromet l'existence du peuple, saura maintenir avec vigueur et partout la tranquillité menacée.
« La Commission, pour l'accomplissement de ce devoir, fait appel à tous les hommes sincèrement républicains ; elle compte sur cet excellent esprit de la population parisienne qui a jusqu'ici protégé et protégera encore la révolution aussi bien contre la réaction que contre l'anarchie. »
De son côté, le bureau de l'Assemblée accomplissait ses devoirs de prudence.
Le président de l'Assemblée, M. Bûchez, auteur de V Histoire parlementaire de la première Révolution, craignait, malgré le décret prohibitif de toute présentation de pétition à la barre, un retour imitatif aux traditions de la Convention. 11 s'appliqua donc à prendre les plus minutieuses précautions contre toute tentative de ce genre et contre le renouvellement d'un 16 avril.
Le 14 mai, il écrivait :
Au maire de Paris :
« Citoyen maire, d'après les renseignements que je
m COMMISSION EXECUTIVE.
reçois, on se propose demain d'agiter la population, de former des réunions et de les porter sur l'Assemblée nationale. — Je vous invite à recommander aux maires des arrondissements une vigoureuse surveillance sur leur territoire respectif. Votre sollicitude saura prendre toutes les mesures nécessaires, sans qu'il soit besoin de recommandation spéciale. »
Au général Gourtais :
« Général, les projets qui ont avorté hier ont été remis à demain lundi. D'après les divers renseignements que nous recevons, il paraît certain qu'on prépare une grande agitation dans Paris et, s'il est possible, un mouvement pour se porter sur l'Assemblée. Il faut que cela n'ait pas lieu. Il faut que les agitateurs trouvent partout un pouvoir vigilant.
« Je vous invite à prendre les mesures nécessaires pour que l'Assemblée nationale ne soit nullement troublée dans ses travaux, ni par des clameurs, ni par la foule, ni par des tentatives pour pénétrer dans son sein. « Prudence, modération et prévoyance : voilà ce que je vous demande.
(( Vous vous êtes plaint à moi de ce que j'avais envoyé des ordres directs, je renonce à ce moyen pour cette fois, en tant qu'il ne deviendra pas indispensable, mais aussi je vous rends responsable de ce qui pourrail arriver. »
Au général Tempoure :
« Général, les projets de samedi sont remis à domain lundi. Il faut donc prendre des précautions.
CIIAIMTHK mois 1 KM K. 129
«Je VOUS prie d'envoyer au palais de l'Assemblée quatre bataillons de la garde nationale mobile ; ils recevrontdu général Négrier, l'un de nos questeurs, l'indication de leurs positions.
« Il serait nécessaire qu'ils arrivassent à dix heures et demie du matin. »
M. Bûchez adressait également les recommandations les plus instantes au préfet de police dans la lettre déjà citée. De concert avec les vice-présidents et les questeurs, il avait mandé M. Yon^ commissaire de police, pour veiller sur l'Assemblée. Il avait sollicité le concours actif de toutes les autorités. Toutes les mesures préventives que le bureau de l'Assemblée pouvait prendre étaient prises.
La présidence de l'Assemblée et la Commission executive avaient donc, toutes deux, pleinement accompli leur mission de prévoyance.
A la réception de la lettre de M. Bûchez (5 heures), le maire de Paris s'empressa de transmettre à M. Courtais ses impressions et ses avis :
« Citoyen général,
(c Je suis informé qu'il doit y avoir demain une manifestation en faveur de la Pologne.
a Je suis convaincu, général, qu'au fond l'intention de cette manifestation est toute pacifique.
i30 COMMISSION EXECUTIVE.
« // ne saurait donc y avoir d'autres périls que Vimprévu.
oc Je pense, général, qu'en réunissant dans chaque mairie 500 hommes par légion et en les commandant, dès ce soir, sans bruit et sans rappel battu ', on serait à même de suffire à toutes les éventualités probables. L'Assemblée nationale ne doit pas être troublée ni gênée dans ses délibérations par une pression extérieure. Mais le droit de pétition est saint et il doit être respecté. Pour garantir cette double condition , on pourrait interdire l'accès de l'Assemblée à toute multitude considérable^ maïs donner accès à tm petit nombre de citoyens qui voudraient remettre la pétition à tel ou tel représeritant, chargé de la soutenir ou de la développer à la tribune.
« En agissant avec fermeté et justice, avec tranquillité comme avec mesure, nous maintiendrons la parfaite indépendance de l'Assemblée, sans nuire au droit de pétition.
ce Je vous invite, général, à vous entendre sur ce point avec M. le président et les questeurs, et j'espère qu'ils vous donneront des instructions dans le même sens. «
Lorsque M. Marrast rédigeait ces appréciations et ces prudents conseils, il connaissait les dernières déterminations des clubs, il avait reçu les affirmations si positives de M. Huber. Il traçait donc au général Courtais la conduite qui, dans sa pensée, devait éviter tous les écucils.
' M. Marrasl avait reçu la letlro ili' M. Huber.