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La Commission executive, par de nombreux rapports, réclamés et reçus à chaque instant, put assister
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à la formation de la manifestation et la suivre dans son entier développement. Elle la vit, pour ainsi dire, naître, grossir, se mouvoir, s'agiter, s'avancer.
D'abord, des individus arrivent solément sur la place de la Bastille et se groupent. Viennent ensuite les clubs avec leurs bannières, parmi lesquelles on distingue celles de L'Émancipation des peuples, de L'Homme armé, des Montagnards, de Belleville, des Intérêts communs, des Jacobins, des Blessés de Juin 1832, des Condamnés politiques, des Quinze-Vingts, du r'Mars, du Progrès, de L'Avenir, etc. Dans les rangs, qui se serrent en colonne, sont des citoyens de toutes les professions, des délégués des corporations du Luxembourg, des délégués des départements, des étudiants, quelques officiers de la garde nationale et des gardes nationaux en petit nombre, dont la plupart ont prudemment enlevé de leurs képis les numéros de leurs légions. Les physionomies sont animées, mais n'expriment aucune intention hostile. Point d'armes apparentes.
D'abord deux ou trois mille, bientôt huit à dix mille, ils se mettent en mouvement à onze heures dix minutes. Huber et les membres du Comité centralisateur, Sobrier et ses adhérents, l'abbé Chatel, prennent la direction de la colonne. Les cris : de Vive la Pologne ! Vive la République! se font seuls entendre.
Ils s'avancent par les boulevards, à pas mesurés, la main dans la main, ou se donnant le bras. De tous les points de la ville la curiosité ou la sympathie entraînent kl population sur leur passage. A leurs cris
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ropondent (juclques acclamations. Les fenêtres sont encombrées de spectateurs. Le cortège prend un air de fêle.
Telle apparaît la démonstration à la Commission du pouvoir exécutif, et cette disposition est confirmée par un officier d'ordonnance de M. Caussidière, venant, en son nom, faire savoir que « la manifestation qui se dirige vers l'Assemblée nationale est conduite par des hommes dont le préfet répond comme de lui-même. » Des estafettes sont envoyées dans toutes les directions ; les rapports se succèdent.
Le cortège arrive au boulevard du Temple. Blanqui, ses affidés et sa société, rassemblés devant le théâtre de la Gaîté, se jettent au premier rang et prennent la tête.
La colonne grossit en avançant. A son passage, — onze heures et demie — devant la porte Saint-Denis, on peut en évaluer le chiffre à vingt-cinq mille hommes, marchant en ordre parfait, par rangs de quinze à vingt, encombrant le milieu de la chaussée.
Un peu plus loin, elle s'accroît d'un millier d'ouvriers des Ateliers nationaux.
Les rapports continuent et signalent quelques armes cachées sous les vêtements.
La colonne s'étend et grossit toujours.
M. Lamartine, persuadé que la présence d'un membre de la Commission peut être utile à l'Assemblée, se
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transporte au palais delà représentation nationale, afin de se concerter avec le président et les questeurs.
M. Garnier-Pagès, malgré la certitude acquise de la fidèle transmission de tous les ordres, sent naître en lui quelque doute sur la précision de leur exécution, en voyant l'accroissement de la foule qui se dirige vers l'Assemblée. Ne perdant pas de vue que le point capital à garder c'est le pont de la Concorde, et craignant que cette position stratégique ne soit pas suffisamment protégée, il écrit au général Gourtais d'y masser la garde nationale. MiM. Marie et Ledru-Rollin signent cette lettre avec lui. Mais, ces messieurs lui ayant fait observer que, suivant les rapports du matin, les prescriptions de la Commission avaient été ponctuellement accomplies, la lettre est déchirée. Il en fut de même, et pour les mêmes motifs, d'une lettre que M. Garnier- Pagès écrivit peu après au président de l'Assemblée.
On attendait avec impatience les avis du commandant général, lorsque parut un officier d'état-major, M. Barjaud, accouru au galop de son cheval, et porteur de ces derniers renseignements :
Le général, parti à onze heures et demie des Tuileries, arrivé rue de Rivoli à la hauteur de la rue du Dauphin, avait détaché en reconnaissance, vers les boulevards, M. Lucas, élève de Sainl-Cyr. A peine parvenu rue Gastiglione, M. Lucas était revenu à fond de train pour prévenir le général que le cortège avait atteint le débouché de la rue Louis-le-Grand et qu'il ne portait pas d'armes apparentes. Le général, surpris de la rapidité de celte marche, avait chargé M. Barjaud d'en
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informer la Commission executive et de lui demander si elle n'avait pas de nouveaux ordres à lui donner.
« Toutes nos prescriptions ont-elles été fidèlement exécutées? » fut la première question. — « Le général a commandé mille hommes par légion et agi conformément aux instructions de la veille, mais j'ignore s'il a pris de nouvelles mesures. Je ne réclame que dix minutes pour aller près de lui et revenir. » — « Allez donc, ventre à terre ; et, en passant, faites masser la garde nationale sur le pont de la Concorde. »
M. Barjaud s'élance à toutes brides, rencontre sur le pont un bataillon de la garde mobile marchant par sections, donne au capitaine commandant le premier peloton l'ordre de barrer le passage, rejoint au galop, prés le Ministère de la marine, le général entouré de groupes, et lui communique les désirs de la Commission. (( J'ai fait tout ce qui a été arrêté hier, » réplique M. Cour lais, et, lui remettant des dépêches : « Portezleur cela et dites-leur que par suite tout ira bien. Insistez pour savoir s'ils veulent que je prenne de nouvelles dispositions. »
Retourné au Luxembourg, M. Barjaud s'adressa d'abord à MM. Ledru-Rollin et Marie qui partaient pour l'Assemblée et qui devaient, s'il y avait lieu, donner, de vive voix, des ordres au général.
La Commission executive^ en effet, venait de décider que, pour mieux remplir son devoir, elle devait
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diviser son action, que trois de ses membres, MM. Lamartine, Ledru-Rollin et Marie, se rendraient à l'Assemblée nationale, et que les deux autres, MM. François Arago et Garnier- Pages, et le secrétaire général, M. Pagnerre, resteraient au Luxembourg. Les premiers surveilleraient ainsi de plus près les événements et donneraient les avis nécessaires pour parer aux éventualités; les seconds, selon ces éventualités, prendraient des mesures actives et décisives.
Persuadé que le moyen le plus sûr et le plus habile d'empêcher toute collision et de prévenir toute tentative de la foule contre l'Assemblée, était d'opposer simplement des masses à des masses, toujours préoccupé de la nécessité de grouper sur le pont des forces suffisantes, M. Garnier-Pagés expédia de nouveau au général Courtais un officier d'ordonnance, pour lui recommander expressément d'accumuler sur ce point le plus de gardes nationaux possible.
En même temps, poursuivi par cette idée fixe, il pria M. Pagnerre d'aller lui-même reconnaître la position, et, si le pont n'était pas suffisamment couvert, d'y faire entasser des bataillons.
A 1 heure 10 minutes, l'officier d'ordonnance rentrait. Son cheval s'était malheureusement abattu en route. Il avait perdu quelques minutes: et il était arrivé trop tard. La foule passait le pont mal défendu.
Aussitôt, avant même de savoir si l'Assemblée est envahie, d'un mouvement spontané, subit, M. Garnier-Pagés se décide à noyer, comme au 16 avril, toute
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tentative coupable dans les flots de la garde nationale. Il écrit de sa main au colonel de la V" légion, la plus rapprochée du palais de la représentation nationale, il fait écrire à tous les colonels de Paris et de la banlieue, ainsi qu'aux états-majors de la garde nationale et de la garde mobile, l'ordre de battre le rappel.
La lettre à la I" légion était expédiée, les autres commencées, lorsque M. Pagnerre survient. — Une heure un quart. — Il a vu la foule se heurter aux portes de l'Assemblée.
M. Pagnerre court lui-même porter l'ordre du rappel à la X* légion dont l'arrondissement entoure la Chambre. A 1 heure et demie cet ordre s'exécute. M. Pagnerre revient contresigner les dernières lettres, qui partent à 2 heures :
« ... Faire arrêter, sur-le-champ, les individus les plus notoirement compromis dans les complots organisés pour renverser l'Assemblée nationale et le Gouvernement.
« Salut et fraternité,
« Garnier- Pages, François Arago. »
Ainsi, simultanément, allaient se développer face à face l'attaque et la défense, la violence et la répression. Qui allait l'emporter? La représentation nationale ou l'insurrection de quelques meneurs, la souveraineté du peuple ou la pression d'une foule égarée, la légalité
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OU le désordre, la République ou le néant? La Commission executive se mit à l'œuvre sans hésitation, ne perdant pas une minute, multipliant son action, pleine de confiance dans le succès.
Mais comment avaient pu échouer des mesures préventives si minutieusement réglées, des moyens de résistance si considérables?
Suivant les derniers ordres, l'Assemblée devait se trouver couverte par quatre bataillons de la garde mobile, mille -gardes nationaux de la première légion, mille de la troisième, mille de la quatrième, mille de la dixième, plus mille de la deuxième sous les marronniers des Tuileries. Ces sept mille hommes entassés sur le pont et la troupe campée sur l'esplanade des Invalides n'offraienl-ils pas une force plus que suffisante pour opposer un obstacle invincible à l'envahissement de la foule ?
Sans aucun doute ; et c'était bien là le but et le sens des prescriptions. Mais voici ce qui s'était passé :
Le général Courtais, tout impressionné de l'approche si prompte de la manifestation lorsqu'il n'avait pas même encore reconnu l'exécution de ses ordres et la position des bataillons, avait, à onze heures trois quarts, avant d'atteindre la place de la Concorde, rencontré M- Ary Scheffer, commandant la garde lIcscendanle de l'Assemblée. Il avait eu avec lui cette conversation :
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« l^estcz ici ! Il faut que vous restiez. Je crois que la journée sera mauvaise. » — a Mes hommes sont épuisés, exténués ; ils ont besoin de repos. » — « Eh bien ! ne les laissez pas se débander, conservez-les ! qu'ils soient prêts, s'il y a lieu, à nous prêter main-forte. »
Sur la place s'entassait déjà cette multitude curieuse, anxieuse, toujours alléchée par l'appât de quelque spectacle. Le général s'était avancé sur le pont à travers cette foule, quand, au lieu d'une masse de gardes nationaux, il n'aperçoit que quelques compagnies de la garde mobile.
Où sont les mille hommes de la première légion ? Que font les autres légions? Ce vide l'inquiète.
Il envoie un officier d'état-major, M. Thénon, parcourir les Champs-Elysées, afin de s'assurer si les douze bataillons de la garde mobile y stationnent ; et il fait transmettre, par le capitaine Desnoyers, des ordres pressants aux cinquième et sixième légions, à l'une de se porter immédiatement rue et place St-Dominique derrière le palais de l'Assemblée, à l'autre d'accourir sur le pont de la Concorde. Il adresse la même injonction à la huitième légion. Ces ordres sont reçus à midi un quart. Ces légions arriveront-elles à temps? Quant aux bataillons prévenus par les prescriptions antérieures, s'ils sont en retard, il ne met pas en doute leur prochaine venue.
En attendant, il va reconnaître le poste de la garde nationale du palais. C'est un bataillon de la troisième légion, commandé par M. Etienne Arago. Il va rue de Bourgogne et fait fermer toutes les portes.
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De retour sur le pont, encore le vide ! L'officier d'état-major n'a rencontré dans les Champs-Elysées, aucune troupe. L'inquiétude du général redouble. Il aperçoit au loin grossir la foule et le cortège pointer sur la place de la Madeleine. Il y court. Confiant dans sa popularité, dans l'influence que sa parole a souvent, l'avant-veille encore, exercée sur le peuple, il espère le même succès. Mais ce n'est pas le peuple qui est là ! Ce sont les meneurs, entremêlés d'agents. Il veut persuader, et ne soulève que des murmures. 11 arrache quelques sympathies en échangeant avec. la colonne le cri de : Vive la Pologne. Mais lorsqu'il l'exhorte à ne pas aller plus loin, les murmures recommencent avec plus d'intensité.
M. Thénon qui l'accompagne recueille ces paroles : « Dites au général qu'à cause de ses cheveux blancs nous ne voulons pas qu'il lui arrive du mal, mais nous voulons aller à l'Assemblée; conseillez-lui de se retirer.» Une autre voix. « Prenez garde! vous êtes au milieu d'hommes armés. » M. Thénon s'approche du général et lui dit : « Vous êtes menacé. Ces gens sont mal disposés. Ils ont des armes cachées. » Voyant échouer sa tentative d'apaisement, le général revient vers le pont. Les bataillonsy seront probablement. — Midi un quart. — Au lieu des mille hommes demandés à la quatrième légion, il n'en trouve que quatre-vingt-dix commandés par le chef de bataillon Clourvet, et la garde mobile faisant une évolution sur le pont, qui est encombré par deux charrettes lourdement chargées de moellons. 11 leur fait faire passage. Aux ordres qu'il vont
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donner au commandant de la garde mobile, M. Cauchot, celui-ci réplique qu'il a reçu mission du général Tempoure de n'obéir qu'au général Négrier, questeur de la Chambre.
Le général Négrier, par un sentiment inexpliqué, venait, contrairement aux dispositions prises par le président de l'Assemblée, « de donner l'ordre au commandant Cauchot de laisser la circulation libre sur les trottoirs, d'ouvrir au besoin la chaussée aux voitures, d'avancer son premier peloton à la tête du pont, de conserver le second au milieu, et de retirer les six derniers pour les porter sur le quai en face du jardin de la Présidence. »
Le commandant Cauchot, ne pouvant comprendre le but de celte tactique, crut devoir soumettre au général quelques observations sur l'insuffisance de ses moyens pour résister aux masses qui approchaient. Ces observations ne furent pas écoutées ; et le commandant dut obéir à des ordres que le général confirma par écrit.
Le général Courtais, irrité de voir ses ordres si mal exécutés, se trouble. Il ne songe pas à mander la deuxième légion, placée sous sa main, dans les Tuileries, près la terrasse du bord de l'eau. Il expédie un officier, M. Blain, à la troisième légion de la banlieue, pour la faire venir sur-le-champ ; il envoie un capitaine
d'état-major à la mairie du I" arrondissement, rue d'Anjou-Saint-Honoré, chercher le bataillon, si vivement désiré, qui, dès neuf heures et demie du matin, aurait dû couvrir le pont.
Ce bataillon s'était bien réuni, à l'heure dite, au nombre de près de mille hommes ; mais il était resté immobile, enfermé dans la cour de la mairie. Par un malentendu fatal, le colonel de Tracy n'avait pas pris pour des ordres absolus les décisions de la veille. N'ayant reçu qu'après la conférence, dans la nuit, communication de la première lettre de l'état-major qui prescrivait simplement de former un piquet et d'attendre, il y avait vu la confirmation de sa pensée. Il avait donc, avant de se rendre comme représentant à l'Assemblée, transmis au commandant Bourcard, Tinjonction de ne sortir, pour occuper le pont, que sur des ordres définitifs; et, tandis que le général Courtais, certain d'avoir donné des instructions formelles, attendait impatiemment l'arrivée de la première légion, le commandant Bourcard attendait avec une égale impatience l'ordre de marcher. Les conséquences de ce malentendu devaient être mortelles pour la République.
En résumé, — car je ne saurais trop préciser les événements de cette journée — au lieu des sept mille gardes nationaux commandés pour veiller sur la représentation nationale et couvrir tout l'intervalle entre la place et le palais, que se trouve-t-il, à midi un quart,
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pour s'opposer à cette immense colonne qui, depuis onze heures, roule à travers les boulevards et va, comme une avalanche, tomber sur l'Assemblée?
A l'entrée et de chaque côté du pont, sur les trottoirs, faisant face à la place, quatre-vingt-dix hommes (premier bataillon, quatrième légion), appuyés par deux cents hommes (troisième bataillon, même légion), commandés par M. Varin et le major Rougeot ;
Sur le pont, deux compagnies (huitième bataillon de la garde mobile) ;
Sur le quai, le long du jardin de la Présidence, les six autres compagnies du huitième bataillon ;
Sur les degrés du palais, derrière la grille, le cinquième bataillon de la garde mobile ;
En bataille, devant la grille, trois à quatre cents hommes de la dixième légion, sous le commandement du chef de bataillon Bonami ;
Du côté de la place de Bourgogne, le poste seul, (quatrième bataillon, troisième légion, capitaine Gouaux), cent hommes, sur trois cents convoqués, et dont la plupart assistent à la séance de la Chambre.
Telle est la position défensive de l'Assemblée!
Il est important d'examiner les causes principales de son insuffisance.
Encore mal réglée et incomplètement organisée, brisée par des appels répétés le jour et la nuit, accoutumée à des agitations sans motifs et sans résultats, peu dis-
posée à prévenir, toujours prête à réprimer, lente à se mouvoir quand le péril n'était pas imminent, prompte à l'action contre un danger présent, tenant pour inoffensive toute invocation en faveur de la Pologne, la garde nationale, convoquée à domicile dans la soirée et dans la nuit seulement, n'avait que de faibles détachements là où elle devait avoir des bataillons.
Pourtant, pleine de zèle, la première légion a complété ses mille hommes ; mais, ainsi que je l'ai dit, par une méprise funeste, elle reste renfermée dans la mairie. Son colonel, homme de coeur, rompu, par vingt-cinq années de service, à la discipline militaire, attend des ordres écrits , que le sous-chef d'étatmajor croit inutile d'expédier. Représentant, il traverse, pour se rendre à l'Assemblée, le pont où sa mission l'appelle, lui et sa légion. Il voit la faiblesse des préparatifs. Il peut en avertir le président, les questeurs, réclamer, envoyer de nouveaux ordres. La manifestation va bientôt déborder. Et au lieu de s'enquérir, d'agir, il attend, inquiet, pense que l'on a dû mander enfin sa légion, et il ne va pas lui-même vérifier le fait.
Le commandant général n'a rien négligé, on l'a vu, pour accumuler ses mesures préventives. Il leur a consacré la nuit et les a complétées dans la matinée. Mais, se fiant à ses prescriptions, il s'attarde près de deux heures à la parade, au lieu d'aller de sa personne s'assurer de l'exécution de ses ordres. Il est altéré par la rapidité de la marche du cortège dont le préfet de police lui a laissé ignorer le départ. Il arrive enfin de-
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Viiiil le palais. A la \ul' ilc 1 iiiexcciiliou île >e.s ordres, son dévouement se déconcerte. Il n'appelle pas la 2" légion qui est à deux. i)as; au lieu de grouper sur le pont toutes les forces disponibles comme un lempart infranchissable, il fait ouvrir à de lourdes charrettes un passage sur ce [)()nt déjà mal protégé ; et il ne reste pas pour faire exécuter le mouvement de concentration qu'il dit avoir prescrit. Puis, l'espérance de maîtriser la foule par son influence personnelle et la crainte de la guerre civile vont bientôt l'engager dans une série d'actes et de démarches qui passeront pour faiblesse et trahison, quand il croira n'avoir été guidé que par la prudence et par son amour de la République.
Le président de l'Assemblée provoque toutes les précautions, fait masser en sa présence un bataillon sur le pont, réitère cet ordre par le commissaire de police Bertoglio; et le général Négrier, questeur de l'Assemblée, habile tacticien, dégarnit le pont, n'y laisse que deux compagnies et l'ouvre à la circulation, malgré les observations pré\oyanles du chef de bataiUou.
Quant au préfet de police, il est absent.
Ainsi, le (rouble et l'indécision annihilent les intentions de répression. De même, le trouble et l'indécision égarent l'esprit des meneurs.
Il y a parmi les chefs des clubs autant de mobiles
que de bannières. Si celle masse mouvante est, en
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grande partie, attirée par ses seules sympathies pour une nationalité opprimée, parmi elle il est des hommes qui couvent des intentions secrètes : pression sur l'Assemblée, affaiblissement de la représentation nationale, domination des clubs, renversement du Gouvernement, triomphe de certaines théories, anéantissement de la République par l'anarchie, intrigues des agents étrangers, nécessité de créer des sauveurs de l'ordre, toutes les passions hostiles, les ambitions coupables, les pensées dissolvantes se voilent d'un senlimcnt élevé et généreux pour enfanter le chaos.
Le cortège s'avançait vers la Madeleine ; et ceux qui le dirigeaient, dont le but apparent était le dépôt d'une pétition, n'avaient pas de pétition ! Ayant vainement attendu celui qui devait en achever la rédaction^ se trouvant dans cet extrême embarras de n'avoir rien à présenter à la barre, Huber avait prié M. Dandureau, vice-président du Comité centralisateur, de réclamer la pétition de M. Raspail, déjà déposée à la tribune par un représentant. M. Dandureau avait expédié un jeune homme à M. Raspail, dont le club s'était groupé à l'arsenal; et M. Raspail, porteur de sa pétition, avait pris une voiture pour reprendre à la Madeleine la tète (le l;i colonne. Ce n'est pas là l'incident le moins étrange de cette étrange journée.
A la Madeleine — midi un quart — il y eut une halte. Des colloques s'établissent. L'abbé Chàtel, monté sur un banc, pérore et excite. Les amis de Longepied, survenus, s'épuisent en efforts pour obtenir (juc le cortège s'arrête là et n'envoie que des de-
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légués à rAsspnibli'c'. Ils ne sont pas écoulés. Cependant quelques-uns expriment l'intention de stationner à l'Obélisque. D'autres persistent à exiger les honneurs de la séance ; les plus exaltés aspirent toujours à susciter, sans l'avouer, une conflagration générale,
La multitude encombrait la place de la Concorde. La colonne reprend sa marche, à pas serrés, proférant toujours les mêmes cris : Vive la Pologne! vive la République! Au moment où elle débouche par la rue de la Concorde, sur la place — midi et demi — les mille gardes nationaux de la 1'* légion, commandés par M. Bourcard, débouchaient par la rue des Champs- Elysées. Soudain, une partie du cortège se détache, se précipite devant le bataillon, lui ferme le passage, l'enveloppe, l'apostrophe, tandis que la tête de la colonne s'élance vers l'obélisque.
M. Bourcard voit la place inondée par une foule immense, des tentatives de désarmement, vigoureusement repoussées par les gardes nationaux. Que doit-il faire ^ tenter de s'ouvrir un passage, baïonnettes en avant, jusqu'au poste qui lui est assigné sur le pont? commencer la lutte? prendre cette initiative douloureuse? ses ordres vont-ils jusque-là? Il ne le pense pas, et il dirige son bataillon au pas de course, par les Champs- Elysées et le pont des Invalides, et va se former en rangs compacts devant le nouvel hôtel des Affaires étrangères.