COMMISSION KX KC IT I \ I
La colonne lancée a dépassé l'obélisque et atteint le poiil. Là, devant elle, sont les 300 hommes de la 4^ légion. Par un mouvement spontané, elle les entoure, les pousse, se glisse dans les rangs. Vainement les officiers l'interpellent, réclament, menacent; leurs voix se perdent dans le lumulte. Froissés, cernés, ils offrent vainement de laisser passer une députation. Les clameurs seules répondent : A l'eau! à bas les baïonnettes ! La pression est plus forte que la résistance. La colonne déborde, entraînant avec elle le commissaire de police Bertoglio, qui a inutilement essayé de parlementer.
Les gardes nationaux, demeurés impuissants parleur petit nombre, le capitaine de la 2" compagnie du 1" bataillon donne le signal delà retraite; les autres suivent et retournent au point de départ.
Après la retraite de la garde nationale , les deux compagnies de la garde mobile, rangées sur les trottoirs, surprises, regardent s'écouler la foule, sans })Ouvoir la contenir.
Cette foule, qui, en ce moment, se répand comme un torrent sur la place et sur le pont, est très-difilcile à évaluer. Les rapports et les journaux du temps énoncent des chiffres bien différents : trente mille et .soixante mille. Il est à [)résumer que la vérité n'est ni au-dessous ni au-dessus.
Cette masse affluait (hnan! ]o palais à l'instant
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011 les qiiairo ('(Mits hommes de la 10'' l('gion prenaient {losilioii (levant la lirillc en face le pont. — Midi trois quarts.
Là, même froissement de la foule et de la garde nationale, même tumulte, mêmes clameurs, attaque et résistance semblables, mêmes tentatives, mêmes menaces! La foule presse la foule; et la pression devient irrésistible. Les premiers sont acculés aux grilles par ceux qui suivent. Les chefs se heurtent à la porte qui vient d'être fermée par les ordres des questeurs, MM. Degousée et Bureaux de Pusy. Le général Gourtais, à cette porte de la grille, cherche à contenir et à parlementer.
Le bruit a retenti jusque dans l'Assemblée. Les membres de la Commission executive, MM. Lamartine, Ledru-Rollin et Marie, suivis de plusieurs représentants, MAL Clément Thomas, Lacordaire, etc., accourent sur les degrés du péristyle. Ils sont saisis par cet aspect à la fois grandiose et pittoresque de toute foule immense répandue sur un vaste espace. Pour me servir de l'expression de l'un d'eux : c'était une mer de têtes qui s'étendait jusqu'à la Madeleine. Lamartine veut parler; des cris de : A bas Lamartine! bientôt comprimés, témoignent des divers sentiments qui inspirent les agitateurs. Il parvient à faire écouter quelques chaleureuses exhortations. M. Ledru-Rollin essaie à son tour de calmer les esprits ; et sa voix populaire invoque le respect dû à la souveraineté et à la représentation nationale. Efforts inutiles! S'ils réussissent à jeter quelque hésitation dans le cœur de ceux
infi COMMISSION E\K Cl TIVE.
qui, les plus rapprochés, peuvent les entendre, les plus exaltés, enflammés, excités par la proximité du but, n'en sont que plus ardents et plus audacieux. Ils s'abattent contre les grilles qu'ils semblent vouloir briser, redoublent leurs cris : A bas les baïonnettes ! et tentent de désarmer quelques gardes nationaux qui commencent à se troubler. Ils adressent les mêmes cris aux gardes mobiles placés sur les marches derrière la grille d'entrée. Déjà les plus hardis montent à l'escalade.
Il est un moyen qui, l'avant-veille, a été couronné d'un plein succès, c'est l'admission, dans la salle des Pas-Perdus, des délégués porteurs de la pétition. De l'avis de MM. Ledru-Rollin et Marrast et d'un grand nombre de représentants, il faut y recourir. Par cette admission, on peut espérer de calmer l'effervescence, de détourner l'orage, d'épargner à la France le désastre, la honte d'une violation de l'Assemblée. Le général Gourtais, malgré les questeurs, prend sur sa responsabilité de faire cette concession pacifique et donne ordre aux gardiens de laisser entrer seulement une vingtaine de délégués.
Mais, la porte entr'ouverte, Blanqui,Sobrier, Flotte^ Lacambre, Laviron, Pujol se précipitent, suivis d'une cinquantaine d'individus, qui se glissent avant que la porte soit refermée. Une trentaine des plus violents franchissent les murs du jardin.
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Le questeur, M. Degousée, commande aux gardes mobiles de charger les armes. Mais c'est la première fois que les gardes mobiles, lous enfants de Paris, se trouvent face à face avec le peuple. Malgré les exhortations des officiers, ils hésitent. Quelquesuns, joyeux du bruit, s'amusent de celte scène tumultueuse, sourient au désordre, sans en calculer les tristes conséquences. D'autres, se sentant dans leur élément, mettent la baguette dans leurs fusils. La {tlupart cependant semblent disposés à obéir. Le général Courtais voit cette situation douteuse et craint un désarmement volontaire ou une collision sanglante. Il recule devant l'horreur d'une guerre civile. Il ne croit pas la masse animée d'intentions hostiles. Il pense que la manifestation doit s'éteindre comme les manifestations antérieures, si le combat ne s'engage pas, et pour éviter le combat, pour satisfaire à ce qui lui parait la nécessité du moment, il cède aux cris de la multitude et ordonne de remettre la baïonnette dans le fourreau. Le commandant Bassac ne veut pas exécuter l'ordre s'il ne lui est donné par écrit. Le général trace ces mots au crayon sur le calepin de M. Bassac : « Il est ordonné au commandant de faire remettre les baïonnettes. »
L'officier d'état-major, M. Martinet, au milieu des quatre cents gardes nationaux de la 10'' légion, les voyant enveloppés et sur le point d'être désarmés, mù par le même sentiment, donne le même ordre. Les deux mouvements se succèdent presque immédiatement. Les clameurs se transforment en acclamations. Les
IfiS CO.MMISSKt.N KXÉCrTIVK.
cris de : \ ivc la mobile! Vive la Réfuiblique! retentissent. L'olfervescence s'apaise, les tentatives de violence contre la garde nationale cessent à l'instant.
Mais, dans cette masse roulante et fiévreuse, qui devient de plus en plus compacte et dont le flux et le reflux varient sans cesse, ragitation, le délire renaissent rapidement. La grille, ouverte à M. Raspail, porteur de la pétition, est de nouveau franchie par un certain nombre de meneurs.
La foule, qui a tourné par la rue de Bourgogne, trouve toutes les portes closes, enserre 200 gardes nationaux du 3' bataillon de la 10* légion qui se croisaient avec elle, se répand .<ur la place, court s'entasser devant les colonnes à soubassement de la façade et s'abat sur la grille d'entrée. Derrière ces colonnes et cette grille, pour arrêter cette irruption redoutable, une cinquantaine de gardes nationaux du poste, réduits à agir individuellement, répugnant à employer la baïonnette, repoussent, de la crosse de leurs fusils, l'escalade, l'ascension et le bris de la grille.
Le général Courtais, prévenu du danger, s'éloigne du quai et accourt, suivi de MM. Thénon et Etienne Arago. Il espère encore, jtar un appel au patriotisme et à la raison, maîtriser et calmer la nuillitude. Il se sert d'une chaise et d'une table j^our gravir le soubassement. Là, soutenu [tar un garde national, il jette, d'une voix émue, ces paroles coupées : u Respect à la
(.IIMMIIIK rUATUlKMK. H.O
représentation nationale! (3n fera droit à votre; pétition ! Elle e^era cntendnc par l'Assemblée! Mon devoir est d'onipiV-her ronvaliisseraent de l'Assemblée!... » Il n'obtient que des murmures. Tandis qu'il parle, à ses pieds, quelques individus, portés les uns sur les autres, échelle vivante, tentent l'escalade du soubassement dont le sommet est à deux mètres du sol. Un ouvrier, vêtu d'une blouse blanchâtre, dans cette audacieuse tentative, tombe sur un artichaut de fer, se blesse, pousse un cri de détresse; ému, le général le soulève, n'a que le temps de l'arracher à cette torture, et tombe à son tour, culbuté, maltraité par les envahisseurs, sur M. Ktienne Arago, qui, avec M. Gouaux fils, le soutient et le relève.
En ce moment, la porte principale, ou fléchissant sous la pression de la foule, ou franchie et ouverte, la multitude se précipite. Vainement les gardes nationaux, aidés de quelques ouvriers invoqués par eux, s'efforcent de barrer le passage à la masse, le bruit d'un coup de feu involontaire exaspère les envahisseurs. Leur colère, leur fureur s'exhalent par ces cris insurrectionnels : « On nous trompe! Il faut en finir! Il faut balayer tout cela! On veut nous massacrer! » Les gardes nationaux montrent leurs fusils sans baïonnettes et non chargés. Ce geste suffit pour empêcher la lutte, mais non l'envahissement.
Les premiers qui ont pénétré se perdent dans les couloirs, parviennent jusqu'aux tribunes et s'y entassent avec fracas. Parmi ceux qui ont forcé l'entrée se trouve Huber, l'instigateur, agent mystérieux de l'inconnu,
qui, la veille, protestait sur sa tête des intentions pacifiques de ses adhérents.
Il est une heure.
Dans la salle des Pas-Perdus, un certain nombre de personnes, attirées dès le matin par la curiosité ou par l'intérêt de la séance, sollicitaient de représentants amis la faculté d'entrer dans des tribunes réservées, lorsque les premiers délégués des clubs introduits par la grille du quai pénétrèrent dans cette salle. Isolés de la foule, dispersés tout d'abord, saisis d'une certaine indécision, retenus par un certain respect, ces meneurs vinrent se heurter à la porte du couloir qui conduit à la salle des délibérations. M. Hingray, représentant, colonel de la dixième légion, se plaçant résolument à/cetle porte, leur en interdit l'entrée. Soutenu par M. Antony Thouret, par un garde national de faction, M. Delahochc, et par deux ou trois ouvriers, il offrit à leurs tentatives réitérées une résistance opiniâtre. M. Antony Thouret, vieux républicain, s'écriait avec exaltation : « Malheureux ! vous violez l'Assemblée nationale! vous flétrissez le suffrage universel! vous tuez la République ! » Ces efforts réunis retinrent assez longtemps les délégués à cette porte, jusqu'au moment où M.Xavier Durrieu vint chercher les porteurs de la Pétition pour les intr(Mluiro dans le douzième bureau. L'envahissement de la salle des séances, [lar d'autres issues, était déjà un fait accompli.
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Tandis que MM. Hingray et. AntODy Thouret s'opposaient, avec une persistante énergie, à l'introduction des délégués, M. Lamartine, dont l'intervention avait malheureusement échoué à la grille du quai, se trouvait au milieu d'un groupe, interpellé par quatre chefs de clubs. L'un d'eux, de vingt-cinq à trente ans, barbe noire, taille haute, figure belle et expressive, l'aposfropha en des termes recueillis par un sténographe de la Chambre, M. Sigismond Sklower, témoin de cette scène signiûcative.
« Citoyen Lamartine ! nous venons pour lire à l'Assemblée nationale une pétition en faveur des Polonais. Nous voulons un vote immédiat ! Sinon, malheur à vous ! bientôt nous crierons qu'il est trop tard.
{f M. Lamartine répondit avec calme, gravité, la figure impassible : Citoyens, le sentiment qui vous a poussés à venir jusqu'ici pour exprimer vos vœux à l'égard de la Pologne est un sentiment noble, d'autant plus généreux que vous oubliez vos propres misères pour songer à celles de vos frères de Pologne. Ce sentiment qui anime votre cœur fait vibrer le mien à l'unisson du vôtre et croyez que nos sympathies pour ce peuple sont aussi fortes, aussi sincères que les vôtres. Remettez-moi votre demande et je la transmettrai à l'Assemblée nationale.
« Le jeune homme qui interpellait M. Lamartine lui réi)iiqua d'un air hautain : Citoyen Lamartine, nous
172 COMMISSION EXF.r.lTIVE.
vous admirons tous comme poète, mais vous n'avez pas notre approbation comme homme politique. Nous perdez la Pologne par vos hésitations, vos tergiversations et vos moyens dilatoires.
« Un autre délégué, un homme de quarante à quarante-cinq ans, la figure empourprée, ayant l'air fort exalté, s'approcha de M. Lamartine et lui dit : \'otez })our la liberté de la Pologne ! ou vous êtes perdus ! nous entrerons dans la salle.
« Non ! vous n'entrerez pas. Un décret voté par l'Assemblée nationale nous défend de vous y laisser pénétrer. Vous passerez sur mon corps ou vous n'entrerez pas!
« Nous entrerons, malgré vous, malgré tout le monde. Nous sommes les maîtres ici, nous appartenons au peuple souverain ; vous n'êtes que nos commis. »
Ce colloque fut brisé par la foule qui commençait à pénétrer de toutes paris. * , •
Le général Courtais renversé, foulé aux pieds, après s'être dégagé, rcntrail, le désespoir au cœur, sa parole non écoutée, ses ordres non e.xécutés. Sous le poids d'une responsabilité terrible, atTecté dans tous ses sentiments de lépublicain, de citoyen et de soldat, il se voyait attiré dans un abîme. Il épanchait les tristesses, les douleurs de son âme auprès de M. llingray en lermes émouvants : « Colonel ! l'Assemblée est envahie. Je suis un lionimo perdu, déshonoré. ^^ Il était errant.
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hésitant, ne sachant [fins ce qu'il lui était possihle de faire. Seulement il avait toujours cette idée fixe : Eviter à tout prix l'effusion du sang et la guerre civile.
M. Raspail, à son cnirée par la grille du quai et ne connaissant pas le palais des députés, avait monté les marches du Péristyle et était parvenu dans une salle, alors le dix-huitième hureau. 11 fut sur le point de reculer et de se retirer à l'aspect d'individus, hien vêtus, saccageant, hurlant, hrisant les glaces, dansant sur les tables. Son esprit soupçonneux réagissait sur luimême ; il se demandait s'il n'était pas entraîné dans un gouffre d'anarchie, par l'inconnu. Affecté, révolté, il leur cria « que c'était une chose indigne; que, s'il fallait être républicain à ce prix, il ne voudrait pas l'être.» Il requit des officiers de la garde mobile de faire cesser cet abominable désordre. Et pourtant, lui-même, après avoir hésité, il se dirigea vers la salle des séances et y pénétra, lorsque la salle était déjà envahie.
CHAIMTKE (iXQUIÈMI-:.
Ouverture de la séance. — Iriter|ieII;itions sur l'Ilalie. — Récit du Moniteur — Scènes à l'extérieur de la salle des séances. — Barbes, Albert et Louis Diane parient au peuple, à une fenêtre de la cour. — Efforts vains de MM. Lamartine, Ledru-Rollin et Marie. — Échos de l'intérieur au dehors. —Le peuple et les troupes en présence. — Récit de M. Clément Thomas. — Hésitations à employer la force. —M. Flocon, inquiet, prévient MM. Tascherenu et Sonard. — Marrast menacé. — P.ir crainte de la fiuerre civile, M. Courtais donne un contre-ordre de rappel. — Les ordres de rappel donnés par M. Garnier-Pagès ont été reçus et aussitôt exécutés. — Leur transmission immédiate par le chef d'état-major. — Mouvements des légions et de la garde mobile. — M. Garnier-l*a^ès veut marcher au secours de l'Assemblée. — Observations de M. Arago; ils attendent. — Réaclioii des chefs chibisles contre la violence de l'envahissement. — Attitude ferme des représentants. — Lfl'orts du bureau pour faire sortir la foule. — Rhinqui est dépassé. — Ovation de Louis RIanc.
Le président avait ouvert la séance — midi un quart — au milieu des préoccupations des représentants qui venaient des salles de conférence, où les conversations avaient été vives et animées. Les rumeurs, premiers souffles de l'orage, avaient circulé, mais on ne redoutait aucun danger sérieux.
Après le dépôt de plusieurs pétitions en faveur de la Pologne par MM. Tracy, Edmond Lafayette, Bousigue, WoloAVski, et la déclaration d'option de rcpré-
i76 CIIAI'ITUK ClNQL'IKMi:.
sentants élus par plusieurs collèges, l'Assemblée avait passé à son ordre du jour : interpellation sur les affaires d'Italie.
Le citoyen d'Aragon, partisan constant de l'expulsion totale des Autrichiens de la Péninsule, avait demandé quelles étaient à cet égard les intentions du Gouvernement.
Le ministre des affaires étrangères avait développé ces principes du droit éternel, nouveaux dans la diplomatie : en vertu de la souveraineté du peuple, chaque peuple a le droit de disposer de son sort, de son organisation, de lui-même; la France n'aspire à aucune conquête, et il faut sur ce point rassurer l'Europe; la France doit attendre, l'arme au bras, l'appel des nations pour assurer en commun l'œuvre divine de l'émancipation des peuples. Il avait terminé par ces mois : « Les traités de 1814 et de 1815 n'existent plus, (Assentiment.) La carte de l'Europe^ telle que ces traités odieux l'avaient faite, est aujourd'hui une lettre morte; mais ce n'est pas à nous seuls de la refaire. Ce serait une usurpation ; et nous ne voulons d'usurpation d'aucune sorte, même à notre profit. (Très-bien.) C'est à la souveraineté européenne de prononcer. »
M. d'Aragon avait répliqué : qu'il savait bien que l'Italie n'avait pas réclamé l'intervention de la France et qu'il louait le Gouvernement de ne pas être intervenu malgré l'Italie. Mais il désirait seulement savoir si le Pouvoir exécutif était prêl pour le jour où la h'rancc^ serait appelée.
COMMISSION KXKCl Tl\ K. 177
M. Lamarline avait demande de ne répondre qu'aprés les interpellations sur la Pologne, afin d'entrer à fond dans l'ensemble des relations étrangères.
M. Wolowski était monté à la tribune et avait à peine commencé son discours, lorsqu'il fut interrompu à plusieurs reprises par les premiers bruits du dehors, qui répondaient comme un écho à ses paroles et semblaient les soutenir par un refrain lointain. -,
L'histoire exige ici le récit même si palpitant du Moniteur :
(( Le citoyen ]yoIowski : « Citoyens représentants, jamais peut-être question plus grave et plus solennelle n'a été soulevée devant vous, que celle que je dois présenter maintenant : elle peut porter dans ses plis la paix ou la guerre. !
« Soyez certains que je n'oublierai, dans les paroles que j'ai à vous adresser, aucun des devoirs que m'impose une réserve qui sera le résultat de ma position personnelle dans celte question.
« Je ne me dissimule point les difficultés du problème, et cependant je l'apporte avec confiance devant vous, car je crois que toutes les idées, que toutes les pensées sont à l'unisson sur cette grande question. Je ne ferai à personne dans cette enceinte l'injure de supposer qu'il ne soit pas entièrement dévoué, fortement dévoué à la cause de la Pologne.
c( (Pendant que l'orateur prononce celte dernière phrase, des cris de : Vive la Pologne! poussés par le peuple qui s'avance vers l'Assemblée, commencent à se faire entendre daus la salle. Quelques représen-
tants quillenl leurs places pour aller voir ce qui se passe) '.
« Un représentant, de (sa place et avec énergie) : Le devoir de l'Assemblée nationale est d'être à son poste dans une circonstance aussi grave que celle-ci. (Mouvements divers.)
« Le citoyen Wolowski : La France, citoyens, est le cœur des nations : elle sent en quelque sorte en elle les pulsations de l'humanité tout entière...
« (Les cris du dehors redoublent de force.)
« La France ne craint pas la guerre; la France, avec son armée de 500,000 hommes, avec la garde nationale, qui est le peuple tout entier, ne craint pas la guerre, et c'est pour cela qu'elle peut tenir aux nations un langage ferme; c'est pour cela qu'elle peut imposer sa pensée, son idée, sans recourir à ce qui devait être la dernière raison de la monarchie.
« La France, i)ar sa force, que personne ne peut contester, la France usera de cette politique véritablement républicaine, qui;, avant tout, a confiance dans la puissance de l'idée, dans la puissance de la justice.
« (De nouveaux cris se font entendre.)
« La question polonaise n'est pas seulement, comme on voudrait quelquefois le faire supposer, une question chevaleresque. Dans la question de Pologne, la raison confirme ce que le cœur inspire. Le peuple, avec un instinct admirable, a été droit au nœud de la question; il a parfaitement compris que, dans la res-
' I.aniarlinc à l,('iln:-Uolliii, I.iicoi-dnirc, Tlnunas. Mi.li :i i.
CM AITI UK CINni li:Mi;. 171)
launitit)!! de la l'ologne, se reiiconlrera l'assise la plus forme de la paix et de la liberté de l'Europe entière. (On entend des cris au dehors de la salle. I^oraleur s'interrompt.)
« Voix nombreuses : Continuez! continuez!
(c Le citoyen président -Vous voyez quelle est l'intention de l'Asscniblée.
« Le citoyen Wolowski : Je dis que la pensée populaire a admirablement saisi le nœud de la question, et l'a résolue en liant l'idée de la résurrection de la Pologne à l'idée de la liberté.
a En effet, le rétablissement de la Pologne est la seule garantie d'une paix durable et de l'émancipation définitive des nations.
(( Le monde a compris quelle a toujours été la destinée glorieuse de la Pologne, la mission à laquelle elle s'est toujours dévouée.
« Lorsqu'elle était vivante, la Pologne était le bouclier de la civilisation et du christianisme; et lorsque, après le partage, on a cru l'avoir tuée, alors qu'elle
n'était pas morte, qu'elle sommeillait seulement
(Une rumeur terrible interrompt l'orateur.)
« (Le citoyen Degousée, questeur, arrivant de l'extérieur, s'élance à la tribune.)
« Un représentant (au bas de la tribune) : Ne faites pas une scène ridicule.
« Le citoyen Degousée : Par votre décret relatif à la sûreté de l'Assemblée, vous avez donné le commandement nécessaire pour la sûreté de l'Assemblée au président et aux questeurs.
i^o COMMISSION exécltivl:.
« Contrairement aux ordres donnés par les questeurs, le commandant en chef de la garde nationale a exigé que la garde mobile remît la baïonnette dans le fourreau. (Violents murmures.)
« Un représentant : La salle est envahie.
« Un antre représentant : Qu'on mande le commandant à la barre!
« (Les citoyens Larabit et Clément Thomas demandent la parole. Une vive agitation règne dans l'Assemblée.)
(( Le citoyen Clément Thomas : Une masse considérable de peuple, mue par un sentiment de sympathie pour la Pologne, est venue aujourd'hui envahir l'Assemblée nationale, dans l'intention de vous soumettre une pétition.(Vive interruption.) Je n'ai pas l'intention d'examiner ici si l'on aurait dû laisser approcher jusqu'aux abords de l'Assemblée cette foule de peuple.
« (En ce moment^ des individus pénètrent dans les tribunes })ubliques, où ils agitent des drapeaux et poussent des cris de : Vive la Pologne!) '.
« Le citoyen M are se al : h' Assemhlée a été violée; il n'y a plus de liberté ici.
« Voix nombreuses : Citoyen président, faites évacuer les tribunes. C'est votre droit.
« Le citoyen Aug. Avond: Ecoutez Clément Thomas.
« (Le citoyen Barbés s'élance à la tribune.)
« Plusieurs voix : Clément Thomas, ne cédez pas la parole.
' I liiMiro .') Illimités.
CIIAI'ITUK CINQLIIEMK. \^\
« Le citoyen Dupin : Il faut qu'on donne le commandement à Clément Thomas.
a (Le citoyen Barbes et le citoyen Clément Thomas occupent en même temps la tribune.)
« (Un grand nombre de représentanls s'approchent de la tribune et engagent le citoyen Clément Thomas à ne pas abandonner son droit de parole.)
« Le citoyen Lacrosse^ s'adressant au citoyen Barbes : Vous n'avez pas la parole! C'est une indignité!
« Le citoyen Avond, s'adrcssant également au citoyen Barbes : Vous n'avez pas la parole. Dans l'intérêt de la dignité de l'Assemblée, n'usurpez pas un droit qui ne vous appartient pas.
ce Le citoyen Barbes : Citoyens, c'est dans votre intérêt à tous.
« Le citoyen Lacrosse : Nous n'avons pas besoin de votre protection '.
« Le citoyen Clément Thomas: L'Assemblée nationale doit protester contre la violation indigne dont elle a été l'objet. (Oui! Oui!)
« (Après la protestation du citoyen Clément Thomas contre l'indigne violation dont l'Assemblée était devenue l'objet, une foule de citoyens apparaissent dans les tribunes hautes du fond, agitant des drapeaux sur lesquels sont inscrites diverses devises. Une agitation trésvive se manifeste parmi les spectateurs. Les dames poussent des cris d'effroi. Les tribunes sont entièrement envahies. Bientôt les citoyens se laissent glisser le long
' Les huissiers viennenl cherclier M. Barbes. — Voir, plus loin, la scène de la fenêtre.
1>!2 COMMISSION i:XF.rrTlVK.
des galeries et descendent dans la portion de la salle réservée aux représentants. C'est ainsi que l'enceinte se trouve en peu d'instants occupée par le peuple; ce n'est que plus tard ' que les portes, ouvrant directement dans la salle, ont été enfoncées et ont donné accès à de nouvelles masses populaires.
a (Le président fait des efforts inutiles pour rétablir l'ordre et le silence. Il se couvre un instant, mais se découvre bientôt après. :
« Le citnijen MoniroJ : Ici ceux qui auraient peur et ceux qui voudraient faire peur seraient également coupables.
(f II faudra passer sur nos corps avant d'arriver à cette tribune. Vos violences seraient un appel aux départements et un commencement de guerre civile.
« (A ce moment entrent par les portes de la salle un ^rand nombre de clubistes. A la tête des nouveauxvenus on remarque MM. Sobrier, Blanqui, Raspail et plusieurs cbefs de Clubs '.)
c( Le citoyen Louis Blanc : Mes amis, si vous voulez que la pétition que vous avez apportée puisse être discutée dans l'Assemblée nationale et avec le sentiment qui vous anime tous, je vous demande du silence, afin que le droit de pétition soit consacré, mais afin qu'il soit dit aussi que le peuple est calme dans la force, et que sa modération est la plus grande preuve précisément de sa force. (Bravo ! bravo ! ;
• Exiilicition du retard caiisi' par la résislanoe ilc M. Hingray, à l"ontrée des déléjini's dans la salle des Pas Perdus. - .! heures 5 iiiimiles.
niAi'iTiU': (:iNQun:ME. \h2
« \ Cuillczcloiic, mes amis, faire un iiislanl de silence, afin que la pétition soit lue et qu'on ne puisse pas dire que le peuple, en entrant dans cette enceinte, a violé par ses cris sa propre souveraineté. (Bravo ! bravo ! j
(( Le citoyen Raspnil, non représentant, à la tribune : Citoyens, nous venons au nom de deux cent mille citoyens, qui attendent à votre porte... (Vives réclamations sur les bancs de l'Assemblée.)
« Le citoyen d'Adehwœrd : En vertu de quel pouvoir le citoyen Raspail prend-il la parole dans une assemblée où je m'étonne de le voir? Je proteste contre ce qu'il peut avoir à dire.
« Voix nombreuses, au pied de la tribune ; A la porte les interrupteurs !
« (Des interpellations nombreuses s'établissent entre le représentant Louis Blanc et plusieurs citoyens qui sont montés à la tribune.
« Un délégué d'une corporation des ouvriers monte debout sur la tribune.
« Le tumulte est extrême.
« Le citoyen Corbon vient se placer auprès du presi dent, l'un et l'autre font des efforts pour apaiser le tumulte, mais le bruit ne fait qu'augmenter.
« E.-V. Raspail commence la lecture d'une pétition.)
« Le citoyen Milhoux : Je m'oppose à la lecture; vous n'avez pas le droit de lire une pétition à la tribune. (Nouveau tumulte.)
« Un membre des Clubs : A la porte ceux qui voudraient empêcher la voix du peuple de se faire entendre!
« (F. -Y. Raspail,, après être resté longtemps à la tri-
i%\ COMMISSION KXECrriN K.
bune avant de pouvoir se faire entendre, finit par lire la proclamation déjà connue.)
« Tout le peuple : \'ive la Pologne ! vive l'organisation du travail !
(( Plusieurs citoyens : Où donc est le citoyen Blan- (|ni. La parole esta Blanqui, nous voulons Blanqui !
« Le citoyen Montrol : Je n'ai point entendu, je n'ai point voulu entendre les pétitions qui vous ont été lues à cette tribune. Envoyé ici par le peuple, je ne voterai jamais, je ne délibérerai jamais que dans la plénitude de mon droit et de ma liberté,
a Un représentant : L'Assemblée ne peut délibérer quand elle e.st envahie.
(( (Un grand nombre de représentants se lèvent pour ajipuyer cette motion.)
ce Voix clans la foule : Qu'on délibère immédiatement.
« Antres voix, au milieu du bruit : Il y a des ennemis du peuple parmi les représentants : ils ne veulent pas qu'il parle.
« Le citoyen Président : La pétition a été déposée sur le bureau; l'Assemblée nationale... (Interruptions nombreuses.)
« Voix du peuple : Nous voulons une décision immédiate !
« Le citoyen Président : L'Assemblée nationale a votre pétition; elle s'occupait, lorsque vous êtes entrés, du sort de la Pologne.
« Je vous invite à sortir pour (]uc l'Asseuiblée nationale pui>se immédiatement traiter celte grave question.
(.IIAi'ITUi; CINoriKMi:, 185
« Voix du peuple : Nous ne voulons [lus ullrndrc. Un décret ! un décret !
« (En ce monient Blanqui arrive près de la tribune, mais celle-ci est occupée par plusieurs orateurs qui se la disputenl.
« On entend les cris : « Laissez parler le citoyen Blanqui ! »)
« Le citoyen Huber, non représentant : Laissez le peuple défiler devant vous, et il se retirera ensuite avec calme et dignité,
(( Le citoijen Barbes : Citoyens, que l'Assemblée des représentants du peuple prenne en considération la pétition qu'on vient de lui apporter, qu'elle déclare qu'elle s'associe au vœu du peuple, et que, par conséquent, le peuple de Paris a bien mérité de la patrie.
« Un homme en blouse : Les provinces sont avec nous.
« Le eitoyen Barbes : Que l'Assemblée nationale s'associe au vœu que vous venez d'exprimer
« (Les cris de Vive J5«r&ès / partent des tribunes et des groupes qui se trouvent mêlés aux représentants.)
« Un chef de bataillon de la garde nationale : Citoyens, il faut que l'Assemblée soit libre.
« Le citoyen Barbes: Citoyens, vous êtes venus exercer votre droit de pétition; ce droit de pétition^ vous avez bien fait de venir l'exercer ; il vous appartient, et désormais il ne peut jamais vous être contesté. (Applaudissements parmi les assistants.)
« Maintenant le devoir de l'Assemblée est de prendre en considération la demande que vous avez faite ; et comme le vœu que vous exprimez est positivement le
t«8 COMMISSION EXÉCITIVK.
vœu de la France, l'Assemblée aura à décréter ce que vous demandez.
« Voix nombreuses : Oui ! oui ! immédiatement.
«. Un des assistants : On attend la réponse ; dépéchez-vous !
« Un chef de bataillon de la garde nationale : Il faut pour cela que l'Assemblée soit libre. (Exclamations.)
0 Le cito]fen Barbes : Citoyens , je disais que
l'Assemblée avait entendu votre pétition
« Citoyens..., écoutez-nous! vous êtes venus exprimer vos vœux à l'Assemblée ; l'Assemblée les a entendus ; il faut qu'elle y fasse droit ; mais, pour qu'elle ne semble pas violentée, il faut, dans ce moment-ci, que vous vous retiriez. (Non ! non ! non !)
« Un citoyen : Au nom de la majesté du peuple, je demande le silence. Le citoyen Blanqui demande la parole; écoutez-le.
« Adolphe Blanqui, non représentant: Citoyens représentants, le peuple demande... que l'Assemblée nationale décrète, sans désemparer, que la France ne mettra l'épée au fourreau que lorsque la Pologne tout entière sera reconstituée dans ses vieilles limites de
« Le peuple connaît les obstacles qui doivent s'opposer aux armes françaises; mais il compte que l'Assemble nationale se souviendra de la gloire de sa devancière; qu'elle ne craigne pas d'affronter la mauvaise humeur de l'Europe; elle sait que, devant sa seule volonté, fermement exprimée et appuyée d'une armée française sur le Hliin. tous les obstacles que la diplo-
(.MA IM I l;i: CINU' II.MK. 1R7
matie poiii-rail lui oiiiioscr (omberonl (l'eiix-iiK'iues, afin que raucienne Pologne, la Pologne de 1772 (le peuple se rappelle cette date), la Pologne de 1772 (bravos et applaudissements du peuple) soit rétablie dans ses limites...
« Ces cris que l'Assemblée entend d'ici, et qui peutêtre lui paraissent menaçants, ne sont que des cris de Vive la Pologne !e[ ils se changeront en acclamations en son honneur dés l'instant où l'Assemblée nationale aura prononcé la phrase sacramentelle que le peuple attend, qu'il attend, citoyens, et que vous lui donnerez, f Oui ! oui !)
« Tous les partis, citoyens, ne l'oubliez pas, sont d'accord pour cette grande œuvre. Ce n'est pas ici un parti, une fraction de parti qui vient vous parler, c'est le peuple tout entier, le peuple parmi lequel il y a des divisions sans doute pour les questions, mais qui est toujours unanime pour la question de la Pologne. (Bravos et applaudissements. )
« Dans votre sein, citoyens, pas plus que dans le sien^ il ne pourra se rencontrer de divisions sur un pareil terrain...
(c Citoyens, le i)euple vient aussi vous demander justice; il vient vous demanderjustice d'événements cruels qui se sont passés dans une ville qui est maintenant aux portes de la capitale par la promptitude des communications. Le peuple sait qu'au lieu de panser les cruelles blessures qui ont été faites dans cette ville, on semble prendre plaisir à les envenimer tous les jours, et que ni la modération, ni la clémence, ni la frater-
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nité n'ont succédé aux fureurs des premiers jours, même lorsque les trois semaines se sont écoulées depuis ces sanglantes collisions ; il sait que les prisons * sont toujours pleines; il demande que ces prisons soient vidées. (Bravos et applaudissements dans le peuple.)
« Quelques voix : Justice! justice!
« Adolphe Blanqui, non repi^ésentant.Je demande que^ s'il y a quelqu'un à punir, ce ne soient pas les victimes des massacres, mais leurs auteurs.
« Voilà ce que le peuple assemblé vous demande aujourd'hui.
« Un représentant : Je demande la parole. (Bruyante exclamation dans le peuple.)
« (Le citoyen Ferdinand de Lasteyrie se précipite devant la tribune, et adresse au citoyen Blanqui quelques paroles qui ne peuvent être entendues.)
« Adolphe Blanqui, )io)i représentant: Le peuple demande aussi que vous pensiez à sa misère. Il a dit qu'il avait trois mois de soutîninces à otTrir à la République. Ces trois mois sont bientôt écoulés, et il est possible, il est probable qu'on lui en demandera d'autres.
(( Le peuple réclame de l'Assemblée nationale qu'elle s'occupe instauimenl, sans désemparer, d'une manière continue, de rétablir les moyens de travail, de donner de l'ouvrage et du pain à ces milliers de citoyens qui en manquent aujourd'hui. (Bravo !)
« Le peuple, citoyens, sait fort bien qu'on lui répondra que la première cause de ce manque de travail, ce sout précisément (-«'s inouvements populaires qui agi-
cil Al'IilU'; CINnl'IKMi:. \H'J
tt'iît la place publique cl qui jelleuL la [)erlurbation dans le commerce et dans l'industrie. Sans doute, citoyens, il peut y avoir quelque chose de vrai là-dedans; mais le peuple sait bien par un sentiment d'instinct que ce n'est pas là la cause première, la cause principale de la situation déplorable où il se trouve aujourd'hui. Le manque de travail, la crise commerciale et industrielle datent d'avant la révolution de Février; elles datent de plus loin, elles ont des causes profondes, sociales; ces causes doivent être signalées immédiatement à l'Assemblée : le peuple a vu avec une certaine douleur que des hommes qu'il aimait ont été pour ainsi dire systématiquement écartés des conseils du Gouvernement. (Bravo! bravo!) Gela a ébranlé la confiance.
« Un factieux, sur l'escalier delà tribune: Nous venons ici pour demander et pour consacrer tous nos droits, quels qu'ils soient.
a Plusieurs ciloijetis, non représentants : La Pologne! La Pologne ! Nous traitons ici toutes les questions sociales.
« Blanqui, non rcp?'esen<rt7îf ; Gitoyens... (Le bruit empêche le citoyen Blanqui de se faire entendre.)
« Un homme du peuple, au milieu de l'hémicycle : Silence, citoyens ; dans notre intérêt.
a Blanquiy non représentant : Ge n'est qu'incidemment, citoyens, que cette question du travail et de la misère du peuple a été soulevée ici : je dois vous dire que le peuple ne vient pas ici principalement pour vous occuper de lui; il vient pour vous occuper de la Pologne. (Bravo! bravo!) Il ne peut pas laisser passer
celle occasion sans rappeler à ses représentants que lui aussi est malheureux, et que c'est là un nouveau point de similitude entre le peuple de France et le peuple de Pologne. Mais enfin, citoyens, après avoir parlé un instant de lui, le peuple rappelle votre attention tout entière sur la Pologne ; il vous demande de décréter sans désemparer que la France ne remettra son épée au fourreau qu'après avoir rétabli la Pologne. (Bravo! bravo !)
« Un citoyen, non représetitant, dans la tribune à gauche : Je demande la parole.
« Voix nombreuses du peuple : N'interrompez pas.
« Blanquiy non représentant : Le peuple, avant de se retirer...
« (Le même citoyen, dans la tribune de gauche, insiste et demande la parole.)
« Voix diverses : Descendez.
« (Les cris et le tumulte redoublent.
« Le bruit continue toujours.)
« Le citoyen Ledru-RoUin paraît à la tribune : Citoyens, je ne parle pas ici comme membre du Pouvoir exécutif, car je n'ai pas pu consulter mes collègues. Je parle comme citoyen, je i)arlo comme représentant du peuple. Voici ce que je viens vous demander :
« Vous avez fait entendre vos vœux pour la Pologne, vos vœux pour les misères du peuple ; vous demandez que pour la gloire de la France, il soit pourvu à la défense des Polonais opprimés. Vous demandez, par un sentiment de fraternité, que le peuple de France tende la main au peuple de Pologne.
CIIAPITHi; CiNUlJlliMK. 191
« Voix nombreuses du peuple : Oui I oui ! Vive la Pologne !
« Le ciioijeu Ledru-Rollin : Soyez convaincus que la fibre qui agite votre cœur agite également le nôtre; que pas plus que vous nous ne voulons de peuples opprimés sur la terre.
« Vous avez demandé également que des mesures soient prises pour que le peuple puisse vivre en travaillant.
« Voix nombreuses du peuple : Nous voulons le ministère du travail, l'exécution du décret du 25 février.
a Le citoyen Ledru-Rollin : Vous avez demandé enfin qu'aujourd'hui le rappel ne soit pas battu. (Oui! oui !)
ce Un citoyen, non représentant : Vous avez déjà trahi le peuple le 16 mars dernier; vous vous êtes vanté d'avoir fait battre le rappel.
« Le citoyen Ledru-Rollin : A la révolution du 24 Février vous avez donné la preuve de votre sagesse, de votre prudence... (Violente interruption).
c( Je ne dirai plus qu'un mot. Avec cet admirable bon sens qui caractérise le peuple de Paris, qui ne veut pas être trompé...
« Voix nombreuses du peuple : Il l'est !
« D'autres voix du peuple : Il faut nommer le ministère du travail immédiatement !
« Le citoyen Ledru-Rollin : Avec cet admirable bon sens qui caractérise le peuple de Paris, qui veut des garanties et qui en même temps comprend parfaitement les sentiments de justice et les sentiments de conve-
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nance, vous concevez qu'il est impossible à une assemblée de délibérer, sous peine de se suicider elle-même.
(( Plusieurs voix du peuple : Elle a délibéré le 24 févrir ; elle a proclamé la République !
(Le citoyen Huber, non représentant, monte à la tribune).
« Le citoyen Ledru-RoUin : Je demande que l'Assemblée se déclare en permanence, mais je demande en même temps que vous vous retiriez .>^ur le péristyle. (Oui ! oui ! — Non ! non ! )
(Le citoyen président se lève et s'efforce par tous les moyens possibles de rétablir un instant le silence).
« Plusieurs voix du peuple : Nous demandons le ministère du travail, nous attendons une réponse immédiate.
« D'autres voix du peuple : Retirons-nous !
« Raspail, non représentant : Je ne connais pas pour républicains ceux qui persistent à rester dans l'Assemblée. Mes amis, retirez-vous.
ce Un citoyen, au bas de la tribune. Citoyens, il serait nécessaire, après avoir présenté notre pétition et nos conclusions à l'Assemblée nationale, que nous la laissassions délibérer; après qu'elle aura pris une délibération, vous verrez ce que vous aurez à faire, et si vous devez en appeler à la nation tout entière ; je vous en supplie, retirons-nous un instant.
(( Le citoyen Blanqui, non représentant, à la tribune : Citoyens, donnons l'exemple du calme, nous, les délégués du peuple.
« Un citoyen, non représentant : Je demande que nous
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nous relirions en ordre et avec dignité. Voihi ce que vous devez faire avec drapeau en tèle.
« Un autre citoyen : Citoyens, j'étais à votre tête, et vous devez voir que je suis du peuple. Je vous demande de défiler en ordre. (Bruit et exclamations, )
« Plusieurs citoyens du peuple : Notre devoir est de nous retirer d'ici. L'Assemblée est bien décidée en faveur de ce que nous voulons. Retirons-nous.
« (Depuis la fin de la lecture de la pétition parle citoyen non représentant Raspail, on aperçoit les citoyens Antony Thouret et Gruveilher faisant avec courage et énergie tous leurs eiîorts pour amener la retraite de la foule.)
« [Le citoyen Huher, non représentant, se fait une place à la tribune, il adresse au président quelques mots que nous n'entendons pas).
« Le citoyen président :\ous avez raison, c'est votre devoir, faites évacuer la salle.
« Le citoyen Huber : On m'a donné parole de laisser défiler tout le peuple devant la tribune. Je me ferai tuer sur la place si on ne tient pas cette promesse. J'engage le peuple à se retirer, et nous défilerons tous deux à deux. Il faut que l'Assemblée sache que 300,000 citoyens veillent sur elle.
(( (Le tumulte en ce moment est à son comble, le peuple se jette des tribunes dans la salle.
« Un capitaine d'artillerie, qui est manifestement avec les factieux, monte de force derrière le président et se tient près de lui la main sur son épée et communiquant du geste et du regard avec cinq ou six agitateurs
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furieux qui, placés sur les bas-côtés de la tribune, épient le moindre de ses mouvements. Celui-ci, toutes les fois que des représentants ou d'autres citoyens viennent conférer avec le président, se place entre eux et lui et cherche à écouter ce qui se dit même à voix basse, malgré les efforts du secrétaire général pour l'éloigner. Le bruit des tambours approche;, l'Assemblée entière paraît être sous le coup d'une grave appréhension.
(c Plusieurs députés, qui sont parvenus avec ^teine près du président, l'engagent à lever la séance.
a M. Bûchez résiste énergiquement. Les vice-présidents et les secrétaires sont de son avis.) »
A ce moment, aliii de mieux saisir et comprendre toutes les péripéties qui se développent et s'entrechoquent dans la salle des séances, suspendons le récit des scènes si étranges et si tristes, si pittoresques et si affligeantes de cette foule convulsionnée, pour assister au tableau non moins intéressant et non moins pathétique de ce qui se passe à l'extérieur.
Dans la salle des Pas Perdus, dans les couloirs, dans la cour, sur la place du Palais, dans les rues adjacentes, sur la place de la Concorde, soixante mille hommes se poussent, s'entassent, forment des groupes, pérorent, discutent, se passionnent^, s'irritent, s'apaisent . Ce sont des rumeurs, des cris, des vivats, des impatiences, des empressements, des colères; sensations confuses, infinies. Les uns se réjouissent, les autres
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s'attristent de ronvuhissement de la salle. La masse ne voulait pas que la démonstration aboulil à une violence. Les plus fanatiques, les plus audacieux ont pénétré le plus avant. Les plus modérés sont restés les plus éloignés. Le dci^ré de l'intensité de la fièvre se fait sentir par le plus ou le moins de proximité de l'Assemblée.
Deux moyens peuvent conjurer les périls de l'invasion, ou du moins en atténuer les conséquences : la force, — la persuasion. L'un et l'autre peuvent être employés.
Des garçons de salle, des huissiers, des représentants courent chercher Barbés et Louis Blanc pour apaiser la foule qui les réclame. Seuls ils peuvent exercer sur les clubistes une influence salutaire. Ils ont, la veille, protesté contre la démonstration ; ils doivent engager la multitude à se retirer. M. Barbés cède le premier aux instances qui l'entourent. M. Albert le suit. M. Louis Blanc ne veut adhérer à des sollicitations réitérées qu'après en avoir demandé et obtenu, au milieu du tumulte, l'autorisation de la F*résidence. Les rumeurs les plus violentes sont dans la cour du Palais, à gauche de la porte d'entrée de la place de Bourgogne. Ces trois représentants y arrivent successivement, et, afin de pouvoir s'adresser à la foule, ils s'adossent, sur le soubassement, à l'une des trois fenêtres du premier bureau, au-dessus de l'entrée de
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l'escaliur. Aussitôt leur présence est saluée par des transports d'enthousiasme.
M. Barbés, enivré par la vue de cette multitude haletante, qui, à ses yeux, représente le peuple souverain, l'ânic remplie des souvenirs de la première République, s'abandonne à ce courant qui l'électrise et se livre à l'impulsion d'un mouvement que, la veille, il a combattu. Il a vu Blanqui pénétrer dans la salle. Il redoute sa funeste intluence. Il ne peut se décider à lui laisser prendre la direction de la journée, et il veut sauver la France de ce malheur public. Il se précipite dans l'action. Vainement M. Etienne Arago et quelques autres amis dévoués lui ont crié : ce Barbés! tu te perds! » Ces paroles, au lieu d'éveiller sa prudence, animent son courage. Se perdre pour une cause sainte ! se sacrifier pour le peuple ! c'est le point d'honneur et le bonheur ! Il a voté contre le décret qui défend d'apporter des pétitions à la barre. Il se croit donc libre et dégagé, et il crie au peuple : a Citoyens ! je vous félicite d'avoir reconquis le droit de pétition. Il ne vous sera plus contesté désormais ; je vais, comme en 92 et 93, réclamer pour vous les honneurs de la séance et le droit de défiler devant l'Assemblée ; puis vous vous retirerez avec calme et dignité. »
Ces paroles approbatives soulèvent une tenipè(c d'acclamations.
M. Louis Blanc [trend à son tour la parole^ souvent interrompue })ar de frénétiques applaudissements. Il dit, en substance, (ju'on ne pourrait nier la légitimité de vœux [)orlant sur une plus équitable reparti-
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tion (les fruits du (nivail, sur l'extinction graduelle (1(î la misère; mais que les intérêts sacrés des travailleurs, on pouvait en être certain, ne seraient pas abandonnés j)ar l'Assemblée; ([ne l'éternel honneur de la P»épubliijue serait précisément d'avoir travaillé sans relâche à réaliser le droit de tons an bonheur ; que s'il y avait folie à élever trop haut sur ce point I(> niveau de son espérance, c'était là, du moins, une de ces folies sublimes, auxquelles on était bien pardonnable de dévouer sa vie ; que, du reste, c'était un spectacle très-touchant et très-noble que celui d'un peuple sortant de la préoccupation de ses propres douleurs pour s'occuper des souffrances d'un peuple ami ; que là se reconnaissait le génie essentiellement généreux et cosmopolite de la France ; mais que plus les sentiments du peuple étaient dignes de respect, plus il convenait; d'en présenter l'expression d'une manière (oyale et régulière, M. Louis Blanc termina en conjurant la foule de laisser à l'Assemblée nationale toute la liberté de sa délibération.
Au milieu des trépignements de joie et d'ivresse, on présente un drapeau à l'orateur ; Barbes le saisit, et, placé entre Louis Blanc et Albert, il en salue la foule qui les acclame ; et tous les trois se retirent.
Mais, de leurs discours, les mots qui ont recommandé le respect dû à l'Assemblée s'évanouissent dans l'air; les mots seuls qui reconnaissent et proclament les droits du peuple frappent les oreilles et se gravent dans l'âme de ceux qui écoutent. L'exaltation, au lieu de s'apaiser, croît jusqu'au délire, et la foule se
précipite plus ardente et plus folle sur l'escalier qui conduit à la salle des Pas Perdus.
Dans celte salle, AI. Lamartine soutenait, toujours avec la même énergie, d'incessants assauts, tandis que M. Ledru-Rollin, dans l'intérieur, s'épuisait pour aborder la tribune et obtenir de la foule qu'elle sortit et laissât les représentants délibérer. Les sages exhortations de M. Lamartine étaient tournées en dédain. A ses conseils les meneurs répondaient par des sarcasmes. L'un d'eux, individu de petite taille et vêtu en garde national, lui cria : « Allons! des phrases! toujours des phrases 1 Nous en avons assez comme cela. Ce ne sont plus des phrases qu'on vous demande , ce sont des actes. » Puis des clameurs! M. Lamartine, de plus en plus resserré par la nouvelle invasion, n'échappa au danger d'être étoutfé qu'à l'aide de quelques personnes qui parvinrent à lui ouvrir un refuge dans l'Assemblée. Les efforts de M. Marie n'avaient pas plus de succès. Le flot insurrectionnel montait toujours.
Au dehors du Palais, la situation présentait un double et singulier aspect. La manifestation et la répression étaient en présence. La multitude et la garde nationale, l'arme au bras, ne formaient plus qu'un vaste ensemble, un mélange confus de blouses, d'habits,
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de vestes, d'uuilormcs. Tous attendaient avec avidité et anxiété les nouvelles de ce qui se passait dans le sein de la Chambre. Les affiliés des clubs étaient fidèlement avisés. Chaque parole, chaque fait, chaque incident, les discours de Raspail, de Blanqui, se répercutaient (le l'intérieur à l'extérieur, passaient de bouche en bouche et soulevaient les plaintes ou les approbations, les murmures ou les applaudissements; les expressions les plus blessantes trouvaient de l'écho. L'histoire ne peut recueillir tous ces mots injurieux, prolesques, expressifs, qui sortent de la masse en des crises pareilles. La variété de ce vocabulaire parisien est immense. Cependant, au milieu de ces clameurs, rien n'annonçait des sentiments violents d'hostilité immédiate. L'initiative suprême de la lutte semblait, des deux côtés, par un accord tacite, réservée à l'intérieur de l'Assemblée ; et des tentatives de désarmement avaient complètement échoué. L'intervention de quelques hommes résolus avait suffi pour l'empêcher. Pas un garde national n'avait perdu son fusil.
La garde mobile s'était repliée sur les quais, sous le péristyle et dans le jardin. La 2" légion stationnait dans les Tuileries, la 10° légion sur le quai et la place de Bourgogne, Un bataillon de la S*" s'était arrêté rue de l'Université, dans l'impossibilité d'avancer. Un bataillon de la 6", commandé par MM. Lisbonne et Bonvallet, était parvenu sur la place de Bourgogne alors en pleine effervescence. Un bataillon de la 3% sous les ordres de MM. Fallet et Robert, était devant le Conseil d'Etat; les 1,000 hommes de la r% devant les
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Affaires étrangères; la troupe de ligne, sur l'esplanade des Invalides.
La persuasion échouait; fallait-il employer la force? Vers deux heures, M. Clément Thomas crut que cela était possible. Laissons-le parler lui-même : « Lorsque je vis la tournure grave que prenait l'aspect de l'enceinte, je montai au fauteuil du président et lui demandai l'ordre de faire évacuer l'Assemblée. Je sentais la nécessité de prendre une initiative vigoureuse. Le président me fit observer que la plupart des hommes qui étaient là paraissaient armés, et qu'une collision pourrait devenir excessivement funeste. C'est vrai ! lui dis-je, nous sommes dans une crise trèsgrave, mais ce n'est que par une mesure énergique et décisive que nous pourrons en sortir. Donnez-moi l'ordre que je réclame ! M. Bûchez écrivit alors sur un morceau de papier, qu'il me remit : Citoyen Thomas! je vous ordonne de faire évacuer V Assemblée !
« Je sortis alors de la salle en franchissant la muraille qui sépare le jardin de la cour de Bourgogne. Un ouvrier, qui faisait partie de la manifestation, me prêta même son épaule pour descendre dans la rue. Je trouvai devant la grille un détachement de la 10* légion, commandé par son lieutenant-colonel. Je lui dis de me suivre avec ses hommes dans l'Assemblée. Le lieutenant-colonel voulut obéir, mais son détachement très-faible était littéralement nové dans un tlot de
CHAIMTUF, r.INOriKME. Wi
peuple. Jo vis qu'il ne saurait remplir le but que je me proposais. Je courus à un détachement rie mobiles qui était dans la, cour qui précède celle des Pas Perdus. Je montrai l'ordre dont j'étais porteur à son commandant, qui se dirigea avec moi vers la porte d'entrée. Mais à peine la tête de la colonne eut-elle pénétré dans la salb? des Pas Perdus, encombrée alors d'une foule très-nombreuse, que beaucoup d'envahisseurs se précipitèrent au-devant des mobiles, en leur demandant s'ils avaient envie de massacrer leurs frères. Je vis bien que ce détachement serait encore insuffisant pour repousser la foule énorme qui encombrait non-seulement la salle des séances, mais encore toutes les issues.
« Informé alors, par M. Roger (du Nord), qu'une légion se réunissait en toute hâte à la mairie du 2^ je courus au vestiaire revêtir mon uniforme et je me fis transporter au galop, dans la voiture du ministre des finances, à l'état -major de ma légion pour la ramener. »
Cet épisode, loyalement et simplement raconté, n'est-il pas le meilleur exposé de la situation? D'autres témoignages aussi véridiques vont compléter le tableau.
Les questeurs, qui avaient reçu du président pleins pouvoirs pour agir et qui^ au début, avaient voulu repousser, par les baïonnettes, l'envahissement, déli-
202 COMMISSION EXHCLTIVE.
béraient avec le commissaire de police, M. Yon, et reconnaissaient que s'ils avaient assez de troupes pour expulser les envahisseurs, ils ne devaient pas recourir à la force pendant que les représentants et les personnes étrangères étaient mêlés dans la salle, et cela de peur des malheurs qui pourraient arriver si les émeutiers faisaient usage de leurs armes.
L'un des questeurs, M. Bureau de Pusy, disait au lieutenant-colonel de la 10^ Légion, M. Timothée Dehay : « Dans la situation où nous sommes placés, tout mouvement prématuré peut compromettre gravement la vie des membres de la Représentation nationale, sans présenter aucune chance de succès... Il faut attendre... »
M. Perrée, représentant, maire du IIP arrondissement, sortant de l'Assemblée pour aller chercher sa légion et rencontrant le commandant Delandre, de la 5'' légion , qui se rendait avec son bataillon place Bourgogne, « lui recommandait d'agir avec prudence et de faire retirer les baïonnettes des fusils, ce qui fut exécuté d'après l'avis unanime des officiers. »
M. Flocon, ayant entendu des envahisseurs parler, en les désignant, de M. Taschereau, qui avait publié, dans la/îci'Hf rétrospeciive, des notes révélatrices contre Blanqui, et de M. Sénard, mêlé aux troubles de Rouen, jugeait prudent de les prévenir d'un danger qu'ils pouvaient courir.
Le commandant général, après avoir vainement tenté d'aborder la tribune, revenu dans la salle des Pas Perdus, assailli d'interpellations acerbes, protes-
cHAiMTRi: niNoriKMi^. 2on
tant de son dùvoucmcnl an peupl(' sans parvenir ;i calmer l'exaspération, et rencontrant M. Marrast, également accablé d'invectives, lui exprima l'intention (le faire Lattre le rappel. Un clubiste, qui l'entendit, menaça aussitôt M. Marrast d'un pistolet, et cette menace ne fut détournée que par ces mots de M. Gourtais : (( N'ayez pas peur! nous ne ferons pas tirer sur le peuple! » En citant ce fait M. Marrast ajoutait : « Si un coup de feu eût été tiré, je ne sais pas ce que nous serions devenus. »
Dans un groupe do représentants, lo commandant général répondait à l'un d'eux, M. Fargin-FayoUe : « Il y a bien assez de forces autour du Palais pour faire évacuer la salle, mais il est à craindre que les factieux se portent à quelques violences contre les représentants. )) Et c'était l'opinion de tous ceux qui étaient présents à ce colloque.
Il répliquait à M. Glais-Bizoin, qui lui demandait pourquoi il ne faisait pas battre le rappel : a J'hésite, parce que ce serait le signal d'une lutte terrible. »
Enfin, l'esprit frappé des conséquences effroyables que pouvait entraîner le meurtre de quelques représentants, il se décida à écrire à son chef d'état-major, M. Guinard : « Je suis profondément affligé que vous ne soyez point ici, la salle est envahie. Les délégués m'avaient promis que le peuple n'entrerait pas. Il a forcé les portes. Ne faites pas battre le rappel, sous peine d'amener d'aifreux malheurs. 2 heures troisquarts, le 15 mai 1848. >-
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