CHAPITRE SIXIEME
an plus tard, sera arrivée la garde nationale; il fanl donc tenir encore un quart d'heure et empêcher une catastrophe imminente.
(f Les cris : « Qu'on donne contre-ordre d se font entendre comme une immense clameur; plusieurs le vocifèrent tout près du président. Trois ou quatre factieux sont prêts à se porter aux dernières extrémités ; leurs regards menaçants, leurs mains placées sur des armes apparentes, ils sont prêts à agir avec violence ; ils veulent qu'on donne des ordres contre le rappel qui les agite, les tourmente, les met en fureur. Le président consulte le vice-président et un ou deux secrétaires placés à côté de lui. Dans l'intérêt du salut commun, il faut empêcher la violence, qui pourrait amener le plus terrible désastre, il faut sauvegarder pendant un quart d'heure encore la dignité de l'Assemblée, empêcher l'effusion du sang. Le tambour s'avançant, la garde nationale étant bien près de l'Assemblée, il faut recourir aux expédients et gagner un quart d'heure.
« Le citoyen Degousée, questeur délégué par le président pour veiller au salut et à la délivrance de l'Assemblée, rentre et dit à voix basse au citoyen Bûchez : Gagnez un quart d'heure, cela nous suffit; donnez-leur le contre-ordre qu'ils vous demandent, ce contre-ordre n'aura aucun effet. « Etes-vous sûr, dit le président, que vos ordres donnés à la garde nationale sont exécutés?— J'en suis sûr, répond M. Degousée. » Aussitôt le président et deux ou trois citoyens écrivent sur quelques feuilles volantes, et sans date, les mots suivants :
220 COMMISSION [• XKC IT I V K.
<( Nr faites jias battre le rappel ', » nt ces feuilles sont flislril)U(''('s iï (jnelques citoyens ne pouvant, dans aucun cas, en faire usage ; car, sans date ni timbre, ils n'ont aucun des caractères des ordres dictés par un pouvoir libre et voulant agir efficacement. Cinq minutes s'écoulent ; les factieux paraissent un instant calmés. On se fait passer deux ou trois feuilles ; mais la foule se presse dans l'émeute ; de tous les côtés de la salle s'élancent des galeries une multitude de gens en blouse qui se précipitent dans l'enceinte, où se pressent, s'entassent tous ceux qui s'y rendent par les bas-côtés.
« Le citoyen Louis Blanc ^ est enlevé en ce moment sur les bras des personnes réunies dans l'enceinte. On le porte en triomphe devant les bancs des représentants en criant Vive Louis Blanc ! vive Louis Blanc !
« On improvise une tribune en le plaçant sur une des tables de l'enceinte. Ses paroles n'arrivent pas jusqu'à nous ^
« Les abords de la tribune sont envahis par une foule si compacte que les sténographes du i]/o??//c»r, obligés un peu avant de quitter leur pupitre et de se placer successivement au bureau des citoyens secrétaires et au bureau du citoyen président, ne peuvent continuer à prendre des notes. La tribune des sténographes des journaux, jusque-là restée à l'abri de l'invasion du peuple, est forcée ; plus de deux cents personnes se
• Coiilre-onlre de l'iipiiel reçu, 1"' mairie, 4 li.; '2'', 4 li. I >; i'', 4 h. I '2; état-major, 4 li.
- Louis Blanc venait de luonoiiccr son discours dans la salle des Pas Perdus, ï Voir ses paroles : Moniteur, 1848, page 2165.
CIIA1MTIU-: SiMK.Mi:. 221
pressent dans un espace où soixante a peine peuvent d'ordinaire trouver place.
(( Les tribunes des journalistes sont envahies.
« Les citoyens qui entourent le président, et doni quelques-uns ne cachent pas leurs armes, redoublent d'insistance, de clameurs, de vociférations. Ils s'approchent du fauteuil et se resserrent ; le capitaine d'artillerie est toujours à son poste, prêt à agir.
« Les clubistes, dont un ou deux portent l'uniforme de garde national, se disputent la tribune^ se pressent, se renversent. Ce moment est solennel.
« Pendant deux minutes, la crainte que les tribunes ne s'alîaissent subitement (etelles fléchissent visiblement), entraînant avec elles la mort de plusieurs mille personnes, fixe l'attention des plus exaltés. Le tumulte s'apaise, mais recommence bientôt avec plus de violence encore. Le bureau du président est caché au plus grand nombre des représentants par des groupes d'hommes qui surgissent de la masse et veulent se faire entendre.
c( La plus grande partie de l'Assemblée, celle qu'on ])eut apercevoir du fauteuil , conserve une attitude calme et digne.
(( Bientôt apparaît le drapeau des jacobins, avec son crêpe noir.
« Une longue agitation règne dans l'Assembléei.
« Le citoyen L. Lambert, non représentant., au milieu du bruit : Au nom de la République démocratique, une et indivisible, je proteste contre la violation de l'Assemblée nationale.
(( (Le citoyen Ihiher, revenu de son évanouissement, qui a duré une demi-heure et a été produit sans doute par l'excitation et la chaleur, s'élance à la trihune. Avant de parler, il se tourne vers le président et l'insulte du geste et du regard.)
« Citoyens, écoutez ; on ne veut pas prendre de décision; eh bien! moi, au nom du peuple, au nom du peuple trompé par ses représentants, je déclare que l'Assemljlée nationale est dissoute. (Oui! oui! — Non! non! — Exclamations en sens divers '.)
c( (La confusion est épouvantable. G'estunhurrah,un pêle-mêle de cris, de vociférations. Le président est sommé de donner sa sonnette; il la refuse. Plusieurs se précipitent auprès de lui. L'anxiété de tous est horrible. Un crime, un immense attentat va peut-être s'accomplir.
(( On attend.
« Une feuille de papier au bout d'une pique est portée à la tribune.
« Le citoyen Hubcr l'arrache, et, d'une voix qui, à ce moment de calme menaçant, perce à travers les clameurs (le tous, s'écrie : encore une fois, l'Assemblée nationale est dissoute.
(( Il se tourne vers le président, le menace du poing.
(c Une masse de factieux, paraissant exécuter un ordre qu'il aurait exprimé par ce signe, escaladent le bureau, se précipitent vers le président, le renversent de son fauteuil où va s'installer quelques instants après le ca[iitaine d'artillerie.
CIIAIMTIIK SIXIEME. 223
(( Après cette dernière violence, le président, iui([ncl dix ou quinze factieux barraient le passage et qu'ils menaçaient de mort, sort de la salle, entouré de MM. Corbon, Anthony Thouret, Lemansois, Cruveilher et de plusieurs autres citoyens qui protègent sa retraite.)
« L'n factieux : Voici le décret que je propose : '
« Le peuple est souverain.
« Attendu que plusieurs membres de la représentation du peuple ont quitté leurs fauteuils ;
« Considérant que ces membres ont manqué à leur devoir, et que, par ce motif, ils ont décliné la souveraineté populaire ;
(T Le peuple souverain les déclare traîtres à la patrie; il décide qu'ils seront immédiatement mis en arrestation et jugés comme traîtres à la patrie.
(( Au nom du peuple souverain.
ce Autre factieux {Flotte) : Ne laissez pas sortir les représentants qui fuient le combat; ce sont des traîtres ceux qui s'en vont.
c( U auteur du décret : Je demande l'appel nominal et l'arrestation des absents. (Agitation tumultueuse.)
« Huher : Citoyens, écoutez! On ne veut pas prendre de décision; eh bien! moi, au nom du peuple, au nom du peuple trompé par ses représentants, je déclare que l*Assemblée nationale est dissoute. (Oui ! oui! — Non! non ! — Exclamations diverses.)
ce De toutes parts : Vive la république ! vive la république ! vive Barbes !
ce (Une grande foule entoure le représentant Barbés ; il est soulevé sur les épaules de gens du peuple qui
?24 CO.M.MISSIUN i:XÉCLTlVE.
crient : \'ive Barbés ! Le citoyen Barbés paraît lutter contre ceux qui le portent en triomphe.
« D'autres gens du peuple portent aussi sur leurs épaules Sobrier, qui est dans une agitation difficile à décrire.)
« Voix nombreuses : Blanqui! Blanqui!
« Le citoyen Quentin : C'est Blanqui, c'est Blanqui qu'il nous faut!
« Un factieux : Voici la liste d'un nouveau Gouvernement provisoire que je propose à l'acceptation du peuple : ,
« Barbés, « Louis Blanc, « Ledru-RoUin, a Blanqui, « Huber, « Raspail, « Caussidiére,
(( Etienne Arago (^oui I oui ! — Non î Non ! ce Albert, « Lagrange.
c( f>c toutes puvts : Aux armes 1 aux armes!
— A l'Hôtel-(l(î-Ville ! ii rHôtel-de-ViUe !
— Vive h nouveau Gouvernement provisoire !
« (On arbore sur le bureau du président un étendard surmonté d'un bonnet rouge et accompagné d'une épée.)
« l'u factieux : Nous sommes bloqués! aux armes! aux armes! — A l'IIùtel-de-Xille ! à l'Hôtel-deAille!
« l'n aulrc factieux. \'oici hi bonne liste du nouveau Ciouvcnicuu'ul provisuiro :
ciiAiTiah si.\ii:.Mi'. tio
« (^illlCl,
« Louis niaiif,
« Pierre Leroux,
« Raspail,
« Gousidcniut,
(( Barbés,
« Blanqui,
« Proudhon.
« Autre factieux : Mes amis, ne nommez pas tanl de socialistes, vous feriez tort à notre cause.
« (On voit de nouveau Barbes porté sur les épaules des gens du peuple. Il se débat en vain et parait se trouver mal; on lui apporte un verre d'eau.)
« Une voix : Nous voulons la République démocratique. (Tous, tous nous la voulons! — Tout pour le peuple!)
« (Des discussions confuses s'engagent sur la composition de la liste des membres du nouveau Gouvernement provisoire.)
« Un factieux : Il faut que l'on fasse imprimer cette liste pour qu'elle soit connue du peuple.
« (Un garde national paraît en armes dans l'hémicycle.)
« Quelques voix : Vas de fusil !
« Le (jarcle national : Je le iiarde pour la cause du peuple !
« De toutes parts : Aux armes ! aux armes;' A l'Hôtelde-Ville!
« (Le bruit du tambour se fait entendre; quelques
226 CU.MMISSlOiN HXLiC L 1 1 V1-:
hommes entrent dans la salle en criant : Voici la garde mobile! voici la garde mobile! Aussitôt une épouvantable panique s'empare de la réunion turbulente, et le pen[)l(\ naguère si violent, se retire précipitamment et dans le plus grand désordre.)
(( Pendant que ces choses se passaient dans l'intérieur de la salle, le président, expulsé violemment de son bureau, après avoir donné ordre au citoyen Degousée, questeur, de prendre les mesures possibles, courait à la Commission executive réunie au Luxembourg et avisait à tous les moyens de résister à la sédition dont il ignorait l'étendue et la puissance. En même temps, les vice-présidents et un certain nombre de représentants se réunissaient dans les salles de la présidence, préparaient et signaient des proclamations et donnaient les ordres nécessaires pour tenir à la disposition de l'autorité toutes les forces nécessaires pour faire évacuer la salle, expulser les factieux et les poursuivre dans leurs derniers retranchements.
(c Kn conséquence, les citoyens Corbon et Senard, agissant par délégation, au nom du président, rédigèrent immédiatement douze ou quinze proclamations adressées aux maires de Paris.
(( A cinq heures moins un quart, un grand nombre de gardes nationaux du '2'' bataillon mobile, conduits par le commandant Glary, l 'adjudant-major Bernard et le capitaine Bonnemaiu, entre dans la salle aux cris de Vive IWssembléc nationale! vive la Republique !
« Les gardes nationaux sédentaires de la '2' légion les suivent presque immédiatement et concourent avec eux.
CIIAPITI^K SIXIKMK. 227
SOUS la direction de l'adjudant-major Bernard, à faire évacuer la salle et les tribunes publiques par les personnes étrangères à l'Assemblée, qui les avaient envahies.
« Un grand nombre de représentants rentrent dans la salle.
« Le citoyen Duclerc, ministre des finances, accompagné des citoyens Victor Grandin et GélestinLagache, monte au bureau.)
(( Le citoyen Célestin Lagaclie , au milieu du bruit: Ecoutez, gardes nationaux! c'est un membre du Gouvernement, c'est le citoyen Duclerc, qui vient prendre la présidence derAssembléc, en l'absence du président et des vice- présidents.
« Voix nombreuses dans les rancjs de la garde nationale : Nous soutiendrons l'Assemblée ! Vive rassemblée nationale!
a (Les dernières personnes étrangères à l'Assemblée, qui étaient encore dans la salle, sont entraînées par les gardes nationaux).
ce Le citoyen Duclerc, occupant le fauteuU du président : Au nom de l'Assemblée nationale, qui n'est pas dissoute
« Voix nombreuses dans les rangs de la garde nationale : Non l non! Vive V Assemblée nationale!
a Le citoyen Duclerc Au nom du peuple français,
qu'une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l'Assemblée reprend ses travaux. (Bravo! bravo! — Nouveaux cris : Vive V Assemblée nationale !)
« (En ce moment le citoyiui Gourtais, en uniforme de
comniandanl sujiériLMir de la garde nationale, entre dans la salle par une des portes du côté droit. Il est accueilli par les cris nombreux et énergiques de : «' A bas Gourtais! à bas Gourtais! » partis de tous les rangs de la garde nationale,
« Le citoyen Gourtais essaie de prendre la parole, mais il en est empêché par de nouveaux cris : « A bas Gourtais! à bas Gourtais ! il nous a trahis! »
(( Sur l'invitation de plusieurs citoyens, le général Gourtais se décide à sortir de la salle; plusieurs officiers de la garde nationale et les citoyens Flocon et Vieillard l'entourent et le protègent jusque hors de la salle contre les imprécations de tous les gardes nationaux et les menaces de quelques-uns d'entre eux; mais le vice-président Gorbon, qui venait lui-même de conduire un bataillon de mobile pour faire évacuer la salle, vient occuper le fauteuil à la place du citoyen Duclerc; plusieurs secrétaires qui s'étaient rendus à l'hôtel de la présidence le suivent.)
« Le citoyen président : L'Assemblée reprend ses travaux. (Bravo !)
« (Le citoyen Glément Thomas, on uniforme de colonel de la garde nationale de Paris, entre en ce moment dans la salle et monte au bureau à côté du citoyen président. Il s'exprime ainsi : Au nom de la garde nationale de Paris tout entière, je proteste contre l'indigne violation qui vient d'avoir lieu aujourd'hui de la représentation nationale. Nous n'acceptons pas la dissolution insensée qui a été prononcée.) « De toutes paris : Non ! non !
CIlAPITRi: SIMKMi:. 2'J9
« Le citoyen Clément Thomas : Nous allons rcijrondre nos travaux sous la protection de la garde nationale de Paris tout entière.
a Tons les tjardes nationaux : Oui ! oui ! Vive VAssejnhier nationale ! vive IWssemhlée nationale!
« Un officier de la garde natio7iale : Déclarez que la garde nationale de Paris est décidée à ne pas déposer les armes tant que la sûreté de l'Assemblée nationale sera menacée.
« Tous les gardes nationaux : Oui ! oui !
« Le citoyen Tréveneuc, au milieu du bruit : Je propose à l'Assemblée de décider que la garde nationale, la garde mobile et l'armée ont bien mérité de la patrie. (Oui! oui!)
« Le citoyen Raynal (Théodore, : L'Assemblée nationale déclare qu'elle mourrait à son poste plutôt que d'abandonner le droit qu'elle tient de la souveraineté populaire. Le devoir des représentants du peuple est de mourir pour la nation; s'ils meurent, d'autres les remplaceront. (Bravo!)
(f (Le citoyen Crémieux, ministre de la justice, monte à la tribune, et essaie en vain de se faire entendre au milieu du bruit.)
« Le citoyen Clément Thomas, de sa place : Citoyens, je suis entré ici dans ce costume par Tordre du président de l'Assemblée nationale; je suis investi du commandement de la garde nationale de Paris. (Applaudissements dans les rangs de la garde nationale.)
« (En ce moment le citoyen Lamartine, membre de
230 COMMISSION EXÉClTIVn.
la Commission executive, entre dans la salle. Il est accueilli parles cris nombreux de Vive Lamartine ! vive la République !
« Sur l'invitation du président, les gardes nationaux qui occupaient une partie des bancs les plus rapprochés de la tribune et les couloirs de droite et de gauche, se rangent en cordon tout autour de la salle. Les citoyens représentants , dont le nombre s'élève environ à deux cents, reprennent leur place.
« Le citoyen Lamartine monte à la tribune ; le citoyen Grémieux y reste à côté de lui, et le citoyen Ledru-RoUin, membre de la Commission executive, vient également se placer à ses côtés. Plusieurs représentants les entourent.
(c Sur l'ordre du président, les tambours de la garde nationale battent un ban. Le silence s'établit ; et le citoyen président donne la parole au citoyen Lamartine .)
« Le citoyen Lamartine : Citoyens, le premier devoir de l'Assemblée nationale, rentrée libre dans son enceinte à l'ombre des baïonnettes, c'est de voter la reconnaissance à la patrie, à la garde nationale de Paris. (Longues acclamations. — Oui! oui! Vive la garde nationale !)
(■( Les citoyens gardes nationaux : ^'ive l'Assemblée nationale ! vive la République!
« Le citoyen Lamartine : C'est de voter les reuiercîmenls de la France à la garde nationale de Paris, à la garde mobile. (Nouvelles acclamations.)
« De toutes parts : Oui, à la garde nationale ! à la garde mobile ! à l'armée !
CllAl'ITIii: SIXlKMi:. 231
«. Le citoijen Lamarllne : Mais nous manqaci-ions au premier de nos devoirs si dans celte reconnaissanoo publique nous ne signalions pas une partie, la principale, l'immense majorité de la population de Paris, qui a été indignée des scandales qui ont un moment déshonoré cette enceinte, et qui s'est soulevée tout entière pour rétablir l'assiette de l'Assemblée nationale et de la patrie.
c( Les citoyens gardes nationaux : Vive l'Assemblée nationale ! Nous mourrons pour la patrie !
« Le citoyen Lamartine : Mais, citoyens, dans les circonstances urgentes où nous sommes placés, la tribune n'est pas la place de l'homme politique que vous avez désigné avec ses collègues pour veilleur au salut de la patrie. (Bravo! bravo!) Sachez bien, citoyens, que si cette compromission momentanée, malheureuse, que dis-je, peut-être heureuse (Mouvement)
car elle sera l'occasion i Interruption). Sachez que
si cette compromission momentanée de l'indépendance de l'Assemblée nationale a atïecté la garde nationale tout entière, elle n'a pas moins affecté l'immense majorité de la population de Paris qui se pressait autour de vous pour une pétition, et qui rougissait d'avoir envahi votre enceinte et d'avoir profané la représentalion nationale. )> (Bravo! bravo! — Vive Lamartine ! Vive la République !]
(c Citoyens, pendant qu'un gouvernement de faction, pendant qu'un gouvernement de parti, substitué pour un instant à la grande et unanime expression de l'élection universelle du peuple, va chercher ailleurs un
siège de gouveriiciiiriil qui se brisera sous ses pieds
(Oui! oui!)
« Tous les gardes nationaux : Nous y allons, nous y allons, nous allons partir pour l'Hôtel-de- Ville!
a Le citoyen Lamartine : Je ne vous dirai pas que les moments sont précieux, car j'ai, comme vous, la confiance et la conviction que, plus le peuple de Paris aurait de temps pour réfléchir, plus il rougirait de l'attentat commis contre l'Assemblée nationale. lOui, oui ! vive la République!) En présence du malentendu terrible qui pourrait s'élever entre les départements isolés dans leurs représentants, et Paris, gardien de la sécurité de l'Assemblée, il faut aviser. (Oui, oui!) Eh bien! nous allons, nous, au nom du Gouvernement que vous avez proclamé il y a peu de jours, nous allons assister, par l'unanimité de la garde nationale, et de la garde mobile, et de cette armée qu'il est impossible de séparer... (Bravo! bravo!); nous allons nous réunir à l'instant, non-seulement moi, mais, je n'en doute pas, ceux-là mêmes que des choix irréfléchis... (Interruption) ; nous allons nous réunir avec les membres du Gouvernement, qui, tous, je n'en doute pas, sont animés des mêmes sympathies, des mêmes sentiments que moi, avec ceux-là mêmes que le choix des factions aurait déshonorés ; nous allons ratifier au plus l(')t l'acclamation que vous avez faito du brave chef de la garde nationale que vous avez nommé. (Bravo ! bravo ! — Vive Clément Thomas ! Citoyens, encore un mot, un seul mot !
« Dans un moment pareil, le Gouvernement n'est plus
CIIAIMTIU: SIXlKMi:. 233
dans un conseil, le (louvernemcnt est à votre tête, citoyens gardes nationaux; il est à votre tête dans la rue, sur le champ même du combat. (Bravo ! bravo ! vives et universelles acclamations.)
« Les citoyens gardes nationaux : A l'Hôtel-de-Ville, camarades, à l'Hôtel-de-Ville !
(( (Les tambours battent la marche et les citoyens gardesnationaux quittent la salle des séances; un certain nombre d'entre eux restent pour garder les postes.) »
Délégués des mairies, officiers des légions, aides-decamp, ordonnances, affluaient dans les salles du Luxembourg. La Commission executive était pleine de confiance en la loyauté du chef d'état-major Guinard, malheureusement affecté d'une grave maladie; mais, se méfiant du sous-chef, le colonel Saisset, qui en l'absence de son supérieur dirigeait le service, et contre lequel l'inexécution des mesures ordonnées avec lant d'instances semblait confirmer des préventions antérieures, elle avait réitéré cet avis donné à toutes les mairies , à toutes les légions : « La Commission du pouvoir exécutif, siégeant au Luxembourg, vous invite à vous mettre directement en communication avec elle. — 4 heures, 15 mai — Garnier-Pagès. »
Tandis que M. F. Arago passait en revue les bataillons, à leur arrivée, M. Garnier-Pagès expédiait de nouveau l'ordre aux 5% 6% 7% 8' et 9^ légions de se
porter, dans le plus bref délai, à l'Hôtel-de-A ille, que l'on disait menacé.
La Commission executive — trois heures et demie — « pour reconstituer l'unité du commandement avait investi le général Fouché du commandement supérieur de toutes les forces militaires de Paris, y compris la garde nationale, sédentaire et mobile. »
MM. F. Arago et Garnier-Pagès , revenus à l'idée démonter à cheval, pour aller délivrer l'Assemblée, en avançant toutefois avec circonspection, de manière à ne susciter aucun péril pour les représentants, étaient descendus dans la cour du palais et se disposaient à partir, lorsqu'un des envahisseurs de l'Assemblée, M. Quentin, se présenta audacieusement, déclarant venir, au nom d'un nouveau Gouvernement provisoire, prendre possession du Luxembourg. « Je viens vous remplacer, » dit-il à M. F. Arago, qui le saisit au collet, lui répliquant : « Et moi, je vais vous donner une place en prison. » Aussitôt arrêté, on trouva sur lui une paire de pistolets.
Sur ces entrefaites, le président de l'Assemblée accourait annoncer les derniers incidents de la séance et délibérer sur les résolutions à prendre. Il avait été précédé par le ministre de la guerre par intérim et par le directeur des postes, venus pour concerter : l'un, la convocation des troupes voisines; l'autre, le départ des malles-poste. Il fut suivi d'un certain nombre de re-
ClIAriTllK SIXlKMi:. 23S
présentants. M. Marie était revenu auprès de ses collègues. On examina tout aussitôt si le meilleur moyen de metlre un terme à cette déplorable situation n'était pas d'appeler momentanément l'Assemblée au palais du Luxembourg; et d'un commun accord on décida que cette affiche serait placardée sur les murs do Paris.
« 15 mai, 5 heures du soir.
(c L'Assemblée nationale, envahie dans la salle ordinaire de ses séances, sur l'invitation de la Commission executive , s'est immédiatement réunie au petit Luxembourg, oîi elle siège en permanence. Toute autorité qui voudrait se substituer à la souveraineté nationale est déclarée factieuse.
(( F. Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru-Rollin. )>
La reprise de la séance dans le palais même des députés rendit cette affiche inutile.
Toute la sollicitude du Pouvoir exécutif n'avait plus qu'à se concentrer sur l'Hôtel-de-Mlle et sur la Préfecture de police.
Nous en verrons bientôt les effets.
Tandis que le président de l'Assemblée courait au Luxembourg, les vice-présidents, les secrétaires, les questeurs et quelques représentants, retirés dans le bu-
23f) COMMISSION FXKCUTlVt:
reau de la présidence, adressaient aux arrondissements de Paris cette lettre :
« L'Assemblée nationale fait appel à toutes les forces publiques pour la défendre contre d'indignes violences et pour défendre avec elle l'ordre, la liberté, la souveraineté du peuple.
• « Pour le président :
« Les vice-présidents, « Le questeur délégué, (( Cor BON, Sénard, « Degousée. »
Cette lettre devait détruire, s'il était besoin, l'effet des contre-ordres donnés dans le but de laisser aux légions le temps d'arriver. Mais, suivant les prévisions de M. Degousée, pas un seul de ces contre-ordres n'avait été exécuté ; dans plusieurs mairies même les porteurs avaient été arrêtés. Le but voulu fut atteint sans que le moyen nuisît à la répression. Y eut-il dans ce fait sagesse ou faiblesse, prudence ou défaillance ? C'est à l'avenir à prononcer? Quoiqu'il en soit, ceux qui ont eu recours à ce moyen d'apaisement, en ont courageusement accepté la responsabilité. M. Degousée, qui, dans toute cette journée, ne cessa de lutter avec énergie, en revendiqua la plus large part : il le dit à la tribune ; il le publia dans les journaux; il la réclama comme œuvre de dévouement absolu, comme sacrifice de la personnalité à la chose publique, justifié par le succès.
Quelques représentants n'avaient pas voulu quitter la séance et assistaient à cet insensé et sacrilège débordement. La plus grande |)arlie des députés ne prirent
(.11 A ri TU 1. M \ II, Ml. 237
plis an scricux cette factieuse dissolution [)rouo)jceo (1(3 ]>ar l'unique volonté d'un clubiste, et regardant la séance comme simplement suspendue, attristés, affligés, étaient sortis et circulaient dans les bureaux, dans les couloirs, dans les salles voisines. Il en était cependant qui s'en allaient désespérés. Bien petit était le nombre de ceux qui se retiraient insouciants, dédaigneux, ou se réjouissant intérieurement de voir l'anarchie dévorer le suffrage universel. Le vénérable Dupont (de l'Eure), affaissé sur un fauteuil dans les salons de la présidence, pleurait silencieusement sur le peuple et sur la République.
MM, Gorbon, Sénard, Degousée, accompagnés par les députés qui les avaient secondés, s'étaient présentés devant les bataillons de la garde mobile, stationnés dans le jardin, et les avaient électrisés par un appel chaleureux. Ils étaient rentrés aux cris répétés de : Vive l'Assemblée! kla tète du 2' bataillon commandé par M. Clary, et l'avaient laissé aux portes de la salle des séances. Ils avaient poursuivi leur visite aux autres bataillons, qui tous, à leurs paroles chaleureuses, répondaient par des cris d'enthousiasme.
Le ministre des finances, M. E. Duclerc, qui, lui aussi, guettait l'instant où, sans lutte dangereuse pour la République, il pourrait faire reprendre à l'Assemblée le cours de ses travaux , s'était élancé dans la salle avec deux autres ministres, MM. Flocon et Grémieux, etungrand nombre de représentants, MM. Guichard, Laboissiére , Reynaud-Lagardette, Elzéard Pin, etc., etc. D'un seul mot il avait fait justice du
238 COMMISSION LXtlCUTIVE.
scandale. Puis il avait remis le iauleuil de la présidence à M. Corbon.
Le général Fouclié investi du commandement général ', le général Tempoure*, le colonel Clément Thomas ^ et les commandants des autres légions avaient, par un simple mouvement en avant , achevé de balayer les abords du palais, déjà désertés en partie par les envahisseurs, qui se dirigeaient sur l'Hôtel-de- Ville.
M. Lamartine, épuisé par ses inutiles efforts pour ramener des insensés à la raison, retiré dans un salon de la présidence, était accouru dans la salle des séances au premier roulement du tambour.
M. Ledru-Rollin avait été entouré, cerné, porté, sollicité par un flot d'envahisseurs, qui voulaient l'entraîner à riiôtel-de-Ville. Sa conscience indignée se révolta à cette idée de trahison. Lui, membre de la Commission executive, déserter son devoir, souiller
' A la li'lc dos 2 bataillons de la i' légion, des 4 bataillons de ligne il des 4 escadrons stationnés sur l'esplanade des Invalides et près du ministère des affaires étrangères. L'artillerie s'était retirée sur l'ordre du questeur le général Négrier.
'■* A la tèle dos liataillons do la iiarde mobile amenés par le colonel Thomas et le chef d'otat-major Hraqnclié.
' Arrivé avec la v"" légion.
cil M'ITIIK SIXIKMK. ii39
son honneur, s'unir à un coup de main contre l'Assemblée nationale qui l'avait élu ! Exaspéré , il déclara qu'on ne le mènerait pas vivant à l'Hôtel-de-Ville, prêt à se brûler la cervelle, si la violence ne cessait.
MM. Ledru-Rollin et Lamartine s'étaient rapidement concertés pour se rendre à la mairie de Paris à la tète de la garde nationale, de la mobile et des troupes, précédés par le général Fouché.
Un seul incident regrettable avait suivi immédiatement la reprise des travaux de l'Assemblée. Des gardes nationaux de la l"'^ et de la 10' légions s'étaient laissé emporter à des actes de colère furieuse contre le général Courtais; fatigués d'une attente de quatre heures l'arme au bras, attribuant à la trahison les conséquences d'ordres mal compris par le chef de la 1'" et lentement exécutés par la 10% ayant le sentiment des fautes commises, ils rejetaient sur le commandant général seul la responsabilité d'événements que l'occupation du pont et un plus prompt rassemblement des gardes nationaux auraient pu prévenir, toutautantqu'une plus rapide arrivée du général devant l'Assemblée.
Il ne fallait qu'une étincelle pour mettre en feu ces mauvaises dispositions. Un mot malheureux du général Courtais les provoqua, un mot heureux les eût apaisées.
Les gardes nationaux et mobiles encombraient les bancs et se pressaient dans l'enceinte, où le bruit et leur
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présence enipèchaientde nouveau la reprise des délibérations. Le général Courtais, mù par une pensée bien nalurelle mais inopportune et maladroitement exprimée, leur cria : « Je vous somme de vous retirer, afin que les représentants puissent reprendre leur délibération. » A ces mots mal interprétés, on se précipite sur lui ; l'un lui arrache son épaulette, un autre son épée, celui-ci sa croix; les baïonnettes se croisent sur sa poitrine. Un meurtre va ternir la répression. Le sang que la foule en délire n'a pas versé, la garde nationale va le répandre. M. Fitz-James (Charles), soldat de la l" légion, voit le péril, s'élance courageusement devant le général, le couvre, et reçoit, en les détournant, deux coups de baïonnette, qui fort heureusement ne lui font que de légères blessures. Le général est arraché par MM. Fitz-James, Thénon, Flocon, Vieillard et quelques gardes nationaux, aux furieux qui le poursuivent. Il est poussé des couloirs dans une salle voisine. Bientôt après, il revient bravement, en homme sûr de sa conscience, se présenter à la garde nationale, qui l'arrête.
Lorsque Huber prononça ces mots sacrilèges : ft l'Assemblée est dissoute ! ^^ il y eut un moment de stupeur parmi les chefs de clubs. M. Blanqui regarda la pendule, constata qu'il était (luatro heures, se dit en lui-miMiu^ : « Voilà une grande bêtise ipii se fait en ce moment ! r, Et il répéhiit à haute voix : « Mais c'est de
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la sotliso ! de la dùmencc au premier chef ! Il l'aul avoir perdu la tête pour faire des choses pareilles ! » Barbés, en ce moment à la tribune à côté de Huber, ne trouva que ces mots, pour exprimer sa surprise et sa désapprobation : a Huber, tu as tort ! »
Quels étaient les mobiles qui égaraient M. Huber, lor.-^que^ revenu d'un long évanouissement, il eut cettt; criminelle pensée? Voulut-il, comme il l'a affirmé pour se justifier, « violant ses propres principes, étouffant en lui son respect pour une assemblée, œuvre de suffrage universel, mettre un terme à une crise pleine de périls pour tous? » Mais, par cette folle tentative, il jetait le j)aysen pleine lutte armée, brusquement, le soir même ou dans la nuit au plus tard? Cédait-il au désir immense, à l'orgueil d'Erostrate d'inscrire son nom dans l'histoire de cette journée? Nourrissait-il l'espoir chimérique de se voir porté, par un coup de dé, sur une liste de Comité de salut public? Servait-il occultement un parti? Ou bien, agent calculateur d'un gouvernement qui surgirait plus tard, espérait-il, pour avoir livré la République à l'anarchie, une récompense rétrospective? Les pièces de police, qui démontrent qu'il avait agi déjà dans un but de récompense semblable dans l'affaire Grouvelle , permettent cette dernière supposition.
Quoi qu'il en soit, cette sinistre pensée, qui ne pouvait s'appuyer sur rien de solide contre une Assemblée élue par la France entière, et contre un Gouvernement qui n'avait cessé d'être partout présent et d'agir avec prudence et rapidité, allait entraîner les chefs socia-
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listes et ultra-rùvolutioniiaires dans des démarches hasardeuses, décevantes.
Pour les esprits portés à l'exaltation jusqu'à la violation des principes éternels du droit, pour les démocrates qui, au milieu de l'exercice libre et régulier du suffrage universel, croient à la réussite d'une dictature populaire conquise par l'audace, il n'est pas de plus haut enseignement que de contempler les conséquences de cette manifestation, faite sous un prétexte généreux, contre une Assemblée née du cœur même de la nation.
Suivons les chefs un à un, et nous ne verrons qu'esprits troublés, déchirements de l'âme, tortures morales, légitimes et inévitables révoltes de la conscience contre ces actes accomplis sous le poids d'une situation fausse ou sous les conseils tromjicurs d'une idée coupable.
A cette longue séance d'anarchie, les chefs sont impuissants à mettre un terme. Les bras croisés, l'œil hagard, ils demeuraient à regarder ces scènes honteuses, ces invasions scandaleuses et interrompues. Lorsque M. Hubcr a jeté son dernier cri, la confusion et la discorde redoublent: tandis que, dans la salle des séances, les envahisseurs, au bruit des clameurs insensées, discutent et s'arrachent des listes de Gouvernement provisoire, dans les salles de conférence et des Las Perdus, dans les couloirs, des groupes nombreux, serres, dcli-
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rants, dressent aussi leurs listes, pérorent, proposent, écrivent, effacent, retracent des noms et distribuent ces listes au hasard. Au départ pour l'IIôtel-de-Villc, le flux et le reflux accroissent encore le bouillonnement de ce tourbillon indescriptible.
Raspail, se trouvant mal, est porté, étendu, sur le gazon du jardin. Barbés, s'arracliant à l'ovation, respirant à peine, tombe sur un banc pour reprendre ses sens. Albert a perdu connaissance. Blanqui s'est évanoui. Quentin va choir, épuisé, sur la place des Invalides. Sobrier étouffe et s'affaisse. Chez tous, le moral ne soutient plus la matière.
Pendant les journées de 1830 et de février 1848, dans les foules les plus compactes de l'Hôtel-de-Ville, pas un de ces accidents. Le sentiment de la défense du droit et de la souveraineté du peuple donnait de la force au plus faible, ravivait les malades, rallumait la vie prête à s'éteindre; mais, le 15 mai, les âmes bourrelées rendent les corps inertes. La physiologie de l'histoire doit être étudiée sous cet aspect saisissant.
Les faits qui suivent vont démontrer cette vérité d'une manière encore plus évidente.
M. Raspail, ranimé, sort de l'Assemblée, prend une voiture, la quitte, en prend une seconde au quai Malaquai, se dirige ou est dirigé, par la rive gauche, jusqu'au pont d'ArcoIe, entouré d'un groupe qui l'acclame et veut le pousser bon gré mal gré à l'Hôtel-de- Ville .
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Il résiste, cède, résiste encore et leur crie : « Mais, malheureux que vous êtes, vous perdez la République ! si ce n'était encore que moi ! vous appelez la guerre civile! Voyez autour de vous, tout est tranquille! Il n'y a rien dans l'air qui ressemble à une révolution ! Laissez-moi! » Il descend de voiture, aperçoit la place de l'Hôtel-de-Ville couverte par les bataillons des 7', 8* et 9* légions \ se soustrait à ses partisans, s'éloigne enfin, désespéré, reprend un cabriolet et se fait conduire chez ses enfants, dans le quartier du Panthéon.
Blanqui se détache de la foule, va par la rive droite jusqu'au quai de la Mégisserie, où demeure le seul ami qui l'accompagne. Là, non loin de l'Hùtel-deA'ille, il s'arrête, sachant que l'insurrection y conduit Barbés, se retire dans un café voisin, pré::' des Halles, et y attend prudemment les événements.
Huber, à sa sortie de l'Assemblée, escalade les marches du péristyle, à travers les gardes mobiles, qui, étonnés, le regardent passer ; y proclame de nouveau la dissolution de la Chambre ; adresse en descendant une allocution à la garde mobile, qui, sous le commandement du général Terapoure, lui répond par les cris de : Vive V Assemblée ! Il prend une voiture pour aller à l'Hôtel-de-Ville, trouve son chemin barré parla garde nationale. Et lui, le premier fauteur, l'organisateur de la démonstration, lui qui vient de faire appel à la Révolution, va se reposer paisiblement dans un café, monte chez lui, change de linge, redescend et se laisse arré-
' M. Raspail arriva au ponl d'.\rcole, un iiiïlanl avant larrivoe de Barbé» à niclel-Jc-Villc.
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Ici' })ar un seul garclo ualioiuil, M. Sée, (]ui l'a r(!ConnLi cL qui h) conduit à la mairie du IV' arrondissement. Mis en libcrti' par le niaiic iini i,unorait les derniers incidents, il court se cacher, puis s'enfuit à Londres,
Sobrier sort, escorté d'une cinquantaine de ses adhérents, se présente au ministère de l'intérieur, dont l'entrée est forcée. Il monte avec une vingtaine d'entre eux dans le cabinet du ministre, le trouve assis, transmettant ses ordres et ses dépèches. Il laisse un des siens proposer le ministère à M. Recurt au nom d'un nouveau Gouvernement provisoire, et le sommer de l'annoncer aux départements. Tandis que M. Recurt s'indigne et refuse, M. Sobrier va et vient dans le cabinet, décontenancé, regardant les tableaux. Le sangfroid, l'énergie du ministre a déconcerté ses interlocuteurs. Ils s'en vont. L'un d'eux a dérobé les sceaux. Sobrier sort avec eux sans mot dire. Et cet homme, l'un des chefs les plus ardents du mouvement, se rend isolément au café d'Orsay, y parle de la dissolution de la Chambre devant deux représentants, M. Martin (du Loiret) et M. Rondeau, qui le saisit et le remet aux gardes nationaux. De là, il est conduit, pâle et affaissé, à la caserne voisine occupée par le 2" dragons.
Louis Blanc est enlevé de l'Assemblée par deux ou trois cents individus, sans qu'il puisse reconnaître la porte par laquelle on le fait sortir — c'était celle de l'hôtel de la Présidence. — Les uns veulent le porter en triomphe, les autres l'emmener à l'Hôtel-de- Ville. On lui embrasse les mains, les vêtements. Son frère et un de ses amis, qui le cherchaient, le découvrent.
haletant de sueur, brisé, se débattant, et ont peine à l'arracher à cette foule incandescente, qui le traîne jusqu'à l'esplanade des Invalides, vers la rue Saint- Dominique. Un cabriolet passe, conduisant un négociant, M. Lemaigre, qui consent à lui faire place ainsi qu'à son frère. Louis Blanc s'y jette et parvient enfin à se soustraire à l'ovalion de ses trop chaleureux partisans;, qui crient : A Vil ô tel -de-Ville ! et veulent planter une bannière derrière la voiture. Il se trouve, lui quatrième, entassé dans ce véhicule à deux places. Ses perplexités redoublent. Sa pensée va là où sont allés ses amis dévoués, Barbes et Albert : il peut, en se transportant auprès d'eux, épargner peut-être l'horreur de la guerre civile, mais sa présence pourrait encourager un mouvement qu'il désavoue. Il épanche ses impressions dans le cœur de son frère. M. Lemaigre offre obligeamment de le conduire chez une personne qu'il connaît, M. Artaud, rue de l'Ecole-de-Médecine. Il s'y arrête un moment ; de là, il se rend chez un de ses amis, M. Masson, libraire, sur la place de ce nom, change de flanelle, gagne le quai aux Fleurs, rencontre quelques personnes qui le reconnaissent et l'abordent, revient sur ses pas, trouve devant la rue de Jérusalem un cabriolet qu'il cherchait et rentre enfin chez lui, rue Taitbout, avec son frère, après deux heures de courses et de tourments, encore dévoré d'inquiétudes.
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De tous ces présidents de clubs, acteurs dans la manifestation, et dont les noms étaient connus, Barbés, l'adversaire constant de son organisation, devait seul, avec Albert, se rendre à l'Hôtel-de-Ville. Au milieu du flot qui le portait en triomphe pour l'y conduire, un homme qui avait vivement lutté pour calmer cette tempête, M. Lagrange, avocat, s'approcha du banc sur lequel Barbés s'était un instant affaissé et lui dit, sous l'impulsion d'un sentiment affectueux : « Citoyen Barbés! n'allez pas à l'Hôtel-de-Ville ! c'est Blanqui qui veut vous entraîner. » — « Non ! je n'irai pas ! » fut la réponse qu'il obtint. Mais Barbés était pressé, sollicité par la multitude, et, prenant ses cris pour la voix du peuple, il se détermina à obéir à cette volonté souveraine. Il croyait aussi voir, dans la sortie des représentants de la salle, une soumission au fait accompli, et il prenait au sérieux les mots prononcés par Huber, quoiqu'il les eût désapprouvés. Enfin il se révoltait à l'idée que la France sans gouvernement allait tomber dans l'anarchie, dans les mains de Blanqui, qui irait à l'Hôtel-de-Ville s'il ne s'y rendait pas lui-même. Il était d'ailleurs animé par son propre courage et sa nature chevaleresque. Pendant la séance il s'était emparé de la direction du mouvement. Il ne pouvait déserter ; et il se mit en marche suivi d'une escorte peu considérable.
Sur son passage, une vieille dame à la figure véné-
rable, le voyant ainsi entouré, s'approcha de lui, lui prit la main et lui dit avec une douce bienveillance : « M. Barbés, on vous entraîne à votre perte, n'allez pas plus loin. » Inutile conseil d'un cœur sympathique. Ces mots : « Vous vous perdez, » qu'il avait déjà entendus, étaient un nouvel excitant pour son âme vouée au sacrifice. Il poursuivit sa route.
M. Marrast avait quitté l'Assemblée et s'était transporté à rHôtel-de-\ ille dés qu'il avait pressenti les dispositions de la foule. Il y avait trouvé son adjoint, M. Edmond Adam, qui ne lui dissimula pas ses inquiétudes. Il avait un millier de ses gardes républicains, organisés pour défendre ce siège du Gouvernement. Mais cette garde improvisée en février résisterait-t-elle à un envahissement ? Ne se laisserait-t-elle pas absorber? Quant à la garde nationale, M. Adam venait de parcourir ses rangs et il était plus rassuré de ce côté. Deux bataillons, 1,400 hommes, de la 9Mégion, deux de la 8^ et deux de la 7% accourus sur les ordres de rappel de la Commission executive, opposaient une masse suffisante aux tentatives insurrectionnelles. Le poste était occupé par un détachement assez nombreux de la 1^% capitaine Haulte.
Le maire de Paris et son adjoint interrogèrent le colonel commandant de l'Hôtel-de-Ville, Rey, et son second, le chef de bataillon Beaumont. M. Marrast posa nettement cette /[uestion à M. Rey : a l-]|es-vous
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siu" (le vos hoiiiiiios i* » — « Oui, et si les cnvahis.-^ciirs so présentent, nous les recevrons militairement. »
MM. Marrast et Adam, raffermis dans leur confiance par cette affirmation formelle, se concertèrent ensuite avec le colonel de la 9", (lautier, et un adjoint de cet arrondissement, qui venaient de l'Assemblée où ils avaient entendu les paroles de Huber. La disposition des légions autour du palais souleva quelques difficultés. Mais elles furent promptement aplanies , et le palais fut de tous côtés entouré.
Ces mesures prises, M. Marrast se tint enfermé dans son cabinet, à la porte duquel M. Adam mit de faction les hommes les plus sûrs de la garde républicaine.
Un peu avant cinq heures, on apercevait au loin une colonne d'individus en marche. La garde nationale avait réclamé vivement des cartouches ; et, à la hâte, il en avait été jeté par les fenêtres de l'Hùtel-de-Ville ; ce qui avait occasionné quelque désordre dans les rangs. A ce moment de confusion, Barbés, suivi seulement d'un petit groupe, s'avance devant la 9' légion. Le passage lui est barré. Il insiste. Une lutte de quelques individus contre quelques gardes nationaux s'engage. Une colonne plus forte arrive avec des bannières. L'altercation devient plus violente. Un chef de bataillon tourne la crosse en l'air. Le colonel Yautier, retenu par son affection pour Barbés ou par la crainte de voir s'élever des barricades dans tout Paris, a idée.
(lit-il, qui lui tournait la tête, » hésite et ne ?ait pas môme masser ses hommes contre la pression de la colonne. Un coup de pistolet est tiré, blesse un garde national de la 8% M. Hérisson , mêlé aux rangs de la 9* après la malencontreuse distribution de cartouches. A cette détonation, le colonel se retire avec ses bataillons ; les autres légions suivent et se dispersent, et laissent la place vide à la foul(3 qui déborde.
Barbés parvient à la grille. Elle est fermée. Le colonel Rey en interdit l'entrée et la défend. Barbés lui dit simplement : « Rey, je t'en prie, laisse-moi entrer ! » — a Non! je ne peux pas; j'ai un devoir à remplir. )) Pendant ce colloque, la grille est escaladée, ouverte en présence d'une cinquantaine de gardes républicains qui se laissent envelopper. La foule se précipite dans le palais. Impéritie, faiblesse ou connivence, pendant ce temps, trois compagnies faisaient l'exercice dans une arrière-cour, sous le commandement du major Prioux.
Y avait-il trahison du colonel Rey, réputé homme d'honneur? Non, probablement. Mais Barbés exerçait sur lui et sur sa troupe une influence magnétique. Les gardes républicains pliaient devant un mouvement qui prenait un aspect révolutionnaire. Ils en étaient fascinés. Ils n'eussent pas hésité un instant contre des assaillants qui, les armes à la main, eussent fait le siège de l'Hôtel-de-Ville. La preuve en est dans la résolution prise par deux lieutenants, en cas d'attaque et de défaite, de mettre le feu aux poudres. Le commandant en second, Beaumont, dont la fidélité n'étnit pas
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(louteiise, a dépeint cette siagulière Bituation et explique ainsi cette non-résistance : « Nous avions tous les jours sur la i)lacc 15 à 20,000 hommes qui nous menaçaient. On les faisait retirer en leur parlant. S'ils avaient été armés, nous aurions fait usage des armes. Mais, que diable! on no peut pas tirer sur des hommes désarmés. »
Le colonel Rey, consterné, se transporta en toute hâte auprès de M. Marrast, qui adressa aussitôt cette lettre à la Commission executive :
« Mairie de Paris, 5 heures.
« De nomlireuses colonnes se sont dirigées sur l'Hôtel-de- Ville en sortant de la Chambre. Elles portaient la liste d'un nouveau Gouvernement provisoire nommé dans l'Assemblée. Elles annoncent l'intention d'installer ce Gouvernement à l'Hôtel-de-Ville. Mes forces ne sont pas suffisantes ; envoyez-m'en sur-lechamp. »
Les ordres de la Commission , nous l'avons vu , avaient devancé cette demande. M. Garnier-Pagès avait par deux fois fait ordonner aux 5% 6% 7% 8' et 9" légions de marcher au plus tôt au secours de l'Hôtel-de-Ville.
L'Hôtel-de-Ville est envahi par un torrent de deux à trois mille individus qui se répand partout. Çà et là, dans cette tourbe, se dressent les bannières des clubs. De cour en cour, de salle en salle, d'escalier en
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nscaliei-, IJarbés et Albert sont littéralement portés jusque dans une grande pièce de l'aile droite. Barbés est élevé sur une table d'où il prononce un discours dont voici les mots saillants : a. Citoyens, l'Assemblée est dissoute, comme au 24 février, par la volonté du peuple. Paris ne peut pas rester vingt-quatre heures sans Gouvernement. » De la foule on lui crie plusieurs noms. Celui de Blanqui est prononcé! Barbés, déjà pâli par la fatigue, blêmit d'indignation, semble chercher d'un regard menaçant cet interlocuteur, et s'écrie : « Ne me parlez pas de Blanqui ! S'il se présente, je lui casse la tète ! »
Quelques envahisseurs ont demandé la salle où siégeait le Gouvernement provisoire en février. C'était le cabinet du secrétaire général. Barbés et Albert y sont conduits. Là se renouvellent les discussions sur l'organisation d'un nouveau Gouvernement. De nombreuses listes, composées de noms différents, circulent; chaque club , chaque secte , chaque nuance veut y introduire son représentant ! C'est une variété infinie de toutes combinaisons. Ce n'est pas seulement autour de Barbés et dans les pièces où il a successivement passé que ces listes se multiplient. Dans toutes les salles, dans toutes les cours, on lance des noms, on les admet, on les repousse, on s'anime, on dispute, on s'exaspère. On jette ces listes par les fenêtres, sur la place, aux citoyens qui se pressent contre les portes. Dans la foule (jui les ramasse, mêmes débats, mêmes prétentions, mêmes répulsions, mêuies querelles î Là où les altercations sont les plus bruyantes, sont h"»?
CIIAI'ITUK SIMKMi;.
partisans de J^lancfui. Nombreux, ils s'imj>osenl ; et iiuilgrc d'opiniâtres refus et riiostililé bien connue de Barbés, son nom est inscrit sur la plupart des listes recueillies sur les lieux mêmes.
Barbes.
Barbes.
Louis 1{|
anc.
Louis IManc. Barbes.