CHAPITRE SEPTIEME
Fin de la séance d'après le Monitenr. — Réunion de la Commission executive el du Conseil des ministres : la Commission executive reprend lo commandement général des forces; elle remplace le général Tempourepar le général Bedeau; démission de M. Guinard ; lettres de xM. E. Adam et du maire du IV" arrondissement, plaintes sur l'état de la préfecture de police; la Commission exige des ex|ilications du préfet, qui envoie au Luxembourg des prisonniers. — Préparatifs de lutte à la préfecture de police; M. Caussidière est mandé auprès de la Commission executive; il s'y rend malgré l'opiiosition de ses amis; conférences; M. Caussidière retourne à la préfecture. — Le club Blanqui est fermé; Blanqui se dissimule ; Flotte sonde le terrain. — Récits de Villain. — Épisode du passage Molière. — MM. Barbés, Albert, etc., conduits à Vincennes. — MM. Courtais, Raspail, Sobrier. — Situation de Paris pendant la nuit. — Proclamation de la Commission executive.
En attendant le retour du président , retenu au Luxembourg auprès du Pouvoir exécutif pour délibérer sur les mesures d'ordre, le citoyen Gorbon, qui venait de déployer autant de présence d'esprit que de dévouement, présidait l'Assemblée. L'animation y était extrême ; chaque représentant était encore sous l'impression des sensations qu'il avait éprouvées, et qui n'avaient fait que surexciter ses aspirations et ses passions politiques.
Après le départ de MM. Ledru-RoUin et Lamartine
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[)()ur 1 llôtel-do-\'illG, l'Assemblée, sur la proposition (la ministre de la justice, avait voté la permanence à l'unanimité et aux cris de Vive la République!
Nous allons assister à la fin de cette mémorable séance.
M. de Gharencey demande qu'une Commission d'enquête soit nommée (de toutes parts : Non, non!) ou que des injonctions soit immédiatement données à la Commission executive pour qu'elle découvre et fasse connaître la vérité.
Le ministre du commerce réclame avec vivacité en faveur de l'initiative de la Commission executive, à laquelle l'Assemblée doit donner de la force et des moyens d'action. Il explique le mouvement de la journée A l'instant même où la manifestation arrivait sous les murs de cette enceinte, quelles étaient les paroles qui retentissaient dans cette même enceinte? Celles d'un orateur qui demandait des secours pour la Pologne. Or, que demandait-on du dehors? des secours pour la Pologne : « Croyez-le bien, citoyens! .Te pense qu'il serait politique de le dire tout haut : l'immense majorité des citoyens voulaient faire une manifestation légale et régulière. » (Mouvements en sens divers.)
M. Degousée justifie les dispositions prises par la présidence et la questure, et demande que la Commission executive soit invitée à procéder à la réorgani-
«illAI'l I KK SKI'TlKMi;. Jiif*
satiou do l'état-major général de la garde nationale, et de la préfecture de police! (Appuyé, appuyé.)
M, Léon Faucher demande la mise en accusation de MM. Barbés et Gourtais.
M. Berryer fait adopter la reprise de Tordre du jour. Mais le ministre des finances démontre l'impossibilité d'une discussion immédiate sur la Pologne : « Nous ne pourrions pas déclarer que nous voulons la guerre, parce que nous aurions l'air de voter sous l'action de la peur de l'anarchie; nous ne pourrions non plus déclarer que nous ne voulons pas la guerre, parce que nous aurions l'air de voter sous l'empire d'un sentiment indigne de nous... » (Très-bien! très-bien!)
M. Wolowski approuve et renonce à la parole.
La proposition de suspendre la séance pendant une heure est rejetée.
Un représentant entre en ce moment dans la salle, parle à quelques-uns de ses collègues, et, sur leur invitation, monte à la tribune, il dit : « On nous donne comme certaine l'arrestation des citoyens Barbés , Blanqui, Raspail » (Bravo! bravo!)
« Le citoyen Lignier : Le commandement général a été remis entre les mains du lieutenant- général Fouché. La Commission executive a pris toutes les mesures nécessaires pour la sécurité la plus complète de la ville et de l'Assemblée.
« Le citoyen Biichez : La Commission executive et tous es ministres se sont réunis au Luxembourg. Ils avaient jugé utile, dans ce grave moment, de concentrer toutes les forces de la France dans le même
palais. J'avaisdonc étéchargé deréunirl'Assemblée dans l'ancienne Chambre des pairs. Il paraît, citoyens, que vous avez décidé que vous resteriez ici. » (Oui, oui !)
Sur la proposition de M. Latrade, la Commission executive est priée de se rendre dans le palais de l'Assemblée nationale.
M. Jules Favre dit qu'il vient de parcourir Paris : dans les rangs de la garde nationale, de la garde mobile et de l'armée, il n'a entendu qu'un cri : Vive l'Assemblée nationale ! Il exprime l'intention du gouvernement de se tenir en communication incessante avec les représentants.
Il est décidé que l'invitation à la Commission executive lui sera adressée par un message.
(( Le citoyen Berryer : C'est précisément parce que cette enceinte a été violée que nous ne devons pas en sortir. Tous les corps de l'état doivent y être réunis. »
L'autorisation demandée par M. Portails, de mettre sous la main de la justice MM. Barbes et Courtais, est combattue par MM. Théodore Bac, Latrade, Détours, Raynal, et appuyée par MM. Quentin Bauchart, de Dampierre. La chambre vole leur maintien en état d'arrestation.
a Le citoyen Garnier-Payès : Dès le matin, connaissant les desseins de certains agitateurs, nous avions donné immédiatement au ministre de l'intérieur l'ordre de suivre et d'arrêter les factieux. Toutes les mesures d'ordre que nous avions pu prendre n'ont pas été complètement exécutées suivant notre volonté et notre désir.
CIIAPITIU-: SliPTlKME. 271
« Mais, du moment où nous avons su qu'une foule menaçante circulait sur les boulevards et voulait faire insulte à l'Assemblée nationale du peuple, qui est le seul peuple que nous devons reconnaître (Bravo! bravo!), nous nous sommes immédiatement divisés en deux parties. Trois d'entre nous sont venus siéger au milieu de vous. Deux sont restés au Luxembourg, siège de la Commission du pouvoir exécutif, et là, immédiatement, nous avons donné des ordres à tous les maires, à tous les colonels, à l'état-major de la garde nationale, pour que le rappel fût à l'instant battu et que des mesures fussent prises pour sévir contre ceux qui non-seulement oseraient se conduire d'une manière factieuse, mais qui voudraient lutter contre le souverain, le souverain que représente ici l'Assemblée (Applaudissements).
(( Citoyens, nous avons donné l'ordre à l'instant , quand nous avons su qu'une foule factieuse avait voulu envahir, avait envahi l'Assemblée, que quelques insensés avaient voulu déshonorer la tribune ; alors même nous avons donné l'ordre de concentrer autour de l'Assemblée nationale des forces suffisantes, des forces considérables ; et cette brave garde nationale n'a pas manqué à l'appel que nous lui avons fait ; elle s'est rendue de tous les côtés autour de cette Assemblée pour faire respecter et l'Assemblée et les décisions que vous pou viez prendre (Très-bien).
« Nous nous sommes mis en rapport immédiatement avec le commandant de la division militaire, avec tous les centres d'action. Dès une heure, nous avons transmis
272 COMMISSION KXECUTIVE.
au commandant de la division militaire le commandement de la garde nationale et de toutes les forces qui pouvaient véritablement défendre et soutenir rindé])LMidance de la souveraineté de l'Assemblée.
« Nous avons pris ces mesures; mais ce n'est pas tout. Il y en a d'autres à prendre. D'une part, nous vous déclarons que nous sommes décidés à obéir à l'Assemblée nationale dans les ordres qu'elle voudra bien nous transmettre ; et, d'autre part, le pouvoir dont vous nous avez investi, dont vous nous avez honoré, ce pouvoir, nous nous en servirons pour sévir avec vigueur^ comme nous l'avons dit dans une proclamation hier, contre ceux qui ont consommé l'attentat. \'ivesmarques d'approbation).
« Le citoyen Aylies : Et les clubs?
'( Le citoyen G ami er -Payés : Les clubs qui ont conspiré sont fermés. (Marques d'assentiment;. Nous respecterons le droit de réunion , car c'est au droit de réunion qu'est due la glorieuse révolution du 24 Février; mais des clubs qui se réunissent en armes; qui menacent sans cesse d'envahir l'Assemblée nationale, ceux-là nous les dissiperons (Très-bien !}. Nous les poursuivrons (Applaudissements). Nous sommes décidés à donner de l'énergie au pouvoir (Très-bien!), ou nous donnerons notre démission.
« Voix nombreuses : \'ous ne la donnerez pas.
<c Le citoyen Garuier-Payès : Nous avons agi avec énergie, nous continuerons d'agir avec la même énergie. Oui î nous voulons tous une République ferme, lioiiiiiHe el modérée. (Bravo! brav(> !»
<;il AIM IKK SKl'TIKME. '27:{
H Toiitn l'Assemblée se lève en poussant un cri nnuilime (le: Vive la République! Tous les membres se tournent ensuite vers les tribunes qui sont remplies de gardes nationaux, et crient: Vive la garde nationale ! Ceux-ci répondent avec beaucoup d'énergie : Vive r Assemblée nationale !
« Le eitoyen Garnier-Parjès : c'est la Républi({ue que la France veut ; elle n'en veut pas d'autre. Oui ! nous vous soutiendrons ; oui ! nous vous aiderons et nous ferons de la véritable fraternité, non [las la fraternité exclusive et qui maudit, mais celle, (mi etfet, qui contient l'amour de tous au fond du cœur et qui connaît les véritables intérêts du peuple, qui sont d'abord l'ordre et le travail. Très-bien !)
« Citoyens, le pouvoir exécutif se tient à la disposition de l'Assemblée pour prendre toutes les mesures nécessaires dans les circonstances critiques où nous nous trouvons. (Très-bien! Très-bien! Bravo! Bravo!)
« Un représentant: Je demande la nomination d'une Commission pour rechercher toutes les mesures à prendre.
« Pliisieiirs voix: Non! non ! c'est le Pouvoir exécutif.
« (Un grand nombre de représentants vont féliciter le citoyen Garnier-Pagès, qui est retourné à son banc, pi
Après un moment d'interruption, le citoyen Peupin lit un message, daté de l'Hôtel-de-N ille et signé Antony Thouret, qui fait savoir que MM. Lamartine et Ledru-RoUin siègent à l'Hôtel-de-Ville.
M. Falloux annonce le retour de M. Lamartine.
274 COMMISSJOA LXECLTIVE.
M. Clément Thomas paraît à la tribune. 11 est salue par les acclamations de l'Assemblée. Il annonce l'arrestation des envahisseurs et se démet de ses fonctions qu'il croit ne devoir accepter que de la Commission executive.
M. Garnier-Pagès lui répond par la lecture d'un arrêté de la Commission executive qui le nomme, au nom du peuple et de l'Assemblée, commandant supérieur de la garde nationale de Paris. (Bravo ! Bravo !)
« Le citoyen Lamartine : Citoyens, le Gouvernement a la satisfaction d'annoncer à l'Assemblée et à la France que la sédition a été étouffée dans son germe même, que ces hommes qui s'étaient transportés d'ici, du centre de la nation, du chef-lieu des départements, du foyer de la véritable Assemblée nationale^ et qui avaient transporté leur gouvernement à l'Hôtel-de- Ville, y ont été repoussés par l'unanimité du peuple de Paris, de la garde nationale, de l'armée et de tout ce qui mérite le nom de Nation ! (Bravo ! Bravo !)
« Ainsi, citoyens, à l'heure même où nos départements consternés apprendront la violation momentanée del' Assemblée nationale, à celte même heure ils apprendront la vengeance pacifique du peuple héroïque de Paris, Ils apprendront que la garde nationale, l'armée, la garde mobile et les citoyens de toutes les conditions, de toutes les professions, de tous les rangs, de toutes les fortunes, se sont réunis comme un seul homme, comme un faisceau d'un million d'hommes, pour restituer à l'Assemblée nationale la dignité, la liberté, l'indépendance, le respect qu'elle
riiAi'iTUh si:i'iii;.\ii:. 27[i
avait un niomeiil perdu. Le citoyen Thomas vous rendra compte des justes mesures de précaution et de sévérité que mon collègue et moi nous n'avons pas hésité à prendre et à signer à la iiiiiiul(ï pour rétablir l'autorité, la dignité, le respect de vos délibérations.
(( Emportez donc de cette séance cette seule et unanime conviction que le peuple de la France et le peuple de Paris, c'est un seul peuple et que le peuple de Paris et l'Assemblée nationale, c'est un seul et même sentiment, c'est un seul et même intérêt; c'est, entre eux, à la vie, à la mort. (Une acclamation de bravos suit ces paroles.) x
M. Luneau monte à la tribune. A peine a-t-ii commencé de parler, que « plusieurs représentants amènent le citoyen Louis Blanc poursuivi par des citoyens qui voulaient l'arrêter. Les membres de l'Assemblée le prennent sous leur protection.
« Quelques voix : Qu'on l'arrête !
(c D'autres membres : Non! non ! c'est un représentant : il faut respecter sa liberté.
« Le citoyen Luneau : Citoyens gardes nationaux, pas de violence, respectez les membres de cette Assemblée ! (Les gardes nationaux se retirent.)
(c Phmeurs représentants : Laissez parler Louis Blanc.
(( (Le citoyen Louis Blanc monte à la tribune, pùle, les vêtements déchirés, les cheveux en désordre, couvert de sueur. Des interpellations nombreuses lu sont adressées de toutes parts. Il descend de la tribune au milieu de mille cris confus.;
27fi COMMISSllKN EXECl TIVE.
« [/// membre : Respectez Louis Blanc comme collègue,
« Un autre membre : Ce n'est pas un collègue; c'est un factieux ! (L'Assemblée est dans une agitation difficile à décrire.)
« Le citoyen président invite les représentants a reprendre leurs places.
« Le citoijen Luneau : Je demande que le gouvernement s'explique sur les mesures qui ont été prises par la préfecture de police. Tout le monde sait que cette préfecture est occupée par une force qui n'est pas régulière et qui y siège. Je demande que cette préfecture, dans toutes ses divisions et départements, dant tout le local, soit occupée par la garde nationale Voilà pourquoi nous sommes en permanence. (Très-bien!)
(( De toutes parts : Laissez parler M. Garnier- Pages.
«. Le citoyoi Garnicr-Pagès : Que l'Assemblée
soit bien convaincue que la Commission executive remplira tous les devoirs que vous lui avez délégués Nous croyons, en effet, que la préfecture
de police doit, dans ce moment, comme tous les autres grands postes, être occupée par la garde nationale... Il faut agir avec force et vigueur, mais avec circonspection.
« Voi.r nombreuses : Il faut de l'énergie ! ('. Quelques représentauts : Pas de réaction ! (( Le ciloijcn Bar rot : Pas de réaction, mais pas de faiblesse !
CIIAIMIKK SKPTIKMK. 277
« Le cïtoijen Garmer-Paiiis : ... < jut^ rAs-emblée soit convaincue quo nous aillions avec énergie. (Oui;, oui!) Si telle est sa volonté, telle est la notre! Je le répète : Toutes les mesures seront prises.
H Le citoijen Ara(jO, membre du Pouvoir exécutif : Elles ont été prises.
« Le citoyen Louis HJauc : Je demande la parole. (Explosion de rumeurs.)
« Voix nombreuses : Non, non !
(( Quelques représentants : f.aissez parler, laissez parler!
(( Le citoyen Avonrl : S'il s'agit d'une défense qu'on vient présenter, nous devons écouter. (Parlez, parlez!)
(( Un grand nombre de représentants : Non, non!
« Le citoyen Louis Blanc : Citoyens , c'est votre liberté, c'est votre droit, c'est votre dignité que je viens défendre en ma personne. (Explosion de murmures. A l'ordre, à l'ordre!)
« Voix diverses : \' ous insultez l'Assemblée ! — assez, assez! descendez de la tribune!
« Le citoyen Louis Blanc : Où serait la liberté, si elle ne trouvait pas asile dans cette enceinte? Je ne demande i)as la parole pour moi seul, pai'ce quM je suis représentant du peuple... (Bruit.)
a Ce que j'affirme sur l'honneur (Piumeurs
prolongées , sur ce que j'ai de plus sacré, c'est que j'ignorais de la manière la plus absolue, c'est que j'ignorais ce qui devait se passer aujourd'hui dans cette Assemblée (Allons donc, allons donc !)
27« COMMISSION EXÈCUTIVR.
ft Un représentant : Vous n'avez jamais eu de cœur. (Exclamations diverses.)
(.( Voix diverses : Laissez parler, laissez parler!
a Le citoyen Louis Blanc : Ne croyez pas que je recule ici devant ce que je considère comme la vérité. Jamais, ni la crainte des violences, ni la crainte de la mort ne me feront refouler ce qu'il y a dans ma conscience ; je vous dirai donc, au risque des exclamations que je pourrai soulever, que, bien convaincu que si, comme j'en suis bien profondément pénétré, il y a ici des adversaires politiques, mais enfin des hommes d'honneur et de cœur qui m'écoutent... (Violente interruption.) Je suis convaincu que ces hommes croiront à la vérité de ce que je leur dirai, quand je leur déclarerai que, quant à moi, et je dis ceci avec la conviction d'un homme libre, avec la dignité, avec l'autorité d'un de vos collègues, quand je serai venu leur dire... quant à moi, et j'en demande pardon à vos convictions, si je n'ai pas le bonheur que les miennes concordent avec les vôtres je ne suis pas de ceux,
en effet
« Voix nombreuses : Allons donc I au fait, au fait!
« Le citoijen Louis Blanc : Je ne suis pas de ceux
qui approuvent la marche suivie par l'Assemblée
(Explosion de murmures.) Je ne suis pas de ceux qui approuvent la marche suivie par l'Assemblée. J'ai profondément regretté que dans votre règlement vous ayez inséré un article qui, suivant moi... c'était peut-être une erreur de ma part. (Allons donc! assez, assez!) Mais en? lin, cette erreur était sincère. . J'ai regretté profondé-
rilAPITlU': SKI'TIKMF:. 279
ment, en prévision do ce (jui iiouvail arriver, que vous ayez mis dans votre règlement un article qui semblait placer le peuple sous le coup d'une suspicion. (Violente interruption, un grand nombre de représentants adressent à l'orateur de violentes apostrophes.)
c( Un représentant : Ce n'est pas le peuple, car nous sommes tous du peuple, c'est le club de la rue de Hivoli.
(( Vil autre membre : C'est une dérision ! à l'ordre ! à l'ordre!
« Le citoijen Louis Blanc : J'ai profondément regretté pour ma part que, lorsque je suis venu vous demander avec un désintéressement complet... (Elxplosion de murmures.)
(( Un représentant : Vous posez beaucoup trop à la tribune. (Assez, assez.) Vous ne parlez constamment que de vous, c'est indécent
« Un autre représentant : Vous (Mes à la tribune pour vous défendre. Défendez-vous!
« Le citoyen Louis Blanc .-Je sens, aux exclamations que je soulève, que j'ai ici beaucoup de convictions contre moi.
(c Voix nombreuses : Plus que cela !
« Le citoijen Louis Blanc : Je ne crois pas qu'il y ait ici plus que cela. Il ne peut pas y avoir de la haine contre moi... (Allons donc! Il n'y a que du mépris.) Quant à moi, je n'ai aucun sentiment de haine à l'égard de ceux qui ne partagent pas mes convictions. (A la question! à la question.) N'ous voulez que j'y vienne, m'y voici. Je jure par tout ce qu'il y
a de plus sacré au monde que je n'ai rien fait, al)solument rien fait pour conduire le peuple ici... (Molente interruption.) Je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde que si je suis complètement dans les sentiments que le peuple a manifestés... (Explosion de cris : à l'ordre! à l'ordre! — Une grande partie des représentants se lèvent avec énergie et adressent des apostrophes violentes à l'orateur).
« Le citoyen président : Si le citoyen Louis Blanc était accusé il aurait le droit de se défendre.
« Le citoyen Louis Blanc : Citoyens, je ne me suis jamais, quant à moi, fait l'homme de la violence; j'ai toujours été l'homme du droit^ et je mettrais au défi qui que ce soit ici de citer de moi une parole... « (Plusieurs membres demandent la parole.) « Le citoyen Louis Blanc : Pas un mot, pas une ligne qui soit un appel à la force brutale. Quand je suis venu ici, j'y suis venu dans la plus profonde ignorance de ce qui devait s'y passer. Hier, comme tout le monde, j'avais entendu parler d'une manière vague d'une manifestation qui devait avoir lieu aujourd'hui. Kh bien ! cette manifestation, je l'ai déplorée dans le fond de mon cœur et j'ai dit... (Vive interruption d'incrédulité.) et j'ai dit que je l'avais déplorée à plusieurs de mes amis que je suis bien aise de trouver l'occasion de venir défendre à cette tribuue, parce que si je ne le faisais pas, je serais un lâche... « Une voix : Vous l'êtes! (Mouvements divers.) « Le citoyen Louis Blanc : Et parmi ces amis, je citerai Barbés. Exclamations.) Oui, Barbes! et rien
CHAPITRK SKHTIK.MK. 281
no pourra rao faire taire ce qui est la vérité. Je (lois à la vérité, pour laquelle je professe autant de respect que i)Our l'Assemblée —
(c Un membre : L'Asseoiblée que votre ami Barbés a flissoute.
((. Le citoyen Louis Blanc : Pour l'Assemblée, qui, elle-même, ne peut réclamer de respect qu'autant qu'elle en montre pour tout c(3 ((ui est liberté, vérité, justice.
« Un membre : Et tout ce qui n'est pas utopie.
(c Un représentant : Etes-vous allé à l'Hôtel-dc- Ville?
« Le citoyen Louis Blanc : Non! je suis revenu ici reprendre mon poste de représentant. (Assez! assez!) Et voilà l'homme qui a été insulté par ceux qui devaient le défendre. (Murmures.)
« Je me résume en quelques mots... l'enceinte a été envahie; on m'a dit qu'il fallait calmer les hommes qui avaient envahi cette enceinte... (Interruption.)
« J'étais convaincu, quant à moi, de la nécessité de faire respecter l'Assemblée. (Dénégations.)
(C Je suis monté à celte tribune pour le dire. (Assez! assez ! ;
« Un membre : Quand on vous accusera, vous vous défendrez; c'est par trop occuper l'Assemblée de votre personnalité. (Assez! assez!)
« '^Le citoye'n Louis Blanc descend de la tribune.
« Les citoyens Lefort-Gonssollin et Victor Grandin se précipitent à la tribune.
c( Le citoyen Marrast se dirise aussi vers la tribune i.
282 COMMISSION EXKCI TIVE.
« Le citoyen Lcfort-GonssolUn : L'orateur qui descend de la tribune a mis toute l'Asssemblée au supplice. (Bruit.)
(i Voix diverses : Laissez parler le maire de Paris.
oc Le citoyen Lefort-GonssoUin : Très-volontiers.
a Le citoyen Marrast : Après la scène qui a eu lieu dans cette enceinte, des colonnes conduites par quelques hommes, dont la justice aura plus tard à apprécier la situation, se sont rendues à l'Hôtel-de-Ville. Les forces qui étaient accumulées près de l'Hôtel n'étaient pas suffisantes pour les empêcher d'entrer. Les grilles ont été fermées, et une certaine quantité de citoyens ont envahi l'Hôtel. Ils se sont transportés dans une des salles où ils ont proclamé un Gouvernement provisoire ; celui-là n'a pas suffi, on on a proclamé un deuxième.
(( Pendant ce temps, la garde nationale est arrivée, d'après les ordres qui lui avaient été transmis, et aussitôt que nous avons été les maîtres de la place, nous avons fait entrer un bataillon de garde nationale "et de garde mobile dans l'intérieur de l'Hôtel.
(( Nous avons fait cerner les citoyens qui s'étaient institués ainsi Gouvernement au nom du peuple, et, un instant après, j'ai cru pouvoir donner l'ordre, autorisé du reste par deux membres de la Commission executive présents, d'arrêter toutes le^ personnes qui se trouvaient là. J'ai le regret d'annoncer à l'Assemblée que, parmi les citoyens arrêtés, se trouvent par acci- (Icuf deux de ses membres, le citoyen Barbés et le citoyen Albert.
«■IIAI'ITIIK SKPTIKMi:. 28:^
« Aussitôt que j'en ai r té informé, j'ai rru (Icvnir, en ma qualité do représentant, les faire venir dans une chambre, et faire appeler le citoyen Albert près de l'adjoint. Ils y sont dans ce moment-ci.. Te les aurais rendus immédiatement à la. liberté, parce que je ne crois pas qu'il dépende d'aucun de nous de violer, dans la personne d'un de ses collègues, le caractère d'inviolabilité qui appartient à l'Assemblée nationale; mais j'ai craint que, dans l'état d'exaspération où se trouvaient en ce moment les esprits, s'ils avaient été reconnus, ils ne fussent exposés à des périls trop certains. Ces deux citoyens sont dans ce moment-ci encore à l'Hôtel-de- Ville. Je prendrai à cet égard-là les mesures que l'Assemblée nationale jugera à propos d'ordonner.
(c Phsicurs voix : C'est déjà fait !
M. Landrin obtient l'autorisation de poursuites contre M. Albert, après des réserves faites par M. Flocon contre les sentiments de réaction.
« Le citoyen Marie: Les portes de la justice
vont s'ouvrir. Laissez-nous maintenant accomplir nos devoirs: nous allons, nous, membres de la Commission executive, nous rendre au Luxembourg et commencer les investigations auxquelles nous devons nous livrer; et soyez sûrs qu'une réparation éclatante ne manquera pas à l'Assemblée nationale. (Immenses acclamations. Bravo) .
a Nous vous demandons maintenant la permission de nous retirer et de faire notre devoir pour la répression contre l'attentat^ comme nous l'avons fait pour empêcher l'attentat. (Nouveaux applaudissements.) »
L'Assemblée vote à rnnanimité et pjar acclamation un décret pour déclarer que la garde nationale, la garde mobile et la troupe de ligne ont bien mérité de la patrie. Des remerciements sont adressés aux délégués des départements, qui se sont mis à la disposition de l'Assemblée, et aux élèves des écoles.
« Le citoyen de MontreiiiL. . Il y a une parole que j'ai entendue tomber de cette tribune. On a dit qu'à côte de la répression il fallait craindre la réaction : eh bien ! je le déclare, dans notre pensée^ il n'y a pas de réaction possible. (Non ! non !) nous voulons tous la République démocratique et populaire.
(( De toutes parts : Oui ! oui ! très-bien !
« Le citoyen de Montrenil : Lorsqu'on nous parle de réaction on nous jette dans un inconnu que nous n'aborderons jamais. Nous sommes venus de nos provinces avec l'intention de donner à la victoire du peuple un cachet indélébile, pour confirmer cette victoire el non pour la combattre. Maintenant je dirai : la journée est bonne, car le triomphe de l'ordre c'est le triomphe de la liberté. » (Très-bien !)
Le président propose et l'Assemblée accepte le renvoi de la séance au lendemain 10 heures et la reprise de l'ordre du jour interrompu.
La séance est levée à 9 heures 10 minutes.
A la sortie, des vivat s'échangent entre les représentants et les sardes nationaux.
CH.\IMTi;l. Si;i'Tli;.\IK. . 285
Celte dramatique séance, avec ses péripéties, ses contrastes, ses mouvements passionnés, ses abaissements et ses élévations, ses désordres et ses répressions, ses luttes et ses apaisements, ses flux et ses reflux, avait duré neuf heures.
Les députés, par la fermeté de leur maintien en face du danger, avaient relevé le burlesque de ces scènes anarchiques, protégé la souveraineté du peuple contre le sacrilège et sauvé le principe de la représentation nationale, le suS"rage universel. Ils avaient noblement rempli leur devoir.
La Commission du pouvoir exécutif, dés son retour au Luxembourg, convoqua le conseil des ministres.
Si le Gouvernement avait délivré l'Assemblée et l'Hôtel-de-Ville, la préfecture de police restait debout, armée, n'obéissant même plus à Caussidière. Une étincelle pouvait la mettre en feu. Il fallait circonvenir, maîtriser ce dernier foyer de troubles, sans qu'une seule mesure malhabile pût compromettre l'entreprise et faire couvrir Paris de barricades pendant la nuit.
Dans cette prévision, la Commission executive réorganisa sur-le-champ les commandements militaires. Voulant assumer sur elle seule la responsabilité de la
28t) COMMISSION EXECUTIVE.
direction des forces, elle reprit au général Fouché le commandement général, tout en le maintenant à la tête de la f^ division. Elle fit accepter par le général Bedeau^ toujours prêt pour les missions difficiles et utiles, le commandement de la garde mobile, en remplacement du général Tempoure. M. François Arago, apprenant qu'une légion de la banlieue venait de recevoir du sous-chef d'état-major Saisset l'ordre de s'éloigner du Luxembourg, à l'approche de la nuit, au moment où le Gouvernement avait le plus besoin de conserver toutes les forces rassemblées, et croyant voir dans cette mesure la confirmation de ses soupçons, le manda et lui fit déposer son épée. Le général Guinard, qui était venu au Luxembourg se concerter avec M^L François Arago et Garnier - Pages et avait dirigé sous leurs ordres la garde nationale avec autant de rapidité que d'habileté, crut ne pas devoir conserver sa position et fît agréer sa démission. Le soin de recomposer Tétatmajor de la garde nationale fut laissé à son nouveau commandant en chef. Clément Thomas. Il ne restait plus à réorganiser que la garde républicaine, dont la majeure partie, Montagnards et Lyonnais, se tenaient renfermés dans la préfecture de police.
Dans le conseil des ministres, la première préoccupation porta sur les Ateliers nationaux. Les Ateliers nationaux, en majeure partie, avaient été éloignés de la manifestation; on v avait pourtant vu un certain
ClIAl'lTHi: SKI'TiKMl!:. 287
iioiiibro (le leurs bannières, et il était hors de doute que beaucoup de brigadiers et d'ouvriers s'éluienl individuellement mêlés dans les rangs des agitateurs. Le ministre des travaux publics et le ministre de l'intérieur furent invités à faire exécuter les mesures rigoureuses, décrétées le matin même, pour surveiller l'inscription des ateliers et en éloigner les hommes jeunes et valides auxquels était olîerte l'admission temporaire dans les cadres de l'armée. Le ministre de la justice donna quelques détails sur les arrestations opérées. Chaque ministre, ensuite, rendit compte de ses efforts, de ses impressions et de ses vues.
Les nouvelles de la préfecture de [)olice arrivaient au Luxembourg sombres et sinistres.
Le secrétaire général, M. Pagnerre, communiquait à la Commission executive cette lettre :
(( Paris, 15 mai, 8 heures du soir.
a La préfecture de police est sous les armes; qui est-ce qui y commande? Je n'en sais rien; mais les abords en sont gardés par des sentinelles avancées; on n'y entre que sur un mot d'ordre particulier. On y annonce, dans les rangs de la garde républicaine, l'intention formelle de marcher, ce soir, sur rHôtel-de-\ ille et de délivrer les prisonniers.
(( Le maire-adjoint,
« Edmond Adam. »
288 COMMISSION EXÉCLTIVK.
Une autre lettre, du maire du IV' arrondissement, M. Lenoir, était ainsi conçue :
(( Je viens vous informer qu'ayant fait conduire, ce soir, à la préfecture de police, quelques prisonniers faits sur le quai de la Mégisserie, dans une boutique d'armurier forcée et aux alentours, l'officier commandant un piquet de vingt hommes n'a pu entrer à la préfecture qu'avec cinq hommes seulement ; et , après avoir remis les prisonniers, cet officier et ses hommes ont été menacés. Quelques-uns, pris à la poitrine et sur le point d'être retenus prisonniers par les Montagnards et plusieurs gardes républicains, n'ont dû leur liberté qu'à l'intervention de quelques-uns de ces derniers dont ils étaient connus. )>
Des faits de la même gravité étaient successivement signalés. Les gardes nationaux, conduisant les prisonniers à la préfecture, y étaient maltraités, les prisonniers relâchés et munis de fusils. Les soixante-dix-huit individus saisis dans la maison de Sobrier et envoyés des Tuileries, sous escorte, reconnus par les Monta gnards, étaient délivrés, fêtés et armés, aux cris de : Vive Barbes ! On arrête les meilleurs eitoijens ! Vive BUuiqui! Un second groupe de quatre-vingts prisonniers recevait le même accueil. Les gardes nationaux étaient repoussés ou demeuraient consignés aux portes.
La Commission exigea du préfet des explications sur ces plaintes réitérées. Le préfet, pour se justifier, chargea M. Crevât de conduire au Luxembourg une soixantaine de prisonniers, choisis parmi les inconnus et parmi les hommes de bonne volonté, à qui l'on fit
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ce; bizarre appel de circt)ii.-5laiice. Les plus dclerminésà la lutte restèrcuit à la prélecture.
La préfecture prenait un aspect de plus en plus redoutable. Plus de trois mille hommes s'y tenaient armés^ exaltés jusqu'à la fureur^ ne reconnaissant plus que la discipline du coup de l'eu. Chacun avait choisi sa place et préparé son poste de combat, les uns dans la cour, les autres aux portes, ceux-ci aux fenêtres, ceuxlà dans les greniers et jusque sur les toits. Tous les étages devaient être occupés , et des combles devait pleuvoir une }iluie de balles sur les assaillants. Des sorties vigoureuses et répétées déblayeraient les abords. Des émissaires seraient détachés pour aller insurger les clubs et les faubourgs. A travers le tumulte et le. bruit s'élevaient des malédictions et des menaces contre l'Assemblée nationale et le Pouvoir exécutif, et des acclamations pour les chefs ultra-revolutionnaires. Les propositions les plus extrêmes, les plus insensées, les projets les plus audacieux, trouvaient des partisans : il n'y avait qu'à s'emparer de l'Hôtel-de-Ville, y installer le nouveau gouvernement, reconstituer le Comité de salut [lublic. Les plus intimes de Caussidière, le colonel Mercier, les commandants Caillaud , Morisset, M. Crevât, n'étaient plus écoutés que lorsqu'ils ordonnaient la résistance. A la première convulsion le volcan allait éclater.
Au milieu de ces incendiaires préparatifs, le préfet
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reçut l'invitation, datée de onze heures cinquante minutes du soir, de se rendre immédiatement auprès de la Conmiission executive.
M. Gaussidière tenta d'abord de démontrer au capitaine Bertrand , porteur du message, l'impossibilité physique de son déplacement; mais^ sur la réplique qu'il y avait urgence, il voulut en délibérer avec ses amis. (( N'allez pas au Luxembourg, lui dirent-ils, vous y serez arrêté. » — « Pourquoi? répondit Gaussidière. Je n'ai fait aucun acte e'n opposition au Pouvoir exéculif. Il m'appelle, je dois lui obéir, quelles que soient ses intentions; et, malgré mon état de souffrance, je pars. » Lorsque le bruit de sa sortie se répandit, ce Furent des clameurs frénétiques. MM. Gaillaud et Crevât, chargés de la laborieuse tâche de calmer les Montagnards, ne purent y parvenir qu'en leur jurant que, si Gaussidière ne revenait pas, le signal du branlebas leur serait donné.
M. Gaussidière sortit en voiture, accompagné du colonel Mercier; une escorte de soixante hommes d'élite le suivit et l'attendit à distance.
Mil
Lorsque le préfet entra dans la grande salle qui précédait celle du Gonseil, elle était encombrée d'officiers supérieurs, d'élèves des Ecoles, d'aides de camp et d'ordonnances. On venait de mettre aux arrêts M. Saisset. — «G'est mauvaissigne, ))dit Alercier. — u J'entre, » repliijua Gaussidière.
CIIM'IIUI, M. l' TIIMK. 29Î
(f I /(([linidii publique accuse la prélecture de [)Olieew (lil M. ( larnier-Pagès «de n'avoir fait aucun elTort pour empocher reuvahissement de l'Assemblée. Ses Montagnards y ont été remarqués, non parmi les modérateurs, mais parmi les excitateurs; ils sont allés à la Chambre, non pour la préserver, mais pour la violenter. Contrairement aux avis du préfet, à ses affirmations de la matinée, la démonstration prétendue pacifique a été criminelle. Blanqui et ses adhérents, au lieu d'être suivis et arrêtés, ont pu librement usurper la tribune. Enfin, l'Assemblée, justement irritée, réclame la destitution du préfet. «
M. Caussidière répliqua que jamais il n'avait dissimulé qu'il n'était pas le maître absolu de ses Montagnards, parmi lesquels Blanqui comptait de nombreux sectaires. Aussi en avait-il souvent sollicité la réorganisation : (( Je n'ai pas envoyé de gardes républicains à l'Assemblée, précisément, je l'avoue, parce que je craignais leur contact avec la manifestation. Si j'avais pu marcher à leur tète, je les aurais peut-être contenus. Moi absent, ils auraient pu fraterniser avec elle. J'ai cru agir mieux en les renfermant dans la préfecture, h
Alors M. Caussidière fit, énergiquement, en son langage accentué et pittoresque, l'énumeration des services qu'il disait avoir rendus à la République pendant près de trois mois, passant presque toutes les nuits au travail et ne cessant de donner des avis, soit sur l'intérieur' de Paris, soit sur les départements. Il se plaignit des luttes qu'il avait eu à soutenir avec le maire de Paris. Il développa longuement cette ]tensée, souvent émise, qu'il avait été forcé de faire de l'ordre
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avec du désordre, et finit v,u disant qu'il était prêta résigner ses fonctions.
La conférence terminée, le j>ret<'t alla dan^ la &alle voisine attendre le résultat de la délibération de la Commission executive.
L'arrestation immédiate de M. Caussidière fut proposée et combattue.
La circonstance est critique et demande une détermination subite, disait M. Marie. Le préfet sympathise, s'il ne pactise avec les envahisseurs. La préfecture de police est un foyer d'insurrection, au lieu d'être un centre de répression. Éteindre ce foyer, est un devoir. Il faut frapper un coup hardi, sinon la sécurité de la République ne sera jamais rétablie.
La nécessité du changement de préfet ne fut pa> un seul instant contestée. Mais fallait-il procéder sur-lechamp jtar une destitution et une arrestation? N'était-il pas mieux de provoquer une démission? N'allait-on point, par l'arrestation, susciter, la nuit même, cette guerre (uvileque, jusque-là, on avait eu le bonheur et Thabileté d'éviter? L'enlèvemeni de la Préfecture de police par la garde nationale et par les troupes pourrait-il s'efléctuer sans une lutte acharnée ? C'était peu probable ! La démission, au contraire, elait certaine. Pourquoi donc précipiter un denoùment qui paraissait infaillible?
K Persistons, ajouta M. (jarniev-Pagès, ilans le système suivi jtar le (louvernement provisoire, le 16 avril, et par nous-mêmes (lè> hi première heure : opposeï' a une foule une plus grande foule, a un
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iiomlirc un |ilns ur;iiiil iiouihit', renier un uiuiivciiieiil |iiii' 1111 iiunivciiienl plus développé, éfouller mie uihuifestatiDu par une manifestation plus éclatante, c'est vaincre sans verser ie sans-, c'est la victoire sans la bataille! Ce système nous a bien réussi aujourd'hui même à l'Assemblée, à l'lIôtel-(le-\ ille; pourquoi ne pas le poursuivre jusqu'au liout? b'aisons entourer la préfecture par des bataillons nombreux, sans chercher à y pénétrer. Attendons, l'arme au bras, son évacuation par les Montagnards. Ils oseraient se défendre, ils n'oseront pas attaquer. Quant à M. Gaussidière, sou arrestation serait-elle suffisamment justifiée? Non. Car, s'il est resté dans une attitude douteuse, du moins il n'a commis aucun acte public de rébellion. »
La prudence conseillait le moyen pacifique, puisque la réalisation du but était assurée. Trois voix contre deux décidèrent que l'on procéderait par voie de conciliation.
M. Caussidière put retourner , avec le colonel Mercier, à la préfecture de police. Pendant leur absence, il y avait régné une fiévreuse impatience. Les uns exhalaient bruyamment leur rage, les autres chargeaient silencieusement leurs fusils. Les plus intrépides proposaient de faire une sortie et de pousser jusqu'au Luxembourg. Un plus long retard, et l'explosion éclatait. Leur retour calma cet accès de colère, sans mettre un terme à l'agitation.
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Ijc cliil) l)liiii(iui voulut Itjiiir séance, afin de cons- Ifilei'son droit. Mais la local avait été fermé par une contaiue de gardes nationaux exaspérés. Une visite domiciliaire, chez M. Blanqui, n'eut aucun résultat. Tandis que Blanqui se dissimulait, M. Flotte, son second, circulait partout, sondant le terrain, à l'Hôtelde- Ville, à la préfecture de police, où Gaussidiére, malgré les ordres d'arrestation, ne pouvait que le faire surveiller. Ses affldés étaient sur tous les points où il y avait surcroît d'effervescence.
La Société des Droitsde l'homme tombait sous lecoup de l'arrêté du Pouvoir exécutif, qui avait ordonné la fermeture des clubs armés. Devançant le commissaire de polico, l'état-major de la garde mobile, siégeant au Palais national, avait fait faire une perquisition dans les appartements voisins, occupés parle comité de l'association. L'officier chargé de ce soin n'y avait plus trouvé que des indices significatifs mais peu importants : des capsules, des moules à balles, des traces de poudre, des plans de Paris signés, et quelques papiers qui furent remis dans trois cartons et portés, la nuit même, au r.uxembourg. M. Villain avait , le matin, je l'ai dit, achevé son déménagement en prévision des événements.
Vers dix heures, il avait porte chez lui les papiers qu'il voulait préserver, ot;ui passage Molière une dizaine lie l'iisils. Un habitant de ce [lassage, le voyant des-
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cendre d'un liaci'(! avec ces armes, in(|iiiet, préoccupé, avait été clierclier le commissaire de pijlice, à qui M. Villain s'était empressé de déclarer que ces fusils appartenaient à ceux de ses amis qui faisaient partie de la garde nationale.
Ainsi retenu, M. \'illaiu, le chef de la société, avait appris en sortant l'envahissement de l'Assemblée. Et suivant lui, il avait répondu à l'ami qui lui a[iprenait cette nouvelle : « Ce que j'avais prévu est arrivé. On ne sait pas le mal que cela peut faire à la République. » Il circula dans les Tuileries pour surveiller de près les événements, apprit la dissolution prononcée par Huber, et se rendit à l'état-major de la garde nationale auprès de M. Guinard, au moment où l'on pénétrait dans la maison de Sobrier. Il lui affirma que la Société des Droits de l'homme réprouvait la manifestation, qu'elle la regardait comme intempestive , dangereuse, pouvant amener de tristes complications dans Paris.
« Sortant de l'état-major, il courut cala iiréfecture de police ; là, il ne vit de la part du préfet, ni de la part de personne quelque chose d'arrêté, personne qui pûl dire : oui, nous ferons, ou nous ne feronspas.il pouvait y avoir conflit, il courut passage Molière, entendant crier sur son passage : à bas les clubs ! Il y lioiiva deux cents personnes, toutes demandant des ordres, disant : « Il faut mettre la Société en mouvement. Nos amis sont arrêtés. » Il leur répondit : « Il était convenu hier soir avec vous tous que vous iriez dans les clubs, dans tous les quartiers de Paris, pour les inviter à ne pas prendre part à la manifestation. Ils y sont allés, c'est
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nialheiirfuix. Dpv;int deux cent mille hommes debout, ils ne pouvnient rien faire, parce qu'ils ne sont pas assez forts pour résister; et ils ne résisteront pas. Je ne peux pas prendre sur moi de mettre la Société des Droits de l'homme en mouvement. C'est contraire au règlement! » AI. Villain croyait que, s'il avait donné l'ordre do marcher, la moitié des sociétaires aurait refusé, et d'ailleurs il ne lui paraissait pas convenable que la Société des droits de l'honmie marchât pour ni contre une manifestation de cette nature.
« Il se décida donc à retourner à la préfecture de police, parce qu'il pensait que c'était le seul endroit où il y eût encore des républicains. Mais^ là, il vit la même incerlitude que partout ailLeurs. Caussidière lui dit : a Retourne-t'en d'ici, parce que tu me comproc( mets! )) Et il s'en retourna chez lui. >-
Cet extrait d'un récit fait par le président de la Société des Droits de l'homme montre à nu l'altitude expectanle des chefs, leur indécision, le trouble de leur esprit. Et dans cette Société, comme à la préfecture, comme dans le club Blanqui, il est évident que les chefs ne pouvaient maîtriser leurs afûdés, plus disposés qu'eux-mêmes à prendre les armes au premier choc.
Un épisode malheureux termina cette journée. La G^ légion et une compagnie de la banlieue de Charonne avaient cerné le passage Molière. De minuit à une heure du malin, les gardes nationaux de Charonne se décident à jH'nctrerdans le club, lisse répandent dan-^ le< -ailes, les galeries, les logos, les couloirs, au milieu li'uiio
ciiAi'iTiu: si:i>Tii;\ii:. -jot
obs('nril(' complète. Là, un couii de iru ictculit : « Tirt' |iar un insurgé caché, » disent les gardes nationaux; <■ par un giirdc national otîVayé, » répondent les nicnihres du club. Saisis de panique, ne pouvant se reconnaître, les gardes nationaux tirent les uns sur les autres dans les salles, dans le passage. Deux morts, plusieurs blessés, tel fut le douloureux résultat de cet accident, inexpliqué , qui resta isolé. En rajtprcnant dans la nuit, la Commission executive ordonna une enquête, un surcroit de surveillance et de pri'rnntinn.
La présence, à l'Hôtel-de-Ville, des prisonniers et surtout de MM. Barbés et Albert pouvait être une excitation à une prise d'armes ou à un coup de main désespéré. Il y avait urgence à les transporter au dehors. La Commission executive, sur la demande du maire de Paris, transmit l'ordre de les envoyer, la nuit, sans retard, sous une escorte de cent cinquante dragons, au fort de Vincennes. Cet ordre fut aussitôt exécuté. Quelques autres personnes, arrêtées avec eux, la plupart membres de la Société des Droits de l'homme, y furent transportées aussi avant le jour, — trois heures du matin, — dans une diligence des Messageries générales, sous la surveillance du citoyen Tournery, nommé commissaire extraordinaire pour l'accomplissement de cette mission.
M. Barbes était vivement inquiet sur le sort de Louis Blanc. Il ne l'avait pas vu à l'Hôtel-de-N'ille; il igno-
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rait si cel ami n'y était pas venu, et si, là où ailleurs, on ne l'avait pas arrêté. Songeant peu à lui-même, sa sollicitude se reportait sur ceux qu'il affectionnait. Il se préoccupait aussi de ce qui pouvait advenir. Il croyait le peuple entier debout et le combat possible. Prêtant l'oreille au moindre jjruit, la détonation accidentelle d'un coup de feu fit sur lui une impression qu'il ne chercha pas à dissinmler.
M. Barbés exerçait une attraction sympathique. A son arrivée à Vincennes, M. Vanderberghe, un de ceux qui l'avaient arrêté et escorté, en se séparant de lui, lui prit affectueusement la main et lui dit : « Pauvre malheureux! vous avez déjà fait tant d'années de prison! »
Le général Gourtais, revenu pour se livrer lui-même, avait été conduit par un huissiei* de la Chambre, M. Lipman, dans une pièce attenant à la bibliothèque. L'événement avait trahi ses intentions : le peuple ne l'avait j)as écouté et la garde nationale l'avait violenté; sous le poids de sa responsabilité, il s'était affaissé et des larmes retenues avaient, malgré lui, mouillé ses paupières. Pressé, à plusieurs reprises, par M. Lipman, de se retirer, il ne l'avait pas voulu. Lorsque son arrestation fut décrétée, M. d'Aragon, dévoué à toutes les infortunes, lui fit offrir son passe-port et sa bourse. 11 refusa énergiquement. Amené au Petit-Luxembourg, MM. Lamartine, Ledru-RoUin et d'autres membres du Gouvernement, bien convaincus qu'il était incapable de trahison, allèrent lui porter des consolations, qui ne pouvaient adoucir l'amertume de son désespoir, lirisé par trois mois de veilles, de services rendus, de
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/èlc pour la Jxéjdiblique, les ('vénonienls avaient dépassé ses forces.
M. Piiispail, enlevé de sa demeure pai- la garde nationale, l'ut conduit au Luxembourg,
M. Sûbrier, renfermé dans une chauibre de la caserne du quai d'Orsay, était tombé dans une grande prostration. Assailli de craintes, il refusa tout aliment et, croyant sa dernière heure venue, il remit son testament au colonel Goyon. Il jeta par la fenêtre une lettre au préfet de police : il le priait d'intervenir et de le mettre sous la protection de la loi et il réclamait sa liberté, affirmant que lui seul pouvait empêcher l'effusion du sang. M. François Arago avait, personnellement, recommandé au colonel Goyon de ne le remettre à qui que ce fût, sans un ordre écrit de sa main. Cette précaution ne fut pas inutile, car elle fit avorter une tentative d'évasion. Revêtu du costume d'officier d'état-major, un individu se présenta, le lendemain, porteur d'un ordre scellé du timbre de la Commission executive. Cette pièce fut, plus tard, reconnue fausse.
La situation de Paris, pendant la nuit, ne peut être plus fidèlement décrite qu'elle l'a été dans un rapport adressé du ministère de l'intérieur à la Commission executive :
a 15 MAI 1848, MINUIT.
« La manifestation de la aarde nationale et de la
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population tout oiitière contre les communistes, en faveur de l'ordre jiublic, a continué ce soir jusqu'à minuit, avec plus de force et d'énerjïie encore que dans l'après-midi. Indépendamment de nouveaux groupes fort animés qui s'étaient formés sur les ponts et sur les quais, depuis le pont Royal, jusqu'à l'HrMelde-\ ille, les légions de la garde nationale sont revenues vers huit heures plus compactes, plus fortes encore que dans l'après-midi, et ont successivement défilé devant l'Hôtel-de-Ville aux cris mille fois répétés de : Vive la République ! à bas les communistes ! à bas Cabet l à bas Blanqui ! et ensuite, mais avec moins d'ensemble : Vire la rentrée des troupes dans Paris !
« Ce n'était pas, du reste, comme nous l'avons dit plus haut, des rangs seuls de la garde nationale que partait l'expression de ces sentiments unanimes. La population toul entière, qui formait les groupes et encombrait les quais et les places, s'y associait hautement. Les blouses, les bourgerons, les vestes, les paletots douteux, en nombre considérable, dans les rangs de la garde nationale, ne se prononçaient pas ave-î moins d'énergie que ceux qu'on appelle aujourd'hui les riches, contre ce malheureux Cabet ', qui, soit dit en passant, aura maintenant une immense renommée. Les quais, les places, les environs de l'Hôlelde-^'ille étaient illumines; et le mouvement réactionnaire était tel rpie les habitants s'abordaient et se félicitiiient, s;ins s(! connaître, d'une aussi heureuse
* C.alu'l jpeisuiinolU'infnl ri.nl icslr l'Iiiiniïei' ii le ili-m(iii>lraliiiii ; il iiavail jiaN ijiiitir- -on losis.
cil \l'l I i;i. M.l' I M.MK. ;«M
juiiiiiuc. Cependant au milieu d'uii coucouis .si uiiaiiiiue d'iipinions et de sentiments contre les socialistes i'I les fauteurs d'anarchie, nous avons rencontré encore, au milieu des groupes, des communistes, des socialistes (jui défendaient leurs convictions sur la matière avec une énergie et un dévouement dignes d'un meilleur résultat. Plusieurs d'entre eux ont été menés si loin qu'ils se sont fait conspuer. Il en est un que la garde nationale a dû arrêter sur la place du Chàlelet et conduire au poste afin de le soustraire à l'indignation publique.
« A minuit tout était à peu près terminé, et, après avoir été sur pied toute la soirée, nous n'avions pour notre compte à constater aucun accident fùctieux. »
Les membres de la Commission executive, avant de se retirer, rédigèrent cette proclamation :
« Citoyens !
(( Un crime a été commis contre l'Assemblée nationale. Quelques factieux ont tenté de \ioler la souveraineté du peuple.
« Devant cet attentat, vos représentants sont restés fermés et calmes. La majesté du droit l'a emporté sur la force brutale.
(c L'Assemblée, un instant troublée, a repris ses travaux. Elle siège au milieu de vous, toujours grande, toujours forte, toujours prête à assurer le triomphe de
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la République, à réaliser, pour les travailleurs, les justes espérances que la Révolation leur a données.
« Aujourd'hui le crime est vaincu.
« La garde nationale, la garde mobile, l'armée, toutes les forces sorties de Paris et de la banlieue ont chassé devant elles des conspirateurs insensés qui cachaient leurs complots contre la liberté sous le nom de la Pologne.
« Citoyens, votre victoire a été sainte, car le sang de vos frères n'a pas coulé. Restez debout I Restez armés, pour défendre, comme vous l'avez su faire, la République contre l'anarchie.
« Les hommes qui ont souillé le temple de la Constitution appartiennent désormais à la justice. La justice agit, le pouvoir veille, les coupables sont arrêtés.
(( Ayez foi dans l'avenir. L'avenir n'a jamais manque à la fidélité, au courage, et votre fidélité et votre courage sont éprouvés. »
La séance de la Commission executive, ouverte le lo, à huit heures du matin, fut close dans la nuit a trois heures et demie.