CHAPITRE linïIKMi
Le 16, réunion delà Commission executive; rapports sur la prélecture de police; insistance des représentants pour faire cesser cette situation; proposition de M. Carlier; ordres de tenir la préfecture cernée; invitation au préfet de se rendre à l'Assemblée; sa promesse. — État des forces sur pied. — Nombreux concours de représentants au palais de l'Assemlilée; députations des villes, reçues par le président; ouverture de la séance; dispositions des représentants de la droite; communications faites par M. (îarnier-Pagés; attaques de MM. Bonji^an et Baroclie contre la Commission executive; réponses de MM. Lamartine et Garnier-Pagès; ordre du jour; suspension de la séance. — La Commission executive, de retour au Petit-Luxemi)Ourg, ordonne une plus grande concentration de troupes autour de la préfecture — M. Caussidière renvoie les hommes dont il n'est pas assez sur ; il se rend à l'Assemblée. — La séance est reprise : M. Caussidière prend la parole; après trois heures de lutte, il donne sa démission; M. Jules Favre expose la pensée de prudence et d'humanité qui a guidé le Gouvernement. — M. Caussidière, au Petit-Luxembourg; il renouvelle sa promesse de démission. — Les Montagnards de la caserne Saint-Victor se soumettent. — Conventions entre M. Caussidière et .les généraux Bedeau et Clément Thomas; prise de possession de la préfecture de police. — Réorganisation d"une garde républicaine parixienne. — Règlement du donjon de Vincennes, où l'on transporte les prisonniers. — Les ministres chargés de présenter des projets initiateurs. — Projets de loi sur : des canalisations, le rachat des chemins de fer par l'État la direction des forces publiques, les clubs armés, Louis-Philippe et sa famille. — Nominations de .M. Cavaiguac au ministère de la. guerre et dr M. Trouvé-Chauvel à la préfecture de police. — Présentation des projets de loi à l'Assemblée (17 mai' ; proposition de la droite d'assimiler ces projets aux propositions individuelles des représentants; agitation; le président se couvre et suspend la séance; M. .Iules Favre propose un ordre du jour motivé, déclarant la non-assimilation ; cet ordre du jour est voté. — Séance du 18 mai ; double rédaction d'une proclamation au peuple français; discussion sur la
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rédaction proposée par la droite; tumulte; observation de M. Flocon; remise au lendemain. — Attaques de la presse; citations. — Dispositions moins belliqueuses de la droite. — Appréciation de la situation; citations du yational, de M. Lamennais. — Séance du 19 : explications personnelles de MM. Duchez. tlienne Arago, Charras; adresse des colonels et des lieutenantscolonels de la garde nationale de la Seine ; modiiicalion conciliatrice de la proclamation; son adoption; adoption du règlement pour la présentation des projets du Gouvernement, conforme aux désirs du Pouvoir exécutif. — Bon accord du Gouvernement et de l'Assemblée. — Le 15 mai a consterné les républicains et réjoui les monarcbistes. — Témoignages sur le 1.') mai : MM. Considérant, Flocon, Caussidière, Tboré, l'roudhon, Villain. Louis Blanc, Guinard, Bhinqui, Haspail, Huber. — Participation de tous les partis au 15 mai; Huber, Landolplie, Bormes, Quentin, agents étrangers. — Observations générales. — Fête de la Concorde; proclamation de la Coiniriission executive.
Le 16 , à huil licures du matin, (i[ii'es quelques heures de repos, les membres de la Commission du pouvoir exécutif étaient réunis, le Conseil des ministres convoqué, les généraux Clément Thomas et Bedeiiu appelés.
De nouveaux rapports très-précis, de nouvelles pUiintes très-vives sur la mise en liberté des prisonniers conduits à la préfecture de police, et sur les menaces adressées aux gardes nationaux qui les escortaient, parvenaient au l 'etit Luxembourg : la garnison se gardait toujours militairement, et les Montagnards, envahissant le Palais dt^ justice, s'étaient avancés jusques aux grilles, en face la place Dauphine. La préfecture de police conservait donc cette attitude ambiguë, louche, qui n'était ni la résistance ouverte, ni l'obéissance passive.
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Le presidcul de rAssoiiibleu inforuiail la Commission executive que les députés, venus avec le jour, niiiriniiraienl contre la non-occupation de la préfecture par la i^arde nationale et réclamaient énergiquenient contre u cette situation qui ne devait pas, (jui ne pouvait pas se prolonger, ))
Le chef de bureau à la direction de la surveillance au ministère de l'intérieur, M. Garlier, vint i)roposer, connaissant des passages inusités [)0ur s'introduire dans la préfecture, de l'enlever par un coup haidi. Celle otfre fut re poussée.
Le Conseil rassemblé persista, a l'unanimité, dans sa détermination d'en finir sans verser le sang. Les généraux Clément Thomas et Bedeau reçurent mission de tenir la préfecture cernée par des force:? considéral)les, l'arme au bras, sans chercher a y pénétrer autrement que par des moyens pacifiques.
La Commission executive délégua ensuite M. Boissaye à M. Caussidière pour lui porter l'invitation de se rendre à l'Assemblée, et en reçut la [iromesse formelle.
Le rai»pel battu dés le matin, les gardes nationaux couraient se joindre aux légions qui avaient conservé les postes assignés la veille. Les états-majors n'avaient pas suspendu leur action pendant la nuit. Une force imposante protégeait les abords de l'Assemblée. Sept mille hommes entouraient le Luxembourg. L'Hôlel-
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de- Ville était abondamment couvert. Des bataillon^ nombreux de la garde nationale, de la garde mobile et de la ligne, enveloppaient la préfecture de police, le fusil au repos suivant l'ordre. Les élèves des écoles polytechnique, Saint-Cyr, normale, centrale, d'Alforl, de droit et de médecine^ se maintenaient à la disposi-
tion du gouvernement.
Les représentants, dès neuf heures, encombraient les salles des conférences et les couloirs. Les événements de la veille étaient le sujet de toutes les conversations, et la situation du jour diversement appréciée. Une extrême animation, des discussions passionnées faisaient présager une séance orageuse.
A dix heures, des députations de différentes villes se présentèrent, sous leurs bannières, à la grille du palais. M. Bûchez, accompagné des membres du bureau, les reçut sur les marches du péristyle, au milieu d'une affluence de représentants et d'ofTiciers de tous rangs, et répondit avec dignité et sympathie à leur oifre de concours. Les paroles échangées soulevèrent d'unanimes acclamations de : Vive la France! vive la République ! vive r Assemblée!
Le président rentré dans la salle des délibérations — dix heures et demie — déclara la séance ouverte.
Par leur interpellation à jour fixe sur la Pologne, question qu'ils savaient insoluble dans le moment et capable d'entlammer la population, les députés de la
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droite aviiicnl l'ounii le inélcxlc et donné, involontairement sans doute, mais fatalement, rendez-vous à l'insurrection. Et cependant ils allaient s'empresser de saisir cette déplorable occasion pour attaquer d'ensemble et ardemment le gouvernement républicain.
Le Gouvernement , pendant cette longue crise , n'avait pourtant pas cessé d'être présent et actif sur tous les points. Au Petit-Luxembourg, MM. François Arago et Garnier-Pagès transmettaient les ordres, rassemblaient et dirigeaient les légions. A l'Assemblée, MM. Lamartine, Marie, Ledru-Piollin s'efforçaient de combattre, de pacifier et de ramener des esprits égarés. A l'Hùtel-de-Ville, M. Marrast s'était maintenu ferme à son poste, oîi MM. Lamartine et Ledru-Bollin étaient bientôt accourus. Au ministère de l'intérieur, M. Recurt appelait la banlieue et annonçait à la France l'émeute et la répression. Les autres ministres étaient demeurés au milieu des représentants, veillant au salut de députés menacés, et se tenant à la disposition de l'Assemblée et de la Commission executive. Le ministre des finances, M. E. Duclerc, avait, par une heureuse et vigoureuse initiative, présidé à la solennelle reprise des travaux parlementaires.
Sous l'impression du moment et du péril évité, les applaudissements et les ovations adressés, la veille, aux divers membres du Gouvernement, dans l'Assemblée, à l'Hôtel-dc-Ville, au Luxembourg, par les représentants, et par la garde nationale, composée alors de tous les citoyens, patrons et ouvriers, riches et pauvres, avaient été spontanés, unanimes. L'œuvre de salut avait aji-
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[lani a tous, évidente, iiieontestablc. Tous l'avaionl proclamée dans leurs acclamations. Mais, le lendemain , l'esprit de justice était refroidi; l'esprit fl»' parti, ravivé.
Le gouvernement républicain, aprèsavoir lutte contre l'anarchie, allait se trouver en lutte avec la réaction.
La séance conmiença par des murmures. Ils étaient suscités par les explications que le président voulut donner sur les contre-ordres de rappel « expédiés seulement pour gagner du temps, rédiges sur des chiffons de papier hors des formes ordinaires, ne devant être l'eçus et n'ayant été regardés comme sérieux par personne, et qui n'avaient d'autre but que de sauvegarder la vie des représentants. » Cette dernière phrase parut malsonnante et blessante à certains députés, qui se déclarèrent prêts à mourir pour le pays.
La tribune fut ensuite assiégée par une multitude de représentants qui tous voulaient parler sur le procèsverbal. Sur la proposition de M. Luneau, l'Assemblée décida (pie la partie de la séance relative à l'envahissement, supprimée dans le Moniteur, y serait rétablie, K afin que la nation entière sût tout ce qui s'était passé et put s'enorgueillir de ce que les députés s'étaient montrés les dignes et fermes représentants du peuple. »
Après ce vote, entrent les membres du Pouvoir executif et les ministres.
M. Garnier-Paues lait connaître U':> mesures d'ordre
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prises pdiir la --rircti' |tiil)li(|in^ : arrfslatiniis, Icniifturcs des (diibs en insurrection la veille, saisies d'ai-mes , rappel des troupes , dissolution des Montagnards, uomiiiarmiis des ^'iirraux driiioiit 'riiouias et Bedeau.
Il annonce que le préfet de police va se rendre dans le sein de la représentation nationale, nliii de sc^ uictire à la disposition de l'Assemblée.
Il réclame le maintien de la haute confiance accordée an Gouvernement, a afin de pouvoir continuer, en toute liberté d'action, avec mesure, avec maturité, avec prudence, avec sagesse, mais avec énergie, les efîorts nécessaires pour rendre impossible, à tout jamais le retour des scènes scandaleuses et honteuse^ ipii se sont passées la veille. )>
Toujours préoccupé de la crise industrielle ol des souffrances des ouvriers, il termine en disant que la meilleure mesure financière pour les alléger, c'esl la sécurité dans le travail.
Ces renseignements et ces avis, consciencieusement émis, sont accueillis avec une approbation marquée, mais MM. Bonjean et Baroche, vivement soutenus ]^sn■ la droite, relèvent la question de confiance ; confiance concédée par eux à la Commission executive, et à laquelle la Commission n'a pas répondu. F*onrquoi le préfet de police n'a-t-il pas été destitué ? quels sont les motifs qui le font maintenir ? quelles ont été les délibérations du conseil pendant la nuit, à ce sujet ? Et la garde républicaine ? comment est-elle formée ? Les Montagnards effraient la population ; ils ne connaissent
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'[u'uii homme, et non la [République ; ce sont des janissaires ; Caussiclière est leur soleil : a La Commission executive est responsable légalement et moralement de l'insuffisance des ordres qu'elle a donnés, ou du crime, (»u de la faute des agents qui n'avaient pas exécuté ses ordres, y
M. Lamartine soutient cet assaut avec placidité, M. Garnier-Pagès avec emportement.
M. Lamartine décrit, avec une intéressante lucidité, la situation de Paris dans les premiers jours qui ont suivi la Bévolution de février, l'absence de toute force régulière, l'improvisation des gardes nationale, mobile et républicaine, les efforts successifs pour les réorganiser, la nécessité du concours de tous.
« Sachez, citoyens », dit-il en finissant, a. sachez, comme vous le demandait tout à l'heure l'honorable citoyen Garnier-Pagès, sous peine de discréditer eu nous et peut-être d'affaiblir en vous-mêmes l'autorité qu'il a été dans votie intention de nous donner, sachez nous décerner quelque tenii)s de cette confiance qui est notre seul moyen de gouvernement, confiance non pas indéterminée et indéfinie, nous n'en voulons pas, mais la confiance d'heures, de jours nécessaires, pour assurer à la fois l'énergie et la prudence des mesures nécessaires pour assurer le salut commun. » (Trèsbien ! très-bien !)
« Le l'itoijen Gaimier-Pacjès [avec énergie) : on ne nous laisse pas le temps d'agir, et il y a beaucoup à faire pour le gouvernement. Nous demandons de la prudence, parce que nous savons qu'il faut beaucoup de
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liriulonce. Si vous n'avez pas confiance en nous, nous
nous retirerons.
i( (Un grand nombre de voix réclament l'ordre du
joui'! Les citoyens Dornès et Sarrans demandent la
parole pour l'appuyer.
<( Un grand nombre de représentants entourent le
citoyen Garnier-Pagès et paraissent faire des efforts
pour le calmer.)»
Les membres de la Commission executive étaient
profondément blessés. M. (jarnier-Pagès, ne pouvant
maîtriser son irritation, s'écriait de sa place : « On veut nous pousser à user de la force, à susciter la guerre civile, à ensanglanter la République. Nous ne le voulons pas. »
La pression que l'on tentait d'exercer sur le Gouvernement et la fausse position dans laquelle on essayait de le jeter furent comprises de l'Assemblée ; les membres de la droite sentirent qu'ils avaient été trop loin ; et l'ordre du jour fut adopté à la i)rpsque unanimilé : cinq ou six membres seulement se levèrent à la contre-épreuve. Ce vote fut suivi d'applaudissements.
Après le renvoi à divers comités de propositions de circonstance, présentées par M. Billault et vivement combattues par M. Jules Favre, la séance fut suspendue. — Une heure moins le quart.
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M. Caussidière n'ayant pas encore paru à l'Assemblée, la Commission executive, de retour au Petit Luxembourg, s'empressa de donner de nouveaux ordres afin d'étouffer sous un entassement de forces toute velléité de résistance de la préfecture. A la masse des bataillons qui l'enveloppaient, elle ajouta des détachements considérables de toutes les légions, la deuxième légion presque entière. A deux heures, treize bataillons de la garde mobile, stationnés aux Champs- Elysées, remontaient les quais vers la préfecture. Près de vingt mille hommes la cernaient. Toute tentative de lutte devenait insensée.
Le préfet de police, pour être maître de ses décisions, avait prudemment allégé sa garnison. Il avait congédié les forts de la halle, au dévouement desquels il se fiait peu, et renvoyé à leur caserne, rue Saint-Victor, le corps le plus indiscipliné, les Montagnards ', ne conservant que 1500 hommes, sur lesquels, quoiqu'il décidât, il pouvait absolument compter. Tout à coup il se détermina à tenir l'engagement, pris envers la Commission executive, de se rendre à l'Assemblée. I ly arriva peu après la reprise de la séance.
• La Commission exéciitivo les lit snr-lp-cliamp envelopper par 'Î.OOO hommes
des 10» et t .!" légions.
(Il MMilu: III ITIi.Mi:. :i|:;
M. r.anssidière avait à combattre i\o violentes pivventioiis et à justifier des actes inexplicnhles. Il aborde résolument la tribune et fait l'expose de services trèsréels et de services supposés, en lennes ]tittoresques mais fort habiles. Rudement interpellé et à (rois re|irises, il fait face à tout et à tons. Inépnisalile en ;iri;uments, il en donne de bons, de mauvais, avec une verve et un aploml) qui les font écouter. Il soulève des murmures et les apaise; à des accusations trop pressantes, il répond par un flux de paroles qui les détourne. Il se défend et attaque tour à tour ; et ce n'est qu'après trois heures de lutte vive, opiniâtre, qu'il déclare se révoquer lui-même et donner librement, volontairement, sa démission de préfet de police.
Pendant cette longue discussion, des rapports contradictoires ayant été énoncés par des représentants, sur la situation de la préfecture occupée par 1500 janissaires, résolus suivant les uns à se faire tuer plutôt que de se rendre, prêts suivant les autres à céder la place à la garde nationale, M. Jules Favre avait été amené à résumer la pensée politique qui avait inspiré tous les membres du Gouvernement :
« Les hommes, qui ont, toute cette nuit, délibéré sur cette grave question et qui en ont accepté toute la responsabilité, ont voulu, avant tout, que le sang humain fût épargné. Sans doute, s'il eût fallu seulement s'adresser au patriotisme et au dévouement des
Mi COMMISSION EXECUTIVE.
ti'oupes, nous nous serions mis à leur tête, nous leur aurions dit : « là où il y a un danger, nous y serons tous avec vous ; » et toute l'Assemblée l'aurait dit comme nous. Si on avait rencontré une résistance, on en aurait triomphé, cela est bien clair; mais on n'en aurait triomphé qu'avec de grands malheurs ; car le préfet de police vous l'a dit tout à l'heure, il n'était pas maître des événements. Nous avons voulu agir avec prudence ; nous avons voulu éviter que le sang de la garde nationale, que le sang de la garde républicaine, qui est aussi français, coulât sur un champ de bataille qui aurait été les rues de Paris. Maintenant, nous sommes en partie arrivés à ce résultat. »