VI
On voit ijue le Gouvernement provisoire n'était pas
mieux armé par ses moyens secrets que par ses forces
pul»li(jues. M. Lamartine en était vivement préoccupé.
La démonstration du 17 mars l'avait im|)ressionn('' jilus
que ses collciiues : la puissance des masses populaires
et rexj)loita!ion cpie pouvaien! en faire quelques chefs IV. 14
hardis avaient été pour lui une révélation. Il résolut de surveiller quelques-uns de ces chefs , de captiver les autres, de préparer ses voies à la fois pour les combattre ou pour s'en servir. Il confia ses intentions à ceux de ses collègues avec lesquels il était en plus étroite conformité de pensées, MM. Marie, Garnier-Pagès, Pagnerre, Carnot, etc. Persuadé, comme tous les hommes de génie sympathique, que, mis en présence, le bien domine le mal, que les rapports personnels effacent les préventions et que des explications loyales rapprochent ceux qui sont séparés ; désireux de connaître les adversaires, de sonder leurs dispositions, leurs prétentions, et de lire dans leur âme; espérant exercer sur eux une influence salutaire, et les détourner de tentatives funestes à la République, au pouvoir, à euxmêmes ; obéissant peut-être à un vague besoin de popularité, M. Lamartine eut des entrevues avec les principaux chefs des sectes et des clubs.
Dans des conférences avec MM. Raspail, Barbes, Cabet, Sobrier, Lamieussens, et beaucoup d'autres démocrates et communistes, M. Lamartine, après avoir parlé de la pureté et de la sincérité de son républicanisme , chercha à leur démontrer la nécessité de modérer les impatiences, de rassurer les esprits, de calmer l'agitation , de faire cesser la crise , de féconder la République par des idées grandes et généreuses, de la sauver de la démagogie, d'associer le pouvoir à la liberté, de laisser le peuple manifester sa pensée par l'élection régulière de ses représentants, et de ne pas précipiter la nation dans les hasards d'une dictature sans frein et sans limites.
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M. l^irnarliiic \il uii.>si Xi. di' ilolU'', jcimi' ollicior «le mnriiu', (jiii, m* ilaus ruristoiTutif, s'ctiiil livre ;i (ifs l'iiitlfs bérieuses sur les divers systèmes de socicic, praliiiiiés ou prèeliés depuis l'origine du uioridc. Sou esprit rêveur et profond en etiiil arrivé à la e(ju( lu>ioM la plus radieale du sueialisnie. Doue d'une pliysiouonue heureuse, de manières disliui;u»es, eiei^aules, il avait cherché celui des novateurs dont la théorie lui paraissait oll'rir la solution la plus cgalilaire, el il avait été amené à s'aflilii'r au cluh de M. UhiiKpii.
Après une conversation ou les questions de l'avenir de rhumanili' avaient été soulevées, M. Lamartine lui exprima le désir d'un entretien avec M. Blatupii.
M, Hlaïupii s'enipressii de se présenter au ministère des all'aires ctrantrères. (détail dans les prenu'ers jours d'avril. Annoncé, il fut introduit aussitôt . D'abord ( iiriosité réci[)ro(pie, puis discussion sérieuse. Le ministre cherchait à pénétrer dans les replis cachés de l'àme de son interlocuteur. Celui-ci, mcliant, soupçonneux, écoutait et ne se livrait pas. Mais bientôt le charme d'une parole bienveillante, l'expression sincère d'une véritable conviction, détendirent la conversation. M. Bianipii dévoila ramerlume de son c<l'ui-, lit le tableau de ses sgull'rances et de ses as|)irations théoriques. L'entrevue lut longue. .M. Lamartine en conçut
• P.Triiii \i'< pnrtis.Tii'J île M. ni.uii|iii. il v .ivnil :iii>-ii M. Flnite, ciii-sinier. ,
l'espoir de donner aux passions de cet homme une issue autre que celle des conspirations, et de l'utiliser au service du pays. M. Blanqui se demanda ce qu'il pouNait espérer, pour ses desseins, de ses rapports nouveaux . « Ils se séparèrent après un entretien de plusieurs heures, satisfaits en apparence l'un de l'autre, et prêts à se revoir si la circonstance ramenait la nécessité d'autres entrevues. >-
M. Lamartine, sachant que M. Blanqui n'était pas aimé des autres chefs de clubs, entrevoyait le jour où il pourrait, grâce à cette rivalité, contre-balancer l'une par l'autre les forces ultra -révolutionnaires et faire servir ces haines mutuelles à l'avortement des tentatives factieuses.
Le ministre ne borna pas ses efforts à des conversations. L'ébranlement de l'Europe lui imposait le devoir de surveiller les projets des puissances étrangères, et d'éclairer les démarches des émigrés qui préparaient leur rentrée dans leurs patries. Aidé de fonds spéciaux et d'un nouveau crédit, il pénétra dans les conseils secrets de certains meneurs et de certains clubs, et il remit, pour le même but, à la mairie de Paris et au ministère des finances, une partie des sommes qui lui étaient allouées.
Le ministère des finances pouvait être menacé comme l'Hôtel de ville et comme le ministère des affaires étrangères. Le Conseil s'y réunissait souvent. Il fallait pourvoir à la sûreté de ses délibérations et à la sécurité du Trésor public. i
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Les ancn'n> lioiivonicmt'iifs jniiicnl phicc des ( ;isorm'sMniis le \oisiiKi}^'c. (les eiisernes ctineiit (K'cnjx'es pjir lii lîJinle inolule, It'iiiic \y,\v le uciutî»! nii\i\it'r ;i la disposition (lu iniuistre. An moindre siiine, \v uenernj roiirtais devciil aeeourir ascc ses halaillons. 1 n (lonlijc posie de izardes nationaux veillait à linterieni cl a l'extériem-. Sons les ordres du ministre et du sons-seerétaire d'Ktat. M. ^^an''(■|lal , jeune oliicier <le Saint- (!vr, ilun urand couram', avait reçu mission de coucentrer tontes les forées, cl. eu ca>- de hesoiii probant. d'armer tons les employt's pour uuo delense éneri^irpu'. Ces dispositions étaient prises dans le silence et sans apjtrèts ostensibles. Des milliers de hras invisibles protéizenient le ministère : les membres du fionNernement, ayant contiancc dans les préeantions |)rises et sans les connaître, finirent par y transporter le siège ordinaiie de leurs séances.
l'ne grande responsabilité pesait sur le ministre et sur le sons-secrétaire d'Ktat des finances. Lorsque des rumeurs circulaient, ils avaient à savoir jusqu'à (piel point elles ('taienl fondées. M. Rébillot, colonel de la gendarmerie départementale, connu d'eux personnellement, leur ofTrit ses services pour éclairer toute tentative séditieuse, tout projet sinistre. Agréé, il s'acquitta de ce devoir avec zèle et intelligence. Ses avis étaient précis, certains. MM. Garnier- Pages et Duclerc, toujours prévenus à temps, organisèrent leur défense de telle manière, que, dans le cas d'un coup de main réussi contre l'Hôtel de ville, ils pouvaient rallier toutes les forces publiques au ministère des finances, autour du Gouvernement provisoire, et rester les maîtres de la situation.
Si à ces ressources dont pouvait disposer le Gouvernement provisoire, ressources douteuses, équivoques, insaisissables, l'on compare les puissants moyens de défense des temps calmes et réguliers — armée, garde nationale, garde municipale, sergents de ville, police ouverte, police secrète, agents de toute sorte innombrables et cachés dans l'ombre — il semble qu'au moindre soufïle populaire l'édifice va crouler de fond en comble. On compi"end les précautions, les démarches, les entrevues, les conférences, les concessions, les conciliations, qui, en toute autre circonstance, futiles, superflues et impolitiques, devenaient pour le moment nécessité impérieuse et habileté. Chacun des membres du Gouvernement cherchait un appui dans son influence, dans ses relations, dans le prestige de son nom, beaucoup plus que dans des forces absentes.
M. Ledru-Rollin était chef de parti. 11 ne l'oublia pas. Il comprit l'importance de conserver ses rapports avec ses anciens amis les radicaux exclusifs, persuadé qu'il connaîtrait les projets et les complots bien plus sûrement par les confidences de ses partisans que par les révélations de ses agents. Les attaques persistantes de la presse, les menaces proférées contre lui le 16 mars, lui démontraient combien la bourgeoisie lui était hostile,
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et ('(>iiil>ien peu il (ie\ail espi'icr la raiiicner. Il avait au conlraiie les syiiipalliies des masses, «liriiiées par les révolulionnaires anleiiLs. Il »le\ail donc resserrer ses liens a\«'c en\, sans loutelois rompre avee ses collej^iies. l ne occasion se présenta d'entrclcnii- drs rcjjilions directes, a\ouées, a\ec les j)rin(ipan\ meneurs el cliels de clubs : il la saisit a\ i<l«>m(Mil.
Dans la sccofiile séance du CUiU des cluhs i\) mars), un representanl du cinli de Passy, .M.- I.chn'lon , proposa l'euNoi dans les dcparlements de délei^ucs cliari^cs d'instruire le» populations sur les (îonsécjueuccs de la Hévolution. Cette jjroposition, discutée |)ar M.M, Altayrac, Uoberl, Delaire. I.iiillier, Potier, Barbes, Land)ert, (iirard, lluber, liounel, lut adoplee. M l'ut ei^alement décidé (pie, cette mesure ayant |)()ur but linterèt de la I{e|)idili(|ue, on s'adresserait, pour couvrir les Irais, au Gouvernement provisoire, (|ui no poiirrait refuser le dévouement d'Iionunes guidés |)ar la seule pensée d'éclairer les citovens sur leurs droits et sur leurs devoirs. Une commission composée de MM. Louiïcpied, président, Lebreton, Delaire, Gad()n,Thièle, Barbes, Sobrier, lluber, Lauiïier. Danse, (^aliaiirne, présenta au ministre de l'intérieur la décision et la demande du Club des clubs. M. Ledru-Hollin recul celte deputalion avec laveur, et répondit (pi'il en référerait au Conseil.
Le lendemain, le ministre, suivant l'usage, commença par transmettre les renseii^nements parvenus : « La réaction s'agite dans l'Ouest et dans le Midi. Des émis-
2i6 GOUVERNEMENT PROVISOIRE.
saires parcourent les campagnes et répandent, sur la République et sur les membres du Gouvernement, des bruits mensongers, des rumeurs grossières. Les Commissaires luttent péniblement contre des influences ennemies qui ne craignent plus de se montrer au grand jour. Des troubles graves en sont la conséquence douloureuse. A Bordeaux, à Périgueux, les délégués du Gouvernement ont été méconnus et outragés sans motifs. La calomnie-est versée à flots. Il est temps d'aviser. » D'autre part, les clubs de Paris tendent de plus en plus à se concentrer, à se grouper autour du Gouvernement provisoire. La population y prend un rôle-actif. Les idées s'épurent, les questions morales, politi(jues, financières, de l'ordre le plus élevé, se discutent et s'élaborent. 11 y a progrès réel. Le mouvement général des clubs est excellent. »
Puis le ministre fait part de la démarche du Club des clubs : (( Accepter lui paraît être d'une bonne politique à tous les points de vue. Quelques centaines d'hommes dévoués, actifs, choisis parmi les plus intelligents, sans mission autre que celle de détruire les préventions, de répondre aux attaques et aux intrigues ennemies, peuvent faire beaucoup de bien et aucun mal. Ils engageront les habitants des campagnes à se faire inscrire et à voter, non pour servir l'intérêt de telle ou telle candidature, mais pour propager les principes éternels de la justice et de la vérité. Rester inactif et désarmé en présence d'adversaires qui s'agitent, c'est faiblesse ou froideur. Le cas de légitime défense existe. Le devoir et la responsabilité sont engagés. Pas un gouvernement n'hésiterait en pareille occurrence !
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» 1.0 dliil» (les iliil»s, son ((tiiiilr, les chefs les j)liis inlliiciils.otiront au (ioiiviTiiciiMMil Icinsscrvicesl r;iiit-il les r(»|)(»usst'r ' lU ilcmaiidenf dt- ><• incllic en eonlact journalier as (M- le pouvoir! peul-cii n liisiT ' Dr dciix chosi's l'une : l'on doit ou prendre la direclion dix lul»>, (Ml suhir leur loi. Adhérer à leur proposition, c'est les niellic dans riiupos>il)ilil(' d'être hostiles; la rejeter, c'est susciter les coniplols. Donner un luit d ii(ti\ité utile an\ esprits entreprenants est |)lus sai^e (pie d(» les abandonner au\ excitations do leurs j)assions. Aiïréés ou non |tar le (]oiivernenient , les délétïués partiront, N'irn|)ortc-t-il j)as a l'ordre et à l'avenir de la Hi'pultli(jue de les avoir poui' allies et non pour ennenus, de connaître leurs denjarches par euxMuènies et non |)ar des espions lancés sur leur piste?
» Kn résumé, ministre chare;ede la sécurité puhlicjue, il demande un vote lavorable. »
I.e Gouvernement provisoire donna une adhésion limitée, n'accordant et ne reconnaissant au\ déléiïués aucune autorite. Les instructions (jui leur turent remises par la commission du Club des clubs disaient : « Le déléc;ué n'est ni agent avoué ni agent secret du Gouvernement; il est revêtu du caractère d'envoyé des clubs et des corporations, caractère officieux; il n'est pas salarié; son caractère de missionnaire oHicieux ne doit même pas être connu ; et il doit au contraire se garder de céder à un semblant d'autorité, car l'assentiment donné
par le Gouvernement ne donne aucune fonction ; il ne relève que du républicanisme; il est apôtre : or l'apôtre ne commande pas, il persuade 1... «
La commission recruta ses délégués dans tous les clubs. Des citoyens de toutes lés professions et de tous les métiers se présentèrent. Trois cents environ furent choisis. Il ne leur fut alloué absolument que les frais de voya2;e , avec recommandation de la plus stricte économie. La dépense ne dépassa pas cent vingt-trois mille francs. Aucune infidélité ne put y être constatée par les nombreuses conmiissions législatives chargées de la contrôler. Les comptes étaient en effet exactement tenus et soumis à l'approbation du ministre, à qui, chaque soir, la commission faisait un rapport sur les efforts de ces délégués.
Dans le nombre énoncé , une trentaine d'officiers et de sous-officiers, en retraite ou en congé, s'offrirent pour répandre dans l'armée l'amour des nouvelles institutions. Au début, il n'y fut mis aucun obstacle; mais dès que l'on s'aperçut que la discipline allait en souffrir, les autorisations et les congés furent retirés.
Les démarches des délégués furent couronnées de succès dans quelques départements; mais elles eurent un résultat négatif dans le plus grand nombre. Les républicains de la province préten'daient suffire à la propagande à laquelle ils se dévouaient avec enthousiasme, et connaître les moyens de gagner l'opinion publique beaucoup mieux que des personnes étrangères à la contrée ou absentes depuis longtemps. — Cette mission de citoyens sans autorité passa inaperçue et ne souleva ni réclamation ni trouble. L'histoire n'en ferait pas men-
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tiuii, si elU' Il a\ait passiisciU' tant ilc roi riiiiiiiations et li'al'('USjltioI)^ contre le ministre, ({iianii il lut ^orli du poinoir.