‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 5)Chapitre 3 sur 49 · CHAPITRE PRI-MIEK · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRI-MIEK

Biosta, Ibndoiir on canictoros, A. Kould , haïKjuior, Pinard, Boissayo, Boiiriret , pn'sidcnt du Tribunal de commerce, î/*on Faucher, ancien dé|)uté, Charles Gossehn, Lei^enfil, président de la Chambre de commerce, Lanp;lois, libraire-éditeur, Kmile Pereire, administratour du chemin de fer du Nord, Machette, libraire-éditeur, Aristide Guilbert, économiste, Esnée, notaire, Shayé, agréé, Sénac, maître des recjuêtes.

« Dans les circonstances graves où le crédit |)ri\ é est affecté, il iinporte de donner l'exemple d'une de ces associations fécondes qui, en unissant les forces, assurent à tous le bienfait du crédit et la garantie du travail; — un des devoirs essentiels de l'État est d'intervenir, dans une juste mesure, quand les citoyens sentent eux-mêmes le besoin de se réunir pour créer entre eux une sorte d'assurance mutuelle; — il importe de généraliser ce genre d'association, et d'en presser l'application dans tous les centres de fabrication et de commerce. »

Tels furent les considérants du décret qui instituait, « dans toutes les villes industrielles ef, commerciales, un Comptoir national d'escompte destiné à répandre le crédit, et à l'étendre à toutes les branches de la production. »

Le capital devait être formé dans les proportions suivantes : <( Un tiers en argent, par les associés souscripteurs; un tiers en obligations, par les villes; un tiers en bons du Trésor, par l'État. »

Les membres de la Commission avaient apporté dans leurs travaux autant de célérité que de haute intelligence.

Les statuts du Comptoir d'escompte de Paris ayant été signés le 8 , on atiecta à son installation une partie des appartements du Palais-Royal. Le 9, le ministre nomma le Conseil d'administration. Les membres de ce Conseil étaient MM. Louis André, Augereau, Avrial, Boissaye, Cerceuil, Depouilly, Dubochet, Gillet fils aîné, Hachette, Laveyssière , Levillain, Niel, Outin, Sommier, Thuilleaux; M. Pagnerre accepta, à titre de délégué du Gouvernement, la direction gratuite; M. Pinard, la sous-direction. Le 20, M. Biesta fut adjoint à la direction, comme sous-délégué du Gouvernement. — L'élite des négociants de Paris fut appelée à former les Conseils d'escompte.

Jour et nuit on fut à l'œuvre. Les premières souscriptions promptemen( recueillies, à la suite de celles de la Chambre et du Tribunal de commerce et de la Banque de France, les travaux furent inaugurés le 19, les bureaux ouverts, les opérations commencées. Un dévouement inépuisable rendit des services immenses. Avec un petit capital , on fit des prodiges de circulation financière. Le génie du crédit, multiplicateur à l'infini du capital, n'alla jamais plus loin. Le commerce et l'industrie en tirèrent des ressources inouïes , sans les 'épuiser.

Les résultats furent immédiats. Combien d'honorables maisons durent à cette institution de conserver un nom sans tache ! combien, de sauvegarder leur fortune ! combien, de tenir leurs ateliers ouverts !

cnAPiTiu; i'iu:.Mii:i{. u

Mil

Le 2.') mais, jK)iir toiiiplcter rœnvre, .M. Paiînerre lit approuMT par le Gouvernement l'oit^anisalion, j)ar localité on |)ar ai^iéiiation d'industries, de sous-comptoirs de iïarantie, destinés à faciliter et accroître le crédit, en servant d'intermédiaires entie le commerce, l'imliistrie, l'ai^riculture et les comptoirs. « Ces institutions, » disait-il, « le Gouvernement provisoire les a créées en grande partie, non pas seulement comme des expédients accidentels, nés des nécessités du moment, mais encore comme se rattachant à un système normal, destiné à répondre à tous les besoins de l'avenir »

Le bienfait des Comptoirs et des Sous-comptoirs devant s'étendre sur toute la France, le ministre lit adresser à chaque ville des instructions pressantes, à l'efTet d'en hâter la création; il ht rédiger et expédier un modèle de statuts, qui leur donna l'uniformité indispensable; il délégua M. Aimé d'Artigues pour activer cette salutaire organisation.

En même temps, le ministre des finances s'occupait de la création des ]Magasins généraux. Ce système de mobilisation des marchandises, pratiqué en Angleterre, était inconnu à la France. MM. Henri d'Artigues, Achille Fould, Pagnerre, etc., etc., prêtèrent leur concours à l'établissement de cette institution.

qui devait passer clans les habitudes commerciales du pays.

Nous lisons dans le rapport du ministre : « Dans le but de mettre les chefs d'industrie en mesure de disposer dès aujourd'hui du prix de leurs marchandises, il serait établi, à Paris et dans les départements, des magasins généraux où les négociants et les industriels viendraient déposer leurs matières premières, marchandises et objets fabriqués dont ils seraient propriétaires. En échange de leurs dépôts, ils recevraient une reconnaissance extraite d'un registre à souche. Le récépissé, indicjuant la valeur vénale de la marchandise, estimée à dire d'experts, conserverait là propriété, qui serait transmissibie par voie d'endossement. Les porteurs des récépissés du magasin central seraient admis à les déposer en garantie au comptoir d'escompte de leur circonscription , etc. Revêtus du timbre de la République , et représentant une valeur matérielle, solide, tangible, prochainement réalisable, les récépissés seraient regardés comme équivalant à une seconde signature. » Un décret conforme fut rendu le 21 mars.

Frappées d'inertie aux mains des commerçants , les marchandises étaient faites ressources actives; une valeur immobilisé^ était transformée en valeur de circulation; un remède topique à la pénurie du moment devenait un germe de production général, permanent et fécond, appelé à fournir au commerce et à l'industrie une partie de leurs capitaux.

Depuis, on a appelé Docks les magasins généraux; Warrants, les récépissés; et l'on a modifié quelques détails de l'organisation.

CHAIMTKE PUI-MIKU. 1o

Par la création des Comptoirs nationaux d'escompte, des Sous-comptoirs et des Magasins g(^'néraux, le Gouvernement provisoire avait largement ouxert la i)orle aux institutions de crédit : crédit commercial, industriel, agricole; crédit pour les propriétaires, pour les travailleurs, pour les associations, pour les inventeurs, etc. 11 avait préparé de nouvelles voies à l'avenir. Il avait vivilié les valeurs en portefeuille et les marchandises en ma2:asin. Il avait ranimé la circulation , assuré les seuls moyens vrais et naturels de liquidation.

Mais tout n'était point pourvu ; et le ministre des finances avait à faire face à bien d'autres difficultés.

Voici la situation précise, véritable, hélas! non assombrie.

Les Compagnies de chemins de fer employaient un nombre considérable de travailleurs , répartis sur tous les points du territoire ; surprises par les événements , elles se voyaient dans la nécessité de réduire , de suspendre même leurs travaux. Non-seulement le Trésor ne pouvait exiger d'elles ce qui lui était dû, mais encore il avait à leur concéder de fortes sommes sur leurs cautionnements.

La Compagnie du Nord devait à l'État, et, ne pouvant s'acquitter, demandait des délais.

Les administrateurs du Chemin de Lyon écrivaient qu'ils allaient faire à leurs actionnaires un appel dont le résultat était douteux : « .Mais, en attendant, nous éprouvons un embaiTas sérieux pour le payement des dépenses que nous aurons à solder fm du mois courant et au commencement du mois prochain. Nous vous avons déjà exposé, par une lettre en date de ce jour (7 mars), que nous ne pouvions solder nos dépenses, faites en février dernier, que moyennant le remboursement des 2 4iO 000 fr. que nous avons déposés à la Caisse des consignations , comme partie de notre cautionnement. . . Nous venons, en conséquence, Monsieur le Ministre, vous prier de vouloir bien nous garantir, pour la dépense que nous aurons à solder à la fm du mois, une somme de cinq millions de francs

Stourm, Enfantin,

» Adtiilni.strateurs de service.-»

Les administrateurs du Chemin de Nantes réclamaient une partie de leur cautionnement, indispensable au payement de leurs ouvriers et aux dépenses courantes.

Ceux du Chemin de Dieppe et Fécamp écrivaient (le 23) : « Nous occupons, sur la ligne de Rouen à Dieppe, quatre mille ouvriers environ Nous demandons 150 000 fr. pour la paye de samedi. A défaut de payement les ateliers seront abandonnés ; ([uatre mille ouvriers vont se répandre dans la campagne, refluer sur Rouen et peut-être sur Paris, où ils augmenteront les embarras du moment, et, avant tout, probablement , dévaster ou détruire un chemin presque

I II MM TU i: IMil.MI!:i{. 17

Icniiiiic Djiiis ccI (•la! de clioscs, nous \oiis j)rions

de nous Nciiir en aide : I" par la i-cslilulion de la parlit» de noire caiilioiiiiciiK ni rosl(''e en di''j)ùt. I7() i)()() IV.; 2° par un prrl de '2 millions. »

Les Caisses (rrparp:no avaient, sur les :V.V.\ millions (lus aux déposants, 2S9 millions imniol)ilis(''s, par le l^'OUNernement déclin, on rentes et en actions de canaux. Besoins réels, frayeur ou malveillance, une panique se répandit. Les Caisses furent assiégées par la foule, impatiente de remboursements.

Vainement, pendant longues années, l'Opposition avait prévu le danger; vainement elle avait supplié le ministère de se précaulionner contre les éventualités d'une crise! La République devait subir le mal , le réparer, et prendre, an milieu même de la tcnipète, les mesures volontairement négligées pendant le calme.

Le ministre proposa de remetire à chaque déposant une sonune de 100 francs en espèces, et de rembourser ceux qui exigeraient le solde, moitié en rentes 5 0/0, moitié en bons du Trésor à 5 0/0 d'intérêt. Il éleva l'intérêt de 4 à o, puis à G 0/0. Plus tard, enfin, le gouvernement républicain poussa, envers les déposants, la générosité jusqu'à la prodigalité.

L'émotion causée par le retrait précipité de ces depuis donna lieu, dans quehpies villes, à des actes de dévouement. Des capitalistes et des propriétaires se réunirent et offrirent aux déposants leur garantie person- IV. 2

«elle. Cette louable intervention apaisa les craintes locales ; malheureusement elle ne put être généralisée.

Les bons du Trésor (31 8 millions) seraient-ils renouvelés à leurs échéances? Un moment on l'espéra.

L'énergie du Gouvernement, un franc et lucide exposé financier fait par le ministre (9 mars), le payement à présentation des bons échus, avaient rassuré les gens de finances ; une certaine somme en bons avait été reportée ; la rente était remontée de 72 à 77 fr. ; les échanges de billets de banque étaient moins nombreux. Mais les événements qui se succédèrent couvrirent cet horizon, qui s'éclaircissait à peine, de nouveaux nuages orageux. La peur délira.

« La France, » disait le Constitutionnel ^ « subit aujourd'hui une des plus rudes épreuves par lesquelles un peuple puisse passer. Ce n'est ni par la frayeur ni par l'inaction qu'on échappe au danger. »

Le Journal des Débats commençait ainsi son numéro du 16 mars : « Il faut pourtant le dire à tout ce public que la panique a saisi : une société qui s'abandonne elle-même, et où le cri de Sauve qui peut! devient général, manque à ses devoirs les plus sacrés, et rend inévitables tous les maux dont chacun , en se débarrassant, espérait écarter de soi la chance Cette

épidémie de la peur est bien déplorable ; si nous ne nous en guérissons, elle rend inévitable une série de catastrophes sans fin. »

CIIAPITRK PREMIKR. 49

Après avoir salislait aux échéances les plus rap|)rochées, le Goiiverneincnt se vit f)l)Iic;é de reporteries bons à six mois, tout en continuant le payement des intérêts, élevés à 5 0/0, et en préparant un projet de conversion (pii devait oirrir un lari^o (iédoiiMii.ii^ement aux porteurs.

Les communes, pressées par les besoins iirp:cn(s, par les travaux à distribuer comme secours aux malheureux journaliers, étaient contraintes de retirer de la Caisse des dépôts et consignations des sommes importantes.

Les receveurs généraux qui, par anticipation, avaient versé au Trésor l'argent des particuliers reçu en compte courant, étaient accablés de réclamations : il fallait rembourser. Le simple produit des contributions directes leur suffisait à peine ; et le seul impôt recouvré s'arrêtait ainsi , sans parvenir aux caisses de l'État.

Les entrepreneurs de travaux et les fournisseurs de l'Etat, les fabricants soumissionnaires de drap, bois, fer, plomb, cuivre, cuir, blé, fourrages, toiles, lits, tabacs, etc., sollicitaient instamment, avant les échéances, non-seulement les sommes réglées, mais encore celles qui ne l'étaient pas, sous peine de se trouver réduits à fermer leurs ateliers.

Le Trésor aux abois! Paris dans la détresse! les dé

parlements n'étaient point épargnés.

Los Banques étaient réduiles aux dernières extrémités.

Dès le 4 mars , celle de Marseille publiait cet avis : c( Le Conseil général, prenant en considération particulière les besoins si intéressants du petit commerce et de la classe ouvrière, a décidé de consacrer ses fonds, lundi, mardi et mercredi prochains, au remboursement des billets de 250 fr. et de 200 fr., à raison d'un billet par présentateur; et, à partir du 0 de ce mois, un nouveau guichet sera ouvert à l'efTet d'activer de plus en plus les remboursements. »

De Toulouse, le Commissaire général, M. Joly, écrivait (l7 mars) : « Je viens de décider, de concert avec les administrateurs de la Banque , qu'un délégué vous serait envoyé. Il part cette nuit porteur de cette dépêche : « Ici l'opinion publique s'inquiète. L'ordre et le calme que j'ai maintenus jusqu'à présent, je serai impuissant à les conserver si je n'obtiens de vous un secours immédiat. Déjà des rassemblements nombreux se groupent autour de la Banque. Hier, j'ai été obligé d'employer la force armée pour les maintenir et les (Ussiper. Dans les clubs, il se fait les motions les plus incendiaires. Tout cela est dû à la crise commerciale qui afflige Toulouse... Il est de mon devoir de vous faire part de toutes mes craintes. La malveillance et la peur rendront terrible la crise qui commence. Les ouvriers sans travail se réunissent et menacent; les capitaux se resserrent tous les jours davantage. Les ressources de la Banque s'épuisent , et bientôt peut-êti-e il ne sera plus temps de porter un remède au mal. Hàtez-^ous! » La conclusion était une demande d"un

CIlAilTHi; l'UK.MlHIl. 81

million à la Haïuiiio de Kranco. sur i\6\H)[ df ronl<'s, sorte de prêt (pic la |{an(pR' a\ail dû .s'iiilcrdiic (ruiu* manière absolue.

De Nantes, dva les premiers jouis de mars, le commissaire tïénéral, M. (luépin, réclamait an Trc'sor 700 000 IV. ponr la Han(pie de cette ville. Le 10, il écrivait : « Clunpie lienre de retard dans Tori^'anisalion du comptoir nous menace de catastrophes nouvelles... L'orage est venu! il ijronde très-fort! » .M. I.uneau, ancien député, adressait [\" mars) ce pénible avis : « Le défaut de numéraire dans la ville de Nantes, et probablement dans les autres villes de France, cause de vives inquiétudes et menace de faire suspendre les traN aux. Pourrait-on recevoir du numéraire de Paris ? là est la {piestion. » L'inspecteur des finances, M. Nau de Sainte-^Iarie, envoyé sur les lieux, exi)édiait, le i, cette dépêche : « La (baisse d'épargne est menaçante. Elle a fait, pour le 13, une demande de remboursement de 450 mille francs. — La Banque de Nantes, qui a payé douze cent mille francs de ses billets en deux jours, épuise son numéraire et a suspendu ses opérations. On espère qu'elle pourra les reprendre dans quehjues jours. — Les départements voisins ont demandé six cent mille francs ; on ne peut satisfaire a ces demandes. » Le maire, M. Colombel, écrivait : « Je n'ai pas besoin de vous dire que le grand mal de notre ville , c'est la cessation des travaux. Les masses inoccupées augmentent tous les jours. La misère est immense. Les ressources commerciales disparaissent. »

Le chef d'une des premières maisons de Rouen faisait au ministre ses douloureuses contidences. (< Notre

Comptoir marche lentement. Nous atteignons maintenant le chiffre de six cent mille francs. 11 a fallu des démarches personnelles ; j'en suis malade et très-fatigué. J'ai acquis la conviction que la plupart des commerçants avaient encore leurs capitaux chez les banquiers; et ces derniers ne peuvent les rendre, attendu que presque tous sont accaîilés de retours. Je ne serais pas étonné qu'avant quinze jours ils ne soient tous en suspension... Ce qu'il y a de plus grave dans cette suspension, ce sont nos industriels qui n'ont de matières premières que pour quelques jours, qui ne peuvent vendre leurs produits, et qui, par conséquent, n'ont pas d'argent pour acheter leurs matières premières. Ils vont être obligés d'arrêter et de mettre alors une quantité considérable d'ouvriers sur le pavé... Tâchez de doter convenablement notre Comptoir ! » Dans une seconde lettre , il réclamait deux millions : « Alors notre place sortirait de son état de misère , qui est épouvantable, car on ne peut rien négocier. » En effet, la Banque de Rouen tremblait d'effroi et n'osait plus escompter. — Un négociant de premier ordre et de premier crédit vint à Paris trouver le ministre, porteur d'un portefeuille de deux miUions en bon papier. Il n'avait pu se procurer à Rouen, avant la création du Comptoir , soixante mille francs pour ses échéances.

Le Commissaire du département du Nord faisait au ministre la communication suivante : « Le commerce de Cambrai vient de m'envoyer quatre délégués pour m'exposer la situation critique des négociants et industriels de cette place importante... Le manque de numéraire rend impossibles les transactions. Les négo-

ciiAiMiui'; i'i{i:.Mii:u. 23

ciants, les bancjuiprs ont leurs portefeuilles bourrés de valeurs et ne peuvent trouver d'argent. Si le Gouvernement ne leur vient pas en aide, il faut {'onij)ler sur la suspension de tons les travaux. H faudrait einq cent mille francs. » — Toutes les autres places du Nord, toutes riches, étaient sous le coup des mômes menaces. La Bancpie de Lille ne pouvait plus suffire aux besoins.

De Cliatellerault, M. de Proa, ancien député, écrivait (le 27) , au nom de la Société des entrepreneurs de la manufacture d'armes : 'c Nous avons journellement huit cents ouvriers à payer. Notre capital est de douze cent mille francs, et le numéraire va nous manquer. »

M. Dollfus (Matthieu) exprimait ses doléances : « L'Alsace, à l'heure qu'il est, manque de coton. L'Alsace occupe cent cinquante mille ouvriers qui vont se trouver sans travail. La crise financière, les suspensions de payement, que nous voyons et qui menacent l'Alsace d'affreux désastres, mettent le Havre dans l'impossibilité matérielle de fournir le coton nécessaire à l'alimentation de cette province. Pas d'argent au Havre! pas d'argent en Alsace! pas de moyens de s'en procurer! pas de crédit! Dans cette situation, qui est tout à fait exceptionnelle, vous ne verrez pas sans effroi un pays comme l'Alsace exposé à voir la dévastation et l'incendie, parce que les ouvriers n'auront ni travail ni pain. »

Le Commissaire du Haut-Rhin, M. Struch, écrivait (1 8 mars) : « Nous vous supplions de concerter avec le ministre du commerce les moyens de salut que commande la véritable détresse dans laquelle se trouvent plongés l'industrie et le commerce dans le Haut-Rhin...

Le discrédit et la position qui en résulte pour tous les établissements sont tels, que nous sommes assaillis, mes collègues et moi, par les plus sombres préoccupations. D'un jour, d'un instant à l'autre, nous avons à craindre les complications les plus sérieuses avec les ouvriers des manufactures, qui sont à la veille de se voir forcément jetés sur le pavé. Il nous faut une piompte et efficace assistance de la part du Gouvernement. )>

La banque du Havre ne pouvait plus escompter les traites des commerçants; elle suspendait!

XXT

Nous avons tlonné quelques fragments pris dans les milliers de lettres que recevait journellement le ministre des finances. Palpitants d'actualité, ils font connaître l'étendue de la crise mieux que toute description. Témoignages irrécusables, ils peignent au vif les désespoirs du moment. Quand le ministre et le sous-secrétaire d'Etat ouvraient ces dépêches, ils échangaient des regards douloureux, et ils étouffaient leurs émotions sous l'énergie indispensa])le à cette lutte.

Ce (pii frappe le plus dans la correspondance de cette époque, c'est le souci constant de la vie des ouvriers, c'est le désir général d'alimenter les travaux qui leur assurent du pain. Le Gouvernement était pénétré des mêmes sentiments. Il poussait activement la création des Comptoirs et des Magasins généraux ; devançant même leur organisation dans certaines villes (Mulhouse, etc.), le ministre des finances ouvrit des

ciiAnTiii". i'iii:Mii:n. r:>

rrt''{lil> clic/, les l'cccNciirs iïcncrimx ;ilin (\(' ioiiinii- hi liiiilicre piviiiicrc aux riibricaiil-.

\ \ Il

Lu (iij^pjirilidii du nuiiicraire dcciiphiil les (•au>o.s do troubles et de riiiue.

Les crises qui tourmentent l'écononùe du corps social sont (le diverses natures et de portées di\erses. Tantnl, en j)réscn('e d'un p:ouverneinent pauvre, il \ a nue nation riche : la nation lait un ellori , le gouvernement est sau\é. Tantôt, c'est le contraire qui a lieu : l'Ktat a des linances prospères, il peut venir au secours de l'industrie, du commerce, de ragricullure. Plus rarement , tout souH're à la fois, l'Etat, les particuliers, le Trésor, l'agriculture, le commerce, l'industrie; mais le numéraire abonde : les grands établissements de crédit, restés debout et puissants, redonnent à tous la vigueur. Plus rarement encore, la crise est générale; mais l'état politique du pays est bon : dans le calme des esprits, l'activité du corps social s'exerce d'ensemble et sans obstacle; la circulation, un instant suspendue, se rétablit, la vie coule et reparaît partout.

En 1848, la France n'eut pas môme ce dernier refuge; elle sentit à la lois toutes les crises (sociale, politique, financière, industrielle, commerciale, métalli({ue) et toutes leurs réciproques réactions. Mieux encore, le secours de l'étranger lui fit défaut. Les crises de Belgique, de Hollande, d'Autriche et d'Allemagne mirent les ban(piiers de ces pays dans l'impossibilité de fournir

à leur commerce les capitaux nécessaires à l'achat de nos produits, et, par suite, à l'apport du numéraire dont nous avions besoin.

La disparition du numéraire provenait de mobiles personnels et égoïstes. Les uns emportèrent leur argent; d'autres le tinrent en réserve et le cachèrent; quelques-uns spéculèrent sur la détresse publique. Le payement anticipé du semestre de là rente avait pris à la Banque des espèces destinées à alimenter la circulation ; la peur et la spéculation les en détournèrent.

L'argent s'écoulait du Trésor comme l'eau d'une écluse ouverte. De minute en minute, à vue d'œil, le niveau baissait, et l'on pouvait calculer mathématiquement le moment précis où l'épuisement serait complet. Le directeur du mouvement des fonds et le caissier central ne cessaient d'avertir le ministre; ils répétaient tristement, matin et soir : « Nous pouvons encore vivre quinze jours , douze jours , dix jours , huit jours ! »

La banqueroute à huit jours de vue! la banqueroute ! c'est-à-dire la ruine universelle, le renversement de toutes les situations, la guerre civile, l'accablement de l'État, et, pour les sacrifiés qui auraient signé de leur nom cette catastrophe, le déshonneur et la mort!

La Banque de France restait comme suprême ressource.

ciiAi'iTUK piu:.Mii:u. 27

Des leur entrée aux fmances, lo ministre et le soussecrétaire d'Klat n'avaient cessé de l'encourager îi marcher hardiment, à escompter avec larijeur, à payer ses liilh'ls à bureau ouvert, à doubler ses ij;uichets; à maîtriser la déroute })ar l'audace de la conliancc. C'était le système suivi par le Trésor, seul système sai^e, car souvent, dans les e;randes crises, la vraie prudence, c'est la témérité : la Bancpie s'y empressa. En quinze jours (du 20 février au I o mars) , elle escompta à Paris cent dix millions.

Elle satisfit également à l'échange des billets contre espèces. Du 26 février au 1 4 mars , l'encaisse de Paris descendit de 1 iO à 70 millions; dans la seule journée du 17 mars, iO millions 800 mille francs furent échangés; le soir, il ne restait plus que 59 millions. Quelques jours encore, et la Banque n'avait plus ni un écu ni un lingot! !

Sur ces 59 millions, ib millions appartenant au Trésor, le solde, 14 millions, plus 63 millions, encaisse de ses Comptoirs des départements , laissaient à la Banque un disponible de 77 raillions en face d'un remboursement de 345 millions, soit 260 millions, billets en circulation, et 85 millions, dépots dus à divers. L'heure de la catastrophe était arrivée.

Frappés de stupeur, le gouverneur et les sous-gouverneurs accourent au ministère des finances annoncer ce dénoûment fatal. M. d'Argout fait le récit saisissant

28 (.iOUVKIlNK.MHNT PUU V ISOl KE.

(lo la journée : la Banque assi.égée par une foule innonil)ral)le et impatiente; les avenues intérieures envahies: les guichets, nuiltipliés presque au delà du possible, insulïisants. Il termine par ces mots : « Le pou de numéraire qui reste est dû à l'Etat, monsieur le ministre. Il vous est indispensable pour les approvisionnements de Paris, pour l'armée, pour la garde mobile, pour les ouvriers, pour les travaux., pour les services publics. Nous sommes perdus ! Que faut-il faire? »

Ainsi, la capitale, les départements, le Trésor, la Bancjue de France , tout est perdu. La Banque suspendant ses payements, tous les payements sont arrêtés. Le pays entier va tomber en faillite et être plongé dans un abîme effroyable de honte, de famine, de guerre civile. Toutes les misères, toutes les terreurs!

C'était ce dernier mot du désespoir que le minislie et le sous-secrétaire des finances attendaient pour sauver la Banque par TLtat, le Trésor par la Banque, la France parle Trésor et par la Banque. C'était de l'excès du mal qu'ils espéraient le remède.

« Votre perte est-elle donc bien certaine.' » réplique le ministre, qui, suivant heure par heure le développement de la crise et ne voulant partager la responsabilité qu'avec le sous-secrétaire d'État, a préparé avec lui un projet complet. « Le public est-il bien convaincu que vous devez succomber? » — «Oui certes, » répond M. d'Argout. « La chute du cours de nos actions et la foule qui se presse autour de nos caisses en sont la triste preuve. » — « Eh bien, nous allons déclarer vos billets monnaie légale! Plus tôt, cette mesure, pré-

(Il M'ITUI J'IUMII U. Î9

iiijilunr, t l'il srmr le troiiMc cl l'iiKHiirliido ; vos Itillcfs «Missent perdu 'i"» (Hi M^ |i()ur cent. Aiijoiir- <riiiii, tdiil le monde en coiniiiendra l';d)S()lue ium'CSsité, et ropiiiiiin itulilique ;i|i|)hiiidii-;i. D'iiilleiirs, |»(tiir donner des ixaninties (pii onipèelient tonte di'nrériation, nons limiterons le eliillVe de r(''ini>sion . et vous ferez désormais connaître votre sitnalioii Ions les huit jonrs. »

A cette réponse inallendne, l(> p)n\erneiir et le sonsifouverneur de la Runjne se sentent délivrés.; Tevidenre dn saint jaillit à lenrs veux. >'. d'Ai^ont lait ol)server « (|u'il serait peut-être convenable et |)indent (jue la l^iiupie elle-même prît l'initiative de la demande et la jusliliàt devant le public. » — « Parfaitement, » flit 1«' niinistre, << 300 millions vous sulliraient comme limite; mais demandez-en :i.")(). A son tour, le Gouvernement aura besoin de vous. Demandez aussi des petites coupures : elles feront reparaître les espèces. »

C'est ainsi que fut décrète le cours forcé des billets de banque.

Le soir, en (Conseil, le (iou\ernement provisoire vola avec empressement la proposition du ministre des finances. Une approbation unanime accueillit cette mesure. Légèrement dépréciés pendant quelques jours , les billets revinrent promptement au pair.

Ce privilège étendu aux Banques départementales leur permit de reprendre, d'agrandir même leurs operations.

En sauvant la Banque de France et les Banques départementales, le Gouvernement provisoire avait sauvé le pays de la dernière ruine. En créant les Comptoirs d'escompte et les Magasins généraux, il avait rendu la circulation au commerce, à l'industrie, à l'agriculture : mais il^vait à les vivifier par des secours en espèces. Il avait à réorganiser l'armée , les arsenaux, à féconder les travaux publics, à couvrir les dépenses du budget, à payer la dette courante , en un mot à satisfaire tous les besoins dont nous avons fait l'énumération. Certes, le ministre des finances comptait , en échange des services rendus, sur des prêts de la Banque; mais il prévoyait que ces prêts ne pourraient qu'être insuffisants, et ne seraient d'ailleurs qu'une éventualité provisoire.

Le Trésor réclamait une satisfaction immédiate : les recettes ordinaires presque nulles, il fallait recourir à des moyens extraordinaires. Cette nécessité était reconnue, avouée par tous : souffrant du mal, chacun rêvait la guérison.

Aussi ces questions de finance ne cessaient d'être à l'ordre du jour dans la presse, dans les clubs, où elles étaient discutées avec passion. Les plans, les projets, les inventions, les perfectionnements, arrivaient chaque matin par centaines au ministère. Il y en avait de toutes les espèces , aussi variés entre eux que les imaginations qui les enfantaient, tous également appuyés sur des calculs mathématiques , d'une exécution facile,

ciiAriTRi: rnrMiF.R. si

(l'un lY'Sullat assiir<^'. On lisait sur iinPiiAichc, on lettres colossales ;

« Un MILLIvnH F.N VI>f.T-QlATRF HKIRES ! »

Ces propositions étaionl pn-sontéos souvent avec svmpatliie, parfois en ternies liaufains. 1)('>^ dcputations venaient, qui \oulaient imposer leurs dt-eisions au nom <hi pnij/lr fninrdis. Dans je nombre, sans doute, certaines idées eussent pu être ado|)l(''es jiour être nu^ries et appliipiccs avec calme; mais la plupart tenaient de la contairion iïénérale et du délire dos esprits. L'intelliiîonce, entraînée dans l'impossible, d(''pouillée de toute notion do Téipiité, ne savait plus discerner le praticable de l'impraticable, le juste de l'injuste. De là une critique virulente contre ceux qui cherchaient dans la fermeté, dans la droiture, dans le bon sens, à se préserver de la rêverie universelle.

Sous leurs mille formes, avec leurs nuances infinies, tous ces projets peuvent être ainsi résumés :

Confiscation et vente des biens do la ramiilo d'Orléans ,

Rappel du milliard distribué aux émigrés ,

Kmjirunf, volontaire ou forcé,

Papier-monnaie ,

Iîan(iue d'Etat,

Vente des forêts do l'État ,

Anticipation des recettes futures,

Bancpieroute,

Impôt, sur le revenu ou sur le capital , proportionnel ou progressif.

Augmentation de l'impôt, indirect ou direct.

32 (joiN i:iiM-:.Mi'.\T Pi;()\ isi-im;.

Passons en renne tous ces fantômes de rinipnissance, (le la fantaisie, de l'impossibilité, de l'iniqnité.

Confiscation et vente des biens de la j'aniiUe d'Orléans. — Nous avons déduit les raisons qui déterminèrent le rejet de cet expédient.

XXVTIT

■ Rappel du milliard distribué aux émigrés. — Des incitations, des sommations, pour l'adoption de ce procédé, que les uns appelaient restitution et les antres nécessité politique, couvraient les niurailles et surgissaient des clubs: u Les Bourbons, ramenés par l'étranger, avaient forcé la France d'indemniser des gens justement condamnés, d'après les lois et coutumes de l'ancienne monarchie, pour avoir pris les armes contre la patrie. Un milliard, octroyé par le bon plaisir de la royauté, voté par un parti, par une majorité de pairs et de députés la plupart intéressés dans la question , malgré l'énergique opposition de tout le pays, avait été imposé de force. C'était une spoliation, un partage des dépouilles publiques. Ce que la force avait fait, le droit commandait de le défaire. La loi, fausse d'origine, stigmatisée comme une rançon de la France à la noblesse, devait être rapportée, et le milliard restitué par les copartageants. Tous ceux qui avaient protesté devaient, pour être conséquents, trouver logirpie et juste

(II \iMTiu: prkmii:r. 33

(ju'oii reprît un jnireiil iiKiriinciil payô. La luonarcliic l\c Jiiillot avail aiimil»' les fraclions non (lislribuOes de ce niilliaid : la Kt [nihliiiin' devait faire plus, et exercer son droit absolu de révision, d'annulation, de restitution, (le nulliard arracherait la France à ses nuséres, à ses douleurs. Le (i()U\ernenient provisoire serait coupable s'il ne saisissait ce moyen de salut public. »

Cette re[)rise était assurenieiil nu moyen de contenter les masses, de t,'aij;ner les habitants des campai;nes et les ouvriers des villes par <les institutions larp;ement dotées, de rallier à la Hépubli(iue bien des intérêts en ne pesant (pie sur l'ancienne noblesse, de créer des !)anques de crédit foncier, d'entreprendre des travaux l)ublics , d'achever les canaux et les chemins de fer, de donner une forte impulsion à l'industrie, au commerce, à l'auricultiire. .Mais c'était subordonner le véritable intérêt de l'Htal, rinti'ièl moral, à l'intérêt matériel; réveiller les anciennes divisions, les haines éteintes, les venj^eances assouj)ies; ressusciter le spectre sanlîlant du passé, avec toutes ses angoisses et toutes ses terreurs; couper de nouveau le territoire en deux : les biens domaniaux et les biens nationaux; jeter l'in- (piiétude sur les droits de la propriété, sur l'origine de ces droits; c'était sanctionner et léguer à l'avenir de la France la loi du vainqueur, vœ vidis! — Et la nation où la propriété ne reposerait plus que sur le caprice et la volonté du parti vaiu([ueur ne serait-elle pas la |)lus allaiblie et la dernière des nations?

Ce milliard, d'ailleurs, à qui le réclamer? Depuis

vin.iit-cin([ ans n'avail-il point passé dans les mains des

créanciers, dans celles des enfants et des petits-en- IV. 3

fants des indemnisés, dont certain nombre avaient dépensé leurs parts? Comment remonter, sur le grandlivre, à l'origine de ces rentes, qui avaient passé de mains en mains ? S'adresser aux premiers inscrits : qu'étaient-ils devenus? S'adresser aux possesseurs actuels, qui les avaient loyalement achetées : cela serait inique. Et les héritages! et les contrats de mariage! et les donations! et les cessions! et la transmission des fortunes! et la perte des héritages! et toutes les transactions! et toutes les modifications qui interviennent incessamment dans l'état des personnes et des choses î Il fallait donc aller fouiller jusqu'au plus profond des familles, vérifier les contrats, discuter les créances, inquiéter les tiers intéressés, soulever des difficultés sans nombre et insolubles, pour aboutir presque partout à l'arbitraire, aux abus, à l'impossible.

Emprunt volontaire. — Comment y songer au moment où l'empnjnt de 250 miUions, en cours d'exécution, était abandonné par les souscripteurs ?

Les possesseurs de capitaux cachaient leurs fonds ou les envoyaient à l'étranger.

Les banquiers, culbutés ou ébranlés, imploraient eux-mêmes le crédit de l'État.

Vendre à la Bourse les rentes de la Caisse des dépôts et consignations ou celles de la Caisse d'amortissement, c'était provoquer une baisse sans limite, enlever le marché à ceux qui en avaient une indispensable néces-

cil M'iTiu- purvini. 3:j

sit(^, ot faire hcaiicouj) df iiiul sans rciiliser une soniinc ini|iurtuntc.

Iii cnipitiiil national lui ounciI. Il \ avait tant d'enthousiasMie j)art()nl ! On cncuwraju'oait si aidrniincnt h» ministre à exiger lieauconp! (".Iiacini, les veux li\(''ssur son voisin, proclamait si haut la nrccssitf' des sacrifices!... (let appel au palriolisnir iic lui pas entendu. nnel(|ues inlelliiîentes opr'Tations d lionorahles capilalisles ! quehpiL's traits de dévouement I et ce fut tout.

Emprunt forer. — Il était conseillé par bien des gens sérieux. « Le j)eril justifiera la mesure, » disaient-ils, sans considérer que cette ressource ne pouvait être immédiate et perdait ainsi toute sa valeur.

Ne fallait-il pas en effet désigner les individus, dresser les listes, supputer la part contributive de chacun, fixer les sommes, distribuer les rôles, faire la perception ? Travail énorme, qui exigeait trois mois au moins avant l'entrée au Trésor du premier écu.

A quel chifTre taxer cet emprunt ? au pair ? Mais la rente étant à (iO fr. et descendant encore, c'était imposer au préteur une perte de 40 fr., de 5(1 fr. Inentot; ce n'était plus un emprunt, mais un impôt déguisé, forcé! N'était-il pas plus net, plus loyal et plus franc d'y recourir sans ambage ni délai?

Et puis l'emprunt forcé ouvrait la voie à la violence : c'était lincpiisition de l'argent, l'emploi de la force contre le refus et la résistance, la razzia, la guerre civile !

Kl (le \)\us il eût rendu impraticable l'emprunt que le ministère néi^ociait avec la Banque de France.

Papier-monnaie. — Tout le monde en veut et le propose : banquiers, propriétaires, commerçants, hommes à idées spéculatives, inspirés du bien public, gens en liquidation, politiques éminents, anciens députés, accourent, chacun avec son papier, dont il affirme les universelles propriétés, sous toutes les formes, sur tous

les tons.

En effet, remplacer le numéraire par du papier, faire une gravure , lui donner à son choix la valeur des chiffres dont on la décore , est chose facile à exécuter, simple à comprendre, et d'une vertu souveraine! Aveugle et coupable celui qui repousserait un moyen aussi infaillible! Et les sollicitations, les instances, les pressions, d'assiéger sans répit le ministre des finances.

Le ministre répondait à toutes ces merveilles par l'exemple du passé. Tl prouvait que, presque toujours, le papier-monnaie émis pour parer à ime crise avait déterminé une banqueroute partielle ou générale; et, passant en revue toutes les espèces de papiers pratiqués ou non pratiqués, il les repoussait par des arguments irréfutables :

u Le papier-monnaie ne pouvait circuler qu'avec le cours forcé. Libre et d'acceptation volontaire, les rentes et les bons du Trésor perdant il) à '60 p. 100, il eût

ciiAi'i I m: i'Hi;.Mii;i{. .17

ôlr , (lès son rinissioii, dcprccii' d'aiMiint, cl il vùi , i\ son tour, di-prccic les rentes et les itoiis: un ;iiilli;ir(l n'eût pas lonrni à l'Ktat 200 millions. I.e papier-nionnaie élail donc nno valeur loreee. Par cela seul, n'ayant sa représenlalioii ni en esj)èccs, ni en ellels de coininerce, ni en niarcliandises comme le billet de l)aii(|nc), mais en propriétés de l'Mlat enizai^ées déjà pour les tlettes antérieures, il (ond)ail, ;i mesiu'c des ('missions, à des taux de j)lus en plus bas. il conservait intact, il est vrai, son chillVe nominal, et le vendeur le recevait pour tel; mais ce vendeur prenait soin préalablement d'auizmeuler le prix de sa marchandise de toute la dépréciation du papier et de le ramener ainsi à sa juste valeur. Le remède à cette dépréciation élail tout trouvé : c'était le maximum avec sa suite, la ruine et l'écliafaud ! Logicpie impitoyable déduite par l'histoire! »

De cette foule de sauveurs, les uns demandaient pouile papier de l'État une hypothèque spéciale sur tel revenu, sur tel impôt, sur telle propriété, préférant l'hypothèque spéciale à l'hypothèque générale, et négligeant cette évidence que le tout vaut mieux que la partie.

D'autres imaginaient un papier-monnaie garanti par les propriétés particulières, émis par chacun proportionnellement à leur valeur constatée, certifiée, contrôlée par le gouvernement, et portant le sceau du Trésor public; chafiue propriétaire libre ainsi de monnayer sa pro|)riété, les émissions eussent monté à plusieurs milliards en peu de jours. Mais la relation de la valeur nominale à la valeur réelle eut baissé avec la même

rapidité : 100 fr. do papier eussent en réalité valu 40 fr. , 20 fr. , 10 fr., et même moins, en espèces.

Quelques-uns, plus ingénieux, raisonnaient ainsi: « La rente ne peut baisser au-dessous de 30 fr, de 215 fr. ; donc à ce taux la rente est de l'argent, chaque '23 fr. de rente est un lingot. Émettez des billets sur ces lingots. )) N'oubliant qu'une chose, c'est que la rente est une dette, ils aboutissaient à la garantie d'une dette par une dette : idée pour le moins singulière! L'Etat peut, à la vérité, emprunter à une banque sur dépôt de rentes à lui appartenant, dans une proportion limitée, et avec faculté de vente au cas de non-remboursement à une époque fixe. L'opération n'est alors qu'un crédit ouvert à l'État par cette banquis, et se restreint à un certain chiffre. Mais lancer un milliard de billets sur dépôt de rentes serait déprécier tout à la fois les billets et les rentes, et multiplier fantastiquement la dette par la dette; ce serait toujours le papiermonnaie émis par le gouvernement sans limite autre que celle de sa volonté. Encore le cours forcé , le maximum, et le reste!

Les débiteurs se seraient libérés à 60, 80 p. iOO de rabais; c'eût été la liquidation violente et spoliatrice de la dette particulière, la banqueroute organisée du débiteur au créancier, le vol légalisé, le vol de plusieurs milliards !

L'esprit démocratique jouait aussi son rôle dans cette fabrication de projets : le papier-monnaie était préconisé comme favorable à la démocratie. — L'erreur était radicale, suivant la saine raison démocratique. Forcé de travailler pour vivre, à la discrétion de celui qui

CM AI' Il II F ritfMIKH. 39

lui «lonno le trnviul, s<)l<l('* par un sit;ne iiioiictaire sans base assuivc, l'ouvrior serait de plus ol)liiï(' <le sul)ir la loi <lu inanliand (|iii lui vend los aliments et les objets nécessaires a la \ic. Ain.*«i place entre le patron et le marchand, il serrait son salaire diminuer et sa dépense s'élever.

Môme résultat pour h^ tra\aillcnr des campaiines et pour le petit propriétaire; plus, les danj^ers de l'accaparement, >"\\ refusait d'échani^er ses denrées contre un cliillon de papier.

De même encore pour les services, productions et consommations de IKtat. Tenu le premier de recevoir celte monnaie à son titre léi^al, le gouvernement verrait s'anéantir ses recettes! Tenus également de l'accepter, ses employés, marins, soldats, ouvriers des ports, des arsenaux et des travaux publics, ses fonctionnaires, ses fournisseurs, seraient réduits à la misère, et du contre-coup ruineraient la production qu'ils alimentent.

Kt les grands établissements publics! et la Banque de France, à <pn le ministre réservait la gloire de contribuer au salut de la République ! Chaque jour le gouverneur, M. d'Argout, venait et disait au ministre : « Si vous émettez du papier-monnaie, nous sommes perdus, définitivement perdus! » En efl'et, envahie par ce papier, la Banque voyait son capital détruit; elle tombait; et toutes les industries qu'elle fait vivre et qui font vivre les ouNTiers tombaient avec elle. C'était la ruine universelle ! — Après le refus de proroger les échéances , après le décret du cours forcé , c'était la troisième fois que la Banque était sauvée par le ministre des finances.

iO GOUVERNEiMENT PROVISOIRE.

Ainsi, condamné parle raisonnement, par la science, par les intérêts réels du pays, par le salut de tous, le j)apior-monnaie était encore plus irrémissiblement condamné par la justice et l'humanité, par la démocratie. Que si la première Républicpie avait été entraînée aux assignats, à la banqueroute, c'était une raison pour s'en préserver.

Banque (V Étal. — M. Louis Blanc proposa, dans le Conseil du 1 6 , de laisser tomber la Banque de France et d'élever sur ses débris une banque d'État « douée d'une puissance d'expansion incomparable, et capable de fournir à tous les besoins du crédit public et du crédit privé » .

Le ministre, sans examiner le principe et la possibilité de la réalisation en temps normal, ne discuta que l'opportunité : <( Laisser périr la Banque de France, maîtresse des habitudes et de la confiance, à la suite de quarante années d'une gestion prudente et sage presque à l'excès , pour implanter en un jour dans les relations une banque d'État, serait violenter ces habitudes et cette confiance ; et la violence n'est-elle pas le plus impuissant des moyens en matière de crédit ? Au moment où les bons du Trésor perdent 40 p. 100, substituer aux billets de la Banque de France les billets d'une banque d'État serait donner à ces nouveaux venus l'apparence et la réalité du papier-monnaie et tuer pour longtemps l'usage du billet de banque. En l'absence du crédit, vouloir créer un établissement de

(Il \iMTiti: rm Miin n

rrcMlil, c'est vouloir con^lniiic -m Ir xidc ri créer la vie av(>(' hi iiMirl ! »

l.a Itamjiir tic IVanco fui luainlcuuc.

\ WllI

Vnilr (h's fonUs de l iJal . — Ioiim ios pouNoirs nn'ci'- (lenls en avaienl vendu des quanliti'S j)lus ou moins ('onsid('Tal)l('s. \y ministre recpiil du ('lOiivcrncniPiit provisoire l'aulorisation d'ali('>ii('r j)Our cenl million- de fon^'ls ap|)arlenant au «lomainc de la (louronne, rcdovenu domaine de KKlat, el |)()ur rcnl millions de l'oirts nationales. Mais il n'avait d'autre i)ul (|ue de faire apparaître au\ ima!j;inations malades rimmensil('' des ressources dont la France pouvait disposer in extremis, et il avait soin de déclarer qu'elles ne pouvaient être (l'une réalisation immédiate. Même au plus fort de la crise, il ne voulut pas vendre, à moitié prix de sa valeur réelle, le plus clair de la fortune de la France.

Page 1