CHAPITRE SIXIÈME
« Craignez - vous maintenant Louis Bonaparte comme président possible do la République future?
« Dans les pays où il y a concours de rois, qu’on écarte les prétendants avec l’arbitraire et qu’on oppose la proscription à la concurrence des dynasties, je le conçois. Dieu merci ! nous ne vivons pas dans un semblable pays. Il n'y a pas, à la République que nous avons fondée, qui s’appuie sur des millions de suffrages, il n’y a pas à la République dont le nom prononcé faisait battre d’enthousiasme, il n’y a pas un mois, des cœurs qui s'étaient jugés incapables de devenir républicains, il n’y a pas à cette République de concurrence sérieuse. N'en ayons pas peur, et ne faites pas dire que la République a peur d’un homme, parce que, encore une fois, ce seraitlui manquer de respect et faire douter de sa puissance.
« Les gouvernements qui tombent sont ceux qui no croient pas à leur lendemain. La République, Dieu merci ! a le droit de croire à son lendemain ; et ses bienfaits ont été conquis par assez de luttes, par assez de combats, pour que, maintenant que nous l’avons, nons l’étreignions de toutes nos forces et que nous ne la laissions pas échapper.
« Chacun, j’en suis sur, comprend cette nécessité, et si chacun la comprend, comment se ferait-il qu’on pùt nous disputer le bénétice de la conquête que nous avons faite? Ceux qui l’oseraient se perdraient dans cette lutte insensée, impossible.
« Ne craignons pas trop les rumeurs de la place publique ; les rumeurs de la place publique ne sont pas ce
COMMISSION EXÉCUTIVE
qui doit faire les lois ; les lois se font avec la raison du législateur, elles ne se font pas avec ses craintes. Que si la candidature du citoyen Louis Bonaparte pouvait être posée, elle le serait précisément par nos débats et par nos terreurs. (C'est vrai !) Ainsi, je dis que, sous quelque aspect que ce soit, cetle candidature dont on nous menace n’a rien qui puisse nous effrayer.
a Et voulez-vous empêcher Louis Bonaparte d’arriver jamais comme président de votre République? Vous avez pour cela un moyen bien simple, et sur lequel j’appelle vos méditations : vous n’avez qu’à écrire dans la constitution que vous allez faire, ce qui serait éminemment républicain, ce qui serait le vrai gage de la solidité de la République, l’article que voici :
« Dans la République française, fondée le 24 février 1848, il n’v a pas de président. »
« Faites cet article-là, vous tuez la candidature du citoyen Louis- Napoléon. (Rires et bruit.)
a Un autre moyen de tuer les prétendants et leurs prétentions, c’est de faire la République assez grande, assez glorieuse, assez tutélaire du peuple, pour que le peuple, en lui préférant un prétendant, ne fit pas acte de démence....
« Le citoyen Louis Bonaparte viendra-t-il ici élever des prétentions dont, je le répète, le mépris public ferait bientôt justice? Pour mon compte, je suis convaincu du contraire. S’il a une lueur d’intelligence, il comprendra que, comme la plupart de ceux qui sont dans cette Assemblée, il ne peut être ici, il ne pout vivre en
CHAPITHE SIXIÈME. 265
France, qu’à la condition d’y être un républicain du lendemain.
« C’est pourquoi ces conspirations de la veille ne m’effrayent pas, et ne me paraissent pas un argument qui puisse être apporté dans la discussion....
« C’est pourquoi, en ce qui me touche, j’ai voté hautement contre la proscription de la famille d’Orléans, quoique j’aie passé dix ans de ma vie à combattre cette royauté funeste.
« Oui, les lois d’exclusion, les lois de proscription à perpétuité sont des lois essentiellement antirépublicaines. Je sais bien qu’il faut qu’un gouvernement vive; mais tous les gouvernements n’ont pas les mêmes conditions de vie et de force. ’
« La força du despotisme, c’est la violence ; la force des monarchies constitutionnelles, c’est la corruption ; la force de la République, et c’est à cause de cela que je l’adopte, c’est la justice. (Mouvement d’approbation sur plusieurs bancs.)
« Le citoyen Pascal Duprat, rapporteur. Citoyens, je viens, au nom de ces principes républicains qu’un de nos collègues invoquait tout à l’heure, je viens, dans l’intérêt même de la République, vous demander l’exclusion du citoyen Louis Bonaparte. Je ne tiendrais pas ce langage, quel que fût l’intérêt de la République, si je ne rencontrais devant moi la majesté d’une loi. Il y a une loi, en effet, et cette loi est contre le citoyen Bonaparte....
a Sans doute, je ne crains pas, pour mon compte, que l’Empire se réveilledeson tombeau. Non ! l'Empire
COMMISSION EXECUTIVE
26 fi
n’est pas possible ; mais savez-vous ce qu’il y a de possible, ce qui doit vous toucher et vous émouvoir profondément? Ce qu’il y a de possible, c’est une mascarade sanglante de l’Empire. Eh bien, c’est pour ne pas s’exposer à cette mascarade sanglante, c'est pour ne pas infliger à la République celte humiliation et ce désastre que je vous demande l’exclusion de Louis Bonaparte. (Marques d’approbation)....
Le citnt/cn Ledru-RolUn , membre de la Commission exécutive. Citoyens, celte question a trop d’importance pour que la discussion se ferme sans que le Gouvernement ait dit son opinion.
« Hier, en présence de faits graves qui ont suscité une instruction dont je vous parlerai tout à l’heure, le Gouvernement vous a dit : Une loi existe ; vous m’avez nommé pour faire exécuter les lois ; jusqu’à ce que l’Assemblée nationale ait prononcé, la loi sera exécutée avec vigueur. Aujourd’hui, on vient prétendre que la loi n’existe pas; je demande si tous les arguments peuvent aller à l’encontre d'un fait matériel que vous connaissez tous.
« Comment! la loi n’existe pas I Et pourquoi donc ce projet présenté pour décider si cette loi sera ou non abrogée? Je le répète, il n’y a pas d’argument, si bien dévcloppéqu'il soit, qui puisse prévaloir contre un fait. La loi existe par cela même que vous avez mis en question de savoir si elle serait suspendue, abrogée, ou, au contraire, exécutée. (Très-bien! très-bien!) Et on vient dire : Vous violez la souveraineté du peuple. J’avoue qu’il parait singulier à des hommes qui ont contribué